Y compris et surtout dans la nuit
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Hervé Grillot
Casablanca, Maroc.
C’était une femme qui marchait dans la ville aux tâches de lumière. C’était
minuit qui ne sonnait pas mais qui se devinait aux trottoirs déserts et aux
voitures solitaires. C’était une femme arabe avec une jupe à mi-mollets ; assez
osée pour oser croire à une fille sans plus rien à cacher. C’était une femme à
lapider, ou bien c’était une femme qui n’en pouvait plus de ne plus pouvoir
payer mais de devoir à tous. C’était une femme qui acceptait d’être un corps, à
Casablanca, à minuit, en jupe sur le trottoir, otage des lumières dans ce clair
obscur sans issue.
C’était un homme qui s’arrêta, baissa la vitre de sa voiture, jaugea, soupesa…
pas la chair, pas le galbe ni la taille, ni l’envie de retrouver ce qu’il
cachait en lui. C’était un homme qui cherchait un sourire, une envie, là où il
n’y aurait jamais rien à partager. C’était un monstre paisible.
C’était un enfant qui voulait et c’était une femme qui devait.
Ce n’était pas un quartier pour ça. Ils se l’ont dit dans la voiture qui
s’éloignait. Presque sur le ton d’une plaisanterie. Ils souriaient enfin les
deux, en s’observant. Elle pour l’argent et l’allure de l’homme ; lui pour ce
hasard et l’allure de cette femme.
Leur allure. Il ne semblait pas méchant, elle ne paraissait pas ce qu’elle
était.
Il se disait : elle est un peu vieille mais pas encore autant que… Il avait peur
de penser à sa mère.
Elle se disait : il est bien jeune, pourquoi vient-il chercher… ? Elle avait
peur, du coup, de le perdre.
Ils ne s’aimaient pas, oh ! Non, il ne faut jamais trop en demander. Mais ils
s’étonnaient mutuellement, n’en finissaient pas de se toucher du regard pour que
leurs corps n’en pâtissent pas trop, plus tard.
- Tu n’es pas Arabe ?
- Non…
Il cherchait déjà des mensonges pour ne pas se dévoiler. Mais elle n’était pas
de celles qui voulaient tout savoir. Il n’était pas Arabe, il serait peut-être
un peu doux. C’était tout.
- Comment t’appelles-tu ?
Elle répondit : Fatima, comme on dit « bonjour », sans y faire attention.
- Fatima ?
- … Non !
Alors, elle confia à l’homme son vrai prénom comme on dit « prenez-en soin ».
Puis elle serra des deux mains l’anse de son sac.
Il se dit : elle regrette de me l’avoir dit.
Elle pensa : mais que va-t-il penser ?
La voiture se gara.
- C’est là ?
La rue n’était pas trop large, des véhicules y étaient garés des deux côtés. Le
gardien de nuit était quelque part, avec sa plaque dorée, sa lourde djellaba en
laine et son gourdin noueux. Il ne se manifesta pas. Il savait qui était qui et
regardait passer l’homme avec l’autre. Comme pour tout, il saurait s’en
souvenir. Il sortirait de son recoin quand l’homme reviendrait, seul. Oh ! Non,
il ne dormait pas.
L’homme prit la main de la femme et marcha en cherchant machinalement où pouvait
bien se cacher le gardien de la rue.
Ils arrivèrent enfin à la porte principale de son immeuble. Légèrement renfoncé,
le battant de bois était ouvert pour laisser passer un peu de fraîcheur. L’homme
ouvrit la grille avec ses clés. Ils entrèrent et il referma la serrure.
- Tu fermes ?
L’homme pensa rapidement à deux mains de femme crispées sur une anse de sac.
- Il le faut !
Ils montèrent, dans l’obscurité des escaliers construits dans un coin de la cour
intérieure. Le manque de lumière mettait en évidence les bruits et les odeurs :
télévision, soupe, cris et pleurs, poisson frit.
- Tu as mangé ?
La femme ne répondit pas. Elle absorbait aussi ces bruits et ces odeurs, la tête
baissée, l’esprit ailleurs.
L’homme ouvrit la porte de son appartement, toujours dans l’obscurité sauf
quelques traces de lumières volées au palier et à la rue.
- J’allume ?
La femme s’engagea sans attendre. Elle se sentait mieux dedans que dehors. Elle
pensa qu’elle avait fait le plus dur. Il referma la porte à clé. Elle sursauta
et regretta soudain dehors. Mais il y avait l’argent aussi et le plus dur déjà
fait, il le fallait.
- Tu peux laisser ouvert ?
L’homme essayait de comprendre, pensait savoir ce qu’elle ressentait. Il avait
une envie de pleurer et une envie d’aimer. Il libéra la serrure. Ils restèrent
ainsi dans le noir, les bruits et les odeurs.
Ils étaient presque bien, si ce n’était ces envies de pleurer et d’aimer.
L’appartement était meublé sans style, de bric et de broc. Rien sur les meubles.
Une grosse valise dans la chambre. Un drap jeté sur le lit.
- Ce n’est pas chez toi ici.
L’homme était de passage, perdu et sans envie de se retrouver. Un instant il
pensa essayer de lui expliquer mais lâche, avec les autres comme avec lui-même,
il commença à se déshabiller.
Elle non. Elle pensait à l’argent, au pendant, à l’après, elle pensait à
l’argent avant, toujours avant l’argent. D’une manière incompréhensible, elle ne
lui demanda rien.
Nu, il s’approcha pensant brusquer les choses pour ne pas pleurer. Il posa sa
main sur son épaule. La tête de la femme fit non et elle se déshabilla
elle-même, avec soin, avec lenteur, sans trace apparente au dehors, ni de honte,
ni de peur.
Mais en dedans ? Pensa-t-il.
Elle était maigre, très maigre, très blanche aussi, y compris et surtout dans la
nuit. Il allait la prendre, essayer de l’embrasser, la caresser, la serrer dans
ses bras. Il allait et elle devrait. C’était écrit.
Puis il vit le détail ; ce qui lui resterait pendant des années, longtemps
après, gravé dans sa mémoire : le soutien-gorge trop grand, noir, pas agrafé
derrière, juste noué avec un double nœud. Cependant qu’elle essayait de le
cacher.
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2006 -
Hervé Grillot - Tous droits réservés.