Zed  

Mary Rissel

 

La nuit se mit à ronger le jour à vive allure, ne laissant bientôt plus qu’un maigre point rouge sur l’Ouest. On devinait encore la cime de quelques peupliers. La silhouette de retardataires cheminant vers le bercail, ces cubes de béton plantés drus sur un asphalte brun et lisse. Et puis cette colonne de briques avec son immense horloge carillonnant quatre fois l’heure. D’habitude, chacun vaquait à ses occupations sans grand souci du voisin, de la course des aiguilles ou de la couleur du ciel. Mais ce soir la brise fleurait une odeur dont l’étrangeté intriguait. Zed, une jeune fille plutôt discrète, releva son joli minois pour héler un passant :

- Monsieur ? Me diriez-vous ce qui embaume l’air ?

- Un mystère, mademoiselle, car vous ne faites allusion ni à la cannelle ni aux pommes au beurre, je suppose, mais bien à ces effluves corsés qui…

- Qui me grisent, oui.

- Et moi me rendent carrément hilare ! s’esclaffa un autre passant

- Rentre donc, vieux fou, coupa sa femme en lui prenant le bras.

Zed sourit et reprit sa randonnée, tournant le dos aux fenêtres d’où giclaient maintenant les lumières électriques. Elle ne voyait plus que le fil de Lune suspendu dans les ténèbres. Juste au-dessus du taillis jouxtant les écuries, là-bas, à seulement dix encablures.

- Amis des tables juponnées, je vous salue, marmotta t-elle. Pendant que vous vous gaverez le ventre, je m’emplirai le cœur de ce que vous n’imaginez même pas.

Un bruissement proche la fit tressauter.

- Une chauve-souris, sûrement. Bon présage.

Cette fois elle agita une main en signe d’adieu et allongea le pas jusqu’à quitter la route pour un chemin étroit et tortueux. Alors elle ralentit, esquissant de ci de là un pas de danse en sifflotant, ou tournant comme un toton en mâchant un brin d’herbe rude. Dans son caleçon de coton et son chandail mince, elle transpirait presque car, de mémoire d’homme, jamais le mercure n’était monté si haut un 31 décembre.

Elle pirouetta ainsi un long moment avant d’atteindre l’orée du petit bois, ce lopin qu’elle pouvait arpenter paupières closes. Là, elle marqua une pause pour humer à pleines narines ce parfum de tourbe humide et s’enfonça résolument entre les houx, les bouleaux et les hêtres. Lorsque enfin ses pieds rencontrèrent un épais matelas de feuilles mortes, elle s’arrêta. S’installa en tailleur. Prête à vaguer des ombres à la Lune. Écouter la complainte des ramures. Voir un siècle s’éteindre et un autre s’éveiller.

- Et s’il n’y avait pas de demain ? soliloque t-elle

- Si le jour ne se levait plus, lui répond une voix suave.

- Quelqu’un ? s’étonne Zed

- Personne. Parle encore.

- Et si le bogue paralysait les ordinateurs et… moi… et tout le monde.

- Si ? Voilà cinq ou six décennies que je meurs d’envie de tout retapisser.

- James, c’est toi ?

- Non, ni James ni Jul ni Aurel. Continue.

- Je ne comprends pas.

- Il est 22h47. Il te reste exactement une heure et treize minutes pour me poser les questions que tu veux.

- … Qu’arrivera t-il à minuit, tu disparaîtras ?

- Non, pas moi. Je ne disparais jamais.

- Franchement tu m’agaces. Qui es-tu ?

- Créateur, superviseur, éboueur des univers. Invincible et omniscient.

- Un peu mince pour une carte de visite, non ? Et tes intentions immédiates ?

- Concernant la Terre ? Niveler. Ventiler. Renouveler. D’un pôle à l’autre, aucun centimètre carré ne sera épargné. J’adore ce genre de chantier. La dérive des plaques tectoniques, les famines et les cyclones ne m’amusent plus. Trop routinier.

- A mon avis, tu devrais retourner à l’asile et avaler tes pilules. Et même tripler la dose. Mais auparavant, montre-moi ta frimousse.

- Je ne me cache pas. Simplement ta nature n’a pas la capacité à me détecter.

- Pas la capacité… Je totalise sept ans d’études supérieures, pauvre ignorant.

- La belle affaire ! Sache, neurone pâle, qu’à mon échelle ça ne vaut pas tripette. Je règne sur un lot d’univers depuis plus de six milliards de vos années. Bricolant des étoiles, des dinosaures et des virus. De l’oxygène, de l’or et des népètes. Une infinité d’inerte et de vivant qui échappe à ton cerveau miniature. Et puis je gomme ou je pulvérise pour reconstruire, comme tu gommes un mot pour le réécrire.

- Ce qui signifie que nous ne sommes pas à ton goût !

- Espiègles et ingénieux le samedi, chafouins et carnassiers le lundi, le mardi… Hum, la fluctuation me distrait mais pas la machine électronique.

- Nous qualifierais-tu de robots ?

- Dominateurs, boulimiques. Ne vous suffit-il pas d’avoir cinq doigts pour gifler et trois sous pour en convoiter dix ?

La voix s’absente une seconde et reprend d’un ton persuasif :

- Je n’annule ni ne reporte jamais l’exécution d’un plan.

- Le bogue n’est donc pas une farce ?

- Une réalité qui déborde très largement vos prédictions. A minuit pile, une pluie de particules violacées ensevelira la Terre. L’acier, le béton, le goudron, la chair et les os seront désintégrés. Les mers et les océans évaporés. Il ne restera rien de vos élucubrations, rien de vous, qu’une poussière inoffensive et blanchâtre. Suivra une période de jachère. Et puis, petit à petit, je réintroduirai l’eau douce et l’eau salée, des végétaux, des animaux… Quelques humains… différents.

- J’aurais dû me goinfrer, me saouler avec les autres. Histoire de ne pas souffrir.

- Je te rassure net. Grâce à mon aérosol, même les plus sobres ne sentiront rien. Tout juste apercevront-ils une incandescence, à condition de porter leurs yeux au ciel. Quant à toi…

- Moi ? Merci de lier mon sort à celui de mes amis.

Elle se lève, tournique en soupirant. Demande avec un soupçon d’impatience :

- Quelle heure est-il ?

- 23h58. D’autres questions ?

- Non... Si. Suis-je la seule à savoir qu’on ne franchira pas le cap des deux mille ans ?

- Deux mille ans, voilà une chose bien relative…Oui, tu es la seule.

- La veine ! Aucune chance de…

- Aucune. Allez, ne te bile pas.

- Tu me tiens compagnie jusqu’à minuit ? … Pourquoi ris-tu ?

- Tu es délicieuse, vraiment.

- Ah tu m’énerves.

- Plus que quatre secondes.

- Tu…

Le cri cogne au mur, ripe sur le plafond, ébranle la porte et secoue les vitres. Les araignées plient leurs pattes. Le portable grelotte dans son étui. Et dans la manche du chandail, Gus, le rat si placide, panique. Les griffes emberlificotées dans les mailles, il couine son désespoir. Lacère le bras de Zed. Tourne et vire. Par hasard trouve la sortie. Trébuche sur la tachine, cette sale bestiole coincée dans un dé de résine, le gris-gris de mademoiselle. Vole enfin jusque sous le lit où il se recroqueville, pantelant, avec un nœud à la queue et des boucles aux moustaches.

Et mademoiselle, en vrac sur le plancher, alertée par son propre cri, le raffut de Gus et du téléphone, s’extirpe d’un curieux sommeil. En sueur, livide et courbatue. Dans un coûteux effort, elle se redresse sur les coudes. Scrute l’espace de ses sens un tantinet émoussés. En vain.

- Gus ? articule t-elle de sa bouche endolorie

Mais Gus, d’ordinaire si prompt à se pelotonner dans la tignasse de sa maîtresse, se tapit toujours sous le lit. Alors Zed rampe vers lui, glissant sur sa robe de soie qui couvre ses genoux. Le cœur tambourine sans mesure. La tête gonfle des deux hémisphères. Elle va vomir. Ou bien s’évanouir.

- Gus ? répète t-elle dans un souffle

Un ultime coup de rein et elle s’adosse au lit. Interroge sa montre. Les aiguilles phosphorescentes indiquent 7h. Du matin ou du soir ? Brusquement des bribes d’une conversation lui reviennent à l’esprit. Elle se pince. Assurément elle ne dort pas. Entre traquenard, canular et cauchemar, soudain elle hésite. Car enfin, il y a quelques minutes elle militait bien en caleçon au milieu d’une poignée d’arbres et la voilà en robe dans sa chambre. Elle fouille sa mémoire jusqu’aux tréfonds. N’en ressort que la voix, le rire et l’histoire du bogue. Un vilain tic agite son visage. Est-ce bien sa chambre, ici, sans un rai d’argent pour ébrécher le noir, sans un grincement pour fléchir le silence ? Et derrière ces cloisons, n’y a t-il pas un gosse pour piailler, un moteur pour vrombir, une horloge pour carillonner. Bien sûr la grande horloge, avec son dong trop ponctuel dans les nuits d’insomnie ! Zed tend l’oreille. Longtemps. Pas de dong.

- Gus, viens, je t’en prie !

Gus fait le mort. Zed se crispe encore. Cherche un interrupteur. Appuie de toute sa peur. De nouveau. Rien, ni lumière ni déclic, que le bruit de ses pas et de sa respiration. La fenêtre. Elle doit ouvrir la fenêtre et les volets pour consulter le dehors. Pour savoir. Elle brinquebale de partout mais tellement téméraire se hisse jusqu’à la poignée. La saisit. Tourne lentement. Tire. Décroche les vantaux de bois. Pousse.

-         Aaaah ! 

Hein ! Tu aimerais voir, toi aussi…

 ©  2003 — Mary Rissel – Tous droits réservés.