Yliane Podefghui    

Catherine Nohales

 

 

 Yliane lisait et relisait la feuille de papier froissée entre ses doigts, le visage fermé de ceux qui, incertains du monde comme d’eux-mêmes, se retirent de la confrérie des hommes.

Elle portait sur son nom de famille un regard profondément sceptique, dubitatif : qui avait osé ?

Assise sur un banc dont la  peinture s’écaillait, elle disparaissait sous un long manteau de cuir noir pelé ; ses longs cheveux striés de gris pendaient dans son dos, à l’abandon.

Aucune trace de ces coiffures sophistiquées.

Elle se leva et quitta le square Paul Painlevé, le visage altéré par la fatigue.                  

Son nom : le noir absolu , une béance infinie.

Podefghui : un assemblage hétéroclite de voyelles et de consonnes, aussi aléatoire qu’incongru.

Elle vagabondait au hasard des rues, jetant un coup d’œil faussement intéressé aux devantures des librairies.

Les pensées étaient ailleurs : son nom, sa solitude.

Le quartier latin n’avait plus aucun secret pour Yliane. Elle en avait épuisé les moindres recoins.

Sa démarche était hésitante, ses pas, mal assurés.

Yliane regagna sa mansarde du XVème arrondissement, non loin du Champ de Mars. Elle se morfondait dans cette obscure chambre de bonne d’à peine quelques mètres carré.

Tout juste suffisant pour l’essentiel.

Spartiate.

Des bottins glanés dans les brocantes traînaient un peu partout.

Yliane les possédait tous.

Elle en saisit un qu’elle ouvrit à la première page, lettre P. Geste quotidien et familier, cent fois répétés.

Aucun Podefghui.

Elle prit un autre bottin, toujours la lettre P et toujours pas de Podefghui. Elle laissa retomber l’épais volume, se dit aussitôt qu’elle aurait peut-être plus de chance avec l’ordinateur. Elle l’alluma d’un geste machinal, et le ciel bleu lumineux du moniteur transperça la pénombre de la mansarde. Puis elle tapa le mot étrange : Podefghui.

Elle fixait les lettres noires qui lui résistaient, lui refusaient la moindre parcelle de lumière qui aurait levé leur opacité.

C’était un mot obscur, vide, sans épaisseur. Sa vacuité et sa laideur étaient son mystère même qu’Yliane voulait résoudre : qui l’avait fabriqué ? pourquoi cet assemblage de bric et de broc ?

L’ordinateur ronronna, et fit chou blanc :

_ « Ce document est introuvable. Il n’existe pas de site à ce nom. Veuillez lancer une nouvelle recherche. »

Elle s’acharna sur le clavier, pianota violemment comme une forcenée.

Yliane…

Yliane, otage de son désir, otage du mot noir.

 

La nuit était maintenant tombée. Dans une chambre exiguë du XVème arrondissement, une jeune femme cherchait et cherchait encore.

 

 

 

 

La silhouette dégingandée arpentait la Place Saint-Michel, remontait le boulevard à la recherche d’un lieu tranquille où se poser. Elle repéra un salon de thé peu fréquenté en cette matinée blafarde où le soleil le disputait au crachin. A l’intérieur, une jeune femme d’une trentaine d’années se tenait à l’écart. Elle jetait des mots sur une feuille maintes fois raturée. Insatisfaite des phrases brinquebalantes qui cahotaient le long d’un sentier imaginaire, elle ne vit pas Yliane s’installer non loin d’elle. Elle biffait les mots qui s’enchaînaient en une syntaxe banale, couleur grisaille et sans relief. Agacée, elle abandonna son bic noir sur la page nervurée, repéra sa voisine qui feuilletait nerveusement une revue féminine.

Yliane étouffait, la tête lui tournait. Signes familiers du vide qui l’oppressait. Ce vide qui la submergeait depuis peu, d’une brutalité pure, minérale, qui la laissait désemparée, au bord de la folie, elle voulait le remplir de l’histoire de son nom.

Ca venait de la prendre là, au moment où elle pénétrait dans le salon. Un coup d’œil machinal sur la silhouette féminine et ces vertiges qui l’assaillaient soudainement.

Sa voisine l’observait, elle l’avait reconnue ; puis elle s’éclipsa. Yliane s’apaisa. Auprès d’elle, une jeune serveuse inquiète, une main posée sur son épaule. Elle la rassura, lui dit que ce n’était pas la première fois.

Le visage défait, Yliane quitta peu après le salon de thé sous l’œil perplexe des employées.

Tandis qu’elle se dirigeait doucement vers le Luxembourg, le souvenir de l’écrivaine s’imposa à elle, malgré elle : un visage ovale et plein, la bouche petite et maquillée, le nez rond. Elle s’empressa de chasser cette image entêtante qui ravivait son trouble.

 

 

 

Yliane déambulait dans le parc du Luxembourg. Un soleil maladif, en bout de course, l’avait emporté provisoirement. Les promeneurs se faisaient plus rares. Elle se posa sur un banc, inclina légèrement la tête sur le côté et ferma les yeux.

Son histoire, elle ne pouvait y mettre des mots dessus.

Rien ne s’imprimait.

Les lettres blanches disparaissaient, absorbées par le gouffre du mot noir. Lorsqu’elle se retournait, elle ne voyait rien, même pas de page vierge.

Rien que le vide, le néant.

Des bouffées d’inquiétude l’accablaient, quelque chose la rongeait , la fouaillait. Parfois, ça semblait s’atténuer et puis ça resurgissait brutalement, sans prévenir.

Une passante qui s’était assise quelque banc plus loin la dévisageait de manière insistante, lourde. Yliane se leva, des gouttes de sueur perlant sur les tempes et regagna la sortie du parc.

 

Sous l’œil torve des hommes, la nuit s’installait.

 

Elle rentra bredouille, plus déchirée que jamais. Les bottins disséminés dans la chambre étroite lui rappelaient sa solitude viscérale : il n’existait aucun Podefghui dans aucun des annuaires de France.

Yliane avait passé des jours entiers à le vérifier.

Elle s’allongea sur le lit et s’endormit.

 

Elle émergea des heures plus tard accueillie par un silence d’une violence rare. Elle leva les yeux au plafond moisi, espérant débusquer une issue dans les méandres jaune pisseux laissées par les pluies quotidiennes.

Elle avait entrepris de connaître son passé, de le construire avec les bribes d’informations dénichées grâce aux bottins.. Mais personne n’avait osé porter un nom pareil. Comment réunir alors les lambeaux d’histoire qui permettraient d’établir la sienne ? Quels étaient les êtres qui s’étaient accouplés et qui avaient donné Yliane Podefghui ?

Elle se cognait au silence des questions sans réponse, pitoyable et pathétique Ulysse égarée dans sa propre odyssée.

Elle sortit lentement du lit, les vêtements froissés, toute dépenaillée. Elle s’arrangea rapidement puis entassa les annuaires dans un coin de la pièce : des millions de petites vies en lettres noires entreposées les unes sur les autres qui s’ignoraient, s’aimaient, faisaient l’amour.

Tant d’êtres humains et pas la moindre trace d’un Podefghui, sous une forme ou sous une autre ! !

 

Elle ne savait d’où elle venait, elle ne savait qui elle était.

 

 

 

 

Les jours passèrent, brumeux et glacés en cet automne indécis. De temps à autre, un rayon de soleil frileux tentait bien de s’immiscer entre les gouttes d’une pluie incessante, mais ça ne durait pas. L’averse s’abattait, impitoyablement régulière, enserrant la capitale entre ses barreaux liquides. Les passants se hâtaient, indifférents à Yliane qui errait dans les rues de la ville.

Elle n’avait plus revu la jeune écrivaine. Une rencontre fortuite et familière dans le quartier latin. Cependant, son souvenir revenait par intermittence. Elle balayait bien vite ce visage banal.

 

 

 

Yliane abandonna totalement ses recherches après un ultime échec auprès de la Mission départementale de Paris.

L’idée lui était venue , lumineuse, alors qu’elle n’avait plus aucun espoir. Elle en avait d’ailleurs été ragaillardie et, pour la première fois, l’avenir lui avait semblé souriant. Comment n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’était évident ! Elle ne craignait plus de se retourner vers cette page blanche qu’elle remplirait de l’histoire de son nom, de sa propre histoire.

La désillusion fut cruelle.

Elle n’était l’enfant de personne.

  

 

Le vide ne la quitta plus. Pour tenter d’y échapper, Yliane se réfugia dans la bibliothèque de son quartier.

Elle y passait de longues journées en compagnie de ces êtres d’encre et de papier. Elle s’appropriait leur histoire, la faisait sienne. Elle comblait tant bien que mal la béance infligée par sa terrible solitude. Elle s’inventait un passé, une famille, des amis. Mais lorsqu’elle rentrait le soir, le silence l’attendait. Les bottins avaient été jetés, et les millions de vie avec.

Yliane lisait beaucoup, faisait des fiches des livres qu’elle dévorait. Les noms des personnages étaient dûment notés et leur histoire, soigneusement recopiée.

Par un matin grisâtre, elle s’installa à une table qui se trouvait dans la salle consacrée à la philosophie et à la psychologie. Elle n’était pas la première. Une jeune femme l’avait précédée. Des feuilles raturées, mouchetées de noir et de rouge étaient étalées devant elle. Elle était venue à l’ouverture pour avoir le coin le plus tranquille.

Son histoire la rendait soucieuse : elle n’avançait plus. Les mots venaient à elle très difficilement. Parfois, une expression heureuse la traversait, mais bien vite elle s’en allait, refusant de se laisser prendre.

L’écrivaine s’empara des feuilles disposées devant elle et les déchira en mille morceaux.

 

Dans une rue glissante et grasse du XVème arrondissement, non loin du Champ de Mars, un coup de vent emportait en un tourbillon des confetti sur lesquels on pouvait lire : Yliane Podefghui. 

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