Zidane m'a tuer

Eric Michel

 

La terre ocre semble se consumer sous l’averse de lumière. Les rayons du soleil viennent, la frappent brutalement, la faisant se tordre et se craqueler telle une calebasse qui sort du four du potier.

L’air, le ciel, le sol, tout vibre de chaleur. La fraîcheur relative des embruns n’arrive pas jusqu’ici, les volutes marines sont refoulées par cet étalement lascif de cabanes aux murs de briques et d’argile cramoisi et d’immeubles bas, inachevés, d’un gris béton. La brise marine ne parvient qu’à pousser à travers les rues en terre battue les relents fétides de cette ville plate comme une termitière et les lourds nuages d’humidité saline restent accrochés à l’horizon avec bien d’autres promesses.

Un nuage de latérite, soulevé par des dizaines de pieds nus, masque les rides de ce carré de terre ancestrale, ilot enfiévré au milieu du bidonville.

Amadou ne ressent pas la chaleur, ni les mouches qui se collent à sa sueur. Amadou ne sent que son cœur battre dans sa poitrine, que ses poumons s’emplir de cet air en fusion.

Amadou court au milieu des autres gamins aux grands yeux fervents, à la peau luisante comme du graphite et aux dents éclatantes. Il court à la poursuite de cette vieille balle de cuir informe incrustée de poussière orangée. Tout son esprit est attiré vers cet objet d’adoration, tendu vers ce but fait de deux vieux polos usés posés à terre et séparés de quelques foulées enfantines.

Mais aujourd’hui le cœur d’Amadou bat plus fort que les autres jours, ses yeux brillent d’avantage sous le soleil. Aujourd’hui, on ne voit qu’Amadou sur le terrain, non pas qu’il courre plus vite que les autres, qu’il saute plus haut ou qu’il crie plus fort. Aujourd’hui Amadou porte une tunique bleue électrique qui lui donne l’impression d’émerger des flots de poussière safran et le fait se détacher des ses camarades torses nus, ou recouverts d’un tee-shirt trop grand et trop sale. Amadou a sûrement reçu le précieux maillot d’un oncle parti il ya déjà plusieurs saisons vers le nord, là où la terre se couvre d’herbe verte pour se transformer en terrains de jeux et de rêves pour les adultes. Car là-bas même les adultes jouent.
Et à l’instar de ses ancêtres qui sortaient autrefois les masques sacrés en dansant pour adjurer les dieux immémoriaux, les vieilles sandales d’Amadou martèlent aussi le sol en rythme et son habit immaculé est une invocation à cette nouvelle divinité venue du pays des hommes à la peau claire. Son nom résonne dans sa tête comme il l’a entendu résonner dans ces stades autels géants à travers l’écran de télévision de la case du chef de son quartier.

Amadou avait bien compris que ces « Zizou- Zizou » chamaniques qui s’élevaient dans la nuit claire de ces pays rêvés appelaient ce nouveau dieu si beau et si habile par rapport aux grotesques figures de bois sculptés par les ancêtres, mais la télé en noir et blanc ne lui avait pas permis de deviner cette couleur magique qui n’existe pas dans son univers de terre et d’ocre, cette couleur de ciel et de lumière dont il est revêtu aujourd’hui pour la première fois.

Le nom qu’il peut à peine lire s’étale sur ses jeunes épaules juste au dessus du signe, du symbole chamanique, figure parfaite d’équilibre du masculin et du féminin, de l’eau et de l’air, de ce 10 éclatant de blancheur, planté au milieu de son dos comme un tatouage initiatique.

Amadou, dès qu’il s’accorde une courte pause dans ses courses folles, caresse le coq frappé sur la poitrine. Même s’il n’en comprend pas le symbole, il a souvent vu le sang grenat couler de ce volatile, que ce soit à l’issue d’un combat dans une arrière-cour ou sous l’arbre à palabres, quand le marabout sacrifie un animal pour appeler l’eau ou deviner l’avenir ; et c’est ce sang-là, couleur d’amarante, qui bat aujourd’hui dans ses tempes.

Il caresse aussi cette étoile, médaille d’une guerre qu’il n’a pas connue, mais qui lui donne la force et la fierté d’un adulte. Cette magie blanche et bleue le fait se tenir debout dans la lumière, au dessus de la poussière, la tête droite et fière.

Un peu plus loin, assis à l’ombre d’une tôle ondulée, Kitaï lutte contre la chaleur et les taons qui le harcèlent. Il observe, immobile, ce nuage de poussière d’où sortent quelques têtes d’enfants et des cris joyeux. Mais surtout Kitaï est obsédé par cette tâche bleue, incongrue et étrangère, qui ne vient pas de son monde mais d’ailleurs, d’un endroit qu’il ne connaît pas, ou seulement à travers les paroles de quelques frères de sang revenus honteusement de là-bas, expulsés brutalement du ventre d’un avion, débarqués seuls sur le tarmac brûlant comme on va jeter les restes d’un repas au fond du jardin. Ce bleu n’a rien à faire ici, alors il guette, il scrute cette intrusion sur son territoire, fauve tapi à l’entrée de sa tanière.

Ici, Kitaï est un seigneur de guerre. Là-bas, il ne serait rien d’autre qu’un esclave, il le sait bien, ses frères et ses ancêtres le lui ont dit. Son territoire à lui est fait de casemates, de carcasses rouillées, de cabanons et de dédales sombres.

Les siens viennent du sud, dépositaires des esprits de la forêt et des traditions venues de l’intérieur des terres et du ventre du temps ; mais ils ne peuvent rien contre ces nouveaux sorciers blancs qui envoutent les esprits à distance, sans même se déplacer. Leurs totems et leurs talismans s’affichent partout, débarqués de bateaux immenses dans des grandes cages de fer aux codes mystérieux.

Comment lutter contre une telle magie ?

Kitaï repense à son enfance. On ne jouait pas dans les cabanes qui entouraient la mine de cuivre où travaillait son père, sous la surveillance acérée des blancs. Le jeu était proscrit, comme la liberté. Seuls étaient tolérés le travail et la survie.

C’est peut-être pour cela que Kitaï a fui dans la savane, avec des bandes de rebelles à peine plus vieux que lui, jouant à la guerre avec de vraies armes. C’est là qu’il a découvert la puissance que lui donnait son regard fou et le bâton de mort qu’il portait toujours à son épaule et qu’il sent maintenant contre sa jambe nue.

Kitaï sait bien que le seul pouvoir qui lui reste, un pouvoir de mort, vient de ce long sceptre de métal qu’il caresse du bout des doigts et qu’il ne pourra jamais en espérer du respect mais seulement de la peur. Alors que ce bleu qu’il fixe de ses yeux sombres allume le désir et l’envie dans tous les yeux des gamins de son quartier.

Mais le pouvoir des blancs est bien plus fort et ils n’ont pas eu peur. Quand ils ont voulu plus de terre à fouiller, à dévorer, il a dû fuir vers le nord, vers la ville baignée par l’océan.
Pour vivre il a dû attendre au pied des grands hôtels que ces maudits blancs chasseurs d’exotisme sortent de leur univers climatisé pour leur tendre la main. Et il a compris que les femmes donnaient plus facilement ; surtout celles qui étaient là seules, rougissant sous ce soleil en le dévorant de leurs yeux bleus, fixés sur une partie précise de son corps.

Kitaï a vite compris ce qui les attirait en lui, et il leur faisait l’amour avec tant de haine que cela leur extorquait de longs cris de jouissance et des poignées de dollars. Certaines voulaient même l’amener avec lui, l’arracher à sa terre pour le coller à leur ventre, l’apprivoiser pour en faire un mâle de compagnie.

Kitaï serait peut-être quand-même parti si cette étrange maladie ne l’avait pas rattrapé et ne lui avait fait perdre le goût de la vie et ses dernières clientes. Il sait aujourd’hui qu’il mourra comme nombre de ses frères, dans une grande salle puante, contraint de supplier une dernière fois un sorcier blanc de lui injecter encore un peu de cette médecine dans ses veines pour calmer la douleur et partir sereinement retrouver les siens, dans un endroit où il espère enfin pouvoir vivre en homme.

Malgré la fournaise de l’air, Kitaï sent ses yeux s’humidifier ; les cris résonnent dans sa tête, une lumière bleue lui traverse la pupille et irradie son cerveau.

Son esprit n’arrive plus à se détacher de la masse des enfants. La chaleur du métal contre sa joue le surprend et le claquement sec de la culasse se referme comme un piège sur son esprit.

Alors qu’Amadou reprend son souffle en caressant encore une fois le tissu luisant de sueur, une grande brûlure envahit tout son être alors qu’une intense lumière blanche l’aveugle subitement.

Mais il ne sentira pas son visage s’écraser sur la terre battue et il n’entendra pas non plus l’aboiement rauque de la rafale de Kalachnikov.

Déjà, le bleu de son maillot semble se dissoudre dans son sang pourpre et épais. La poussière se dépose sur lui, formant une carapace de brique qui le digère inexorablement. Le silence s’est fait, brutal, jusqu’à ce qu’un cri perçant vienne le déchirer.

Kitaï ne l’entend pas, ses oreilles sont encore bourdonnantes du bruit des détonations, l’odeur âcre de la poudre lui tourne les sens ; ses yeux écarquillés, autour desquels viennent se reposer les mouches effrayées un instant, fixent l’extrémité noire et encore fumante du canon qu’il a retournée face à lui.

Il ne pourra pas s’empêcher de les fermer à l’instant où il pressera une nouvelle fois la détente.

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