Richard Bresson
D’un revers de manche elle lisse les larmes qui sans retenue
fuient ses yeux. Elle est heureuse, mais elle pleure. Elle traverse les pièces
de l’appartement comme un papillon prisonnier, tapotant ici un coussin froissé,
rajustant là un cadre bancal. Et devant chaque miroir elle s’arrête, regarde son
beau visage de jeune fille, sourit, puis s’effondre en sanglots sur les coussins
qu’elle vient de défroisser. Les battements de son cœur se dérèglent, la peur
fait de l’ombre à son amour.
Plus qu’une heure, encore une heure, et la porte d’entrée s’effacera devant lui.
Lui, l’inventeur de ses larmes et de ses rires, le propriétaire de son âme, lui,
sa drogue, sa délivrance, son jour, sa nuit. Jamais, plus jamais de séparation.
Un ciel brumeux couvre la campagne de tristesse. Au-delà d’une épaisse forêt, un
reflet orange annonce la présence d’une cité. Vers elle, un long ruban gris
traverse la masse des grands arbres que la nuit tombante rend encore plus
imposants. Quelques traînées de phares balayent les écorces qui bordent la route
de la ville. Il est tard, le silence s’installe, la nature s’endort, les hommes
se calfeutrent dans leurs nids de béton. À l’orée du bois plane un chuchotement,
quelques notes douces posées par le vent sur les feuillages. Des lutins
peut-être, qui chauffent leurs petites mains de magiciens au feu de la vie. You
are not alone, disent-ils, en bas dans la forêt traversée par la route de la
ville. Not alone, répondent les branches qui se frôlent près des nuages.
Il approche, elle le sait. Son corps se tend, son pouls s’emballe comme le
compte-tours de la voiture qui pénètre dans le bois. Cinq mille tours, le
vertige s’empare d’elle ; cinq mille tours, dans quelques minutes il abordera le
dernier virage de la sombre forêt. Et bientôt elle coulera son être dans le
sien, pour ne plus être seule, pour ne plus craindre la vie. You are not alone,
lui chantonne-t-il souvent. D’une main tremblante elle caresse la poignée de la
porte d’entrée. Ailleurs, une autre main agrippe le pommeau d’un levier de
vitesse.
Venant de la ville, une lueur bleue pénètre la forêt. Un bleu violent, net,
cadencé, froid, comme un gyrophare. Plus loin, là où la route abandonne ses
lacets, une autre clarté attend, écarlate, vacillante, dispersée. Les vitres du
véhicule sont brisées, un bras repose sur le rebord de la portière, la main
entrouverte comme pour retenir l’air de la forêt. L’autoradio déverse une
mélodie de Michaël Jackson, You are not alone. Mais seuls les lutins entendent.
C’est lui ! Une voiture ! Non, le bruit s’éloigne. Elle se trouble. Est-ce un
rêve ? Elle aime, il existe. Et face au miroir elle pleure de nouveau. On ne
devrait jamais tant aimer. Aimer, c’est déjà perdre. Un autre véhicule ! Non,
trop tôt. Il doit seulement entrer dans les faubourgs de la ville, dans les
faubourgs de son cœur. Et elle sourit.
Les phares de la voiture bleue heurtent la fumée qui unit les troncs d’arbres
comme un rideau de scène. Ici la forêt s’égaye à la chaleur du feu. Des
portières claquent ; deux uniformes se précipitent et déversent la mousse d’un
extincteur sur le capot encastré dans l’arbre. Les flammes vaincues jettent un
dernier reflet sur le visage ensanglanté d’un jeune homme. Une main
bienveillante repousse ses cheveux en arrière, une autre résignée place trois
doigts sur sa gorge, en quête d’un espoir de vie.
Sale corvée ! L’inspecteur de police envoie sa gabardine sur le siège arrière et
démarre son véhicule. Commissionnaire de la mort, terrible tâche. Il n’est plus,
je suis désolé, la vie, la mort, on bascule et… Mademoiselle, ça ira ? avez-vous
de la famille… ? L’immeuble est là, il éteint l’autoradio, You are not alone,
disait le chanteur. La brume s’est fait humidité, froid dehors, froid dedans.
Sale corvée ! pense-t-il en claquant la portière.
En bas, le véhicule s’est arrêté et a bruyamment libéré son conducteur. Elle se
précipite dans le hall, ses oreilles bourdonnent ; elle ordonne le silence à son
cœur et, face à la porte d’entrée, dans l’obscurité, elle se transforme en
statue. Sur le palier la minuterie s’est enclenchée. C’est lui ! Deux étages, à
pied, il ne prend jamais l’ascenseur. Ses pas résonnent dans la cage
d’escaliers. Bientôt, sa main va appuyer sur le bouton de la sonnette.
Deuxième étage, l’inspecteur n’a pas pris l’ascenseur ; certainement pour
justifier son souffle court et son teint pâle. Sur le palier son doigt hésite,
caresse le bouton puis l’écrase d’un geste libérateur. Sale corvée !
Pourquoi n’ouvre-t-elle pas ? La sonnerie frappe ses tympans, pour la troisième
fois, mais ses yeux ne quittent pas le point lumineux du judas. Quel instant
délicieux ! Arrêté par une mince cloison, un homme, son homme, s’impatiente. Il
est là, tout près, elle entend sa respiration saccadée ; encore une larme,
seule. Soudain la minuterie claque, le judas s’éteint, alors, affolée, elle se
précipite, tourne la poignée, rejette la porte dans le passé, et s’écroule dans
les bras de l’homme que l’obscurité lui offre.
- Bonsoir mon amour, je t’aime, lui dit l’ombre.
Quelque part, ailleurs, dans une autre ville proche d’une sombre forêt, une
jeune femme en larmes s’est effondrée dans les bras d’un inspecteur de police.
Alone.
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