Dany Caubey
Albert partait.
Tous les vendredis soir, c'était le même rituel. Son travail terminé,
vers 19 heures, il passait son bleu de mécanicien et ouvrait le capot de sa
voiture. Le check-up commençait : état de la batterie, niveaux de l'huile, de
l'eau du radiateur, du lave-glace, du liquide de frein. Puis, satisfait, il
prenait un chiffon imprégné de cire et briquait la belle carrosserie.
La vieille Renault 16 brillait alors de mille feux et son propriétaire
s'éveillait.
Albert parlait peu. Ce bon ouvrier tourneur pouvait passer des journées entières
sans prononcer la moindre parole. Lorsqu'il arriva dans la boîte, il y a sept
mois, nous crûmes tout d'abord qu'il était aphone, puis qu'il avait des
problèmes de santé, surtout à l'heure de l'apéritif, puisqu'il ne buvait pas.
Alors que nous nous habituions à l'allure lente et courbée de notre collègue de
travail, il inaugura dès le premier vendredi la déjà longue série des
préparations du week-end.
Je disais qu'il s'éveillait. Que dis-je, il jubilait !
L'homme transformait son silence en un flot continu de mots aussi extravagants
les uns que les autres. Il parlait de voyages dans le monde entier, traversait
les mers, franchissait les montagnes, tout cela avec sa Renault 16, et en deux
jours !
Il nous faisait bien rire, Albert. Enfin, pour ne pas le vexer et aussi parce
que nous avions de toute évidence à faire à un fada, nous nous contentions de
répondre par un haussement d'épaule à ses discours jubilatoires.
Jusqu'au jour où nous décidâmes d'en savoir un peu plus.
Je ne sais plus qui avait eu cette idée, mais l'un d'entre nous proposa de le
suivre tout un week-end, histoire de rigoler, afin qu'il arrête sa comédie. En
somme, nous voulions le guérir.
Alors, ce vendredi là, nous prîmes la roue de notre collègue avec assez de
distance pour qu'il ne nous repère pas.
Nous empruntâmes l'autoroute qui menait vers son lieu d'habitation. Il roulait
doucement et nous riions déjà. Sauf qu'à l'embranchement qui sépare l'autoroute
en deux directions, il prit celle opposée à son domicile pour en sortir une
heure plus tard et suivre une route départementale perdue au milieu de champs de
pêchers et d'abricotiers. Le bonhomme réussissait à nous intriguer un peu, mais
enfin, nous étions encore loin de Rome ou d'Istanbul...
Vingt et une heure était passée lorsque la voiture d'Albert s'engouffra dans un
chemin de terre, balisé par une vieille pancarte poussiéreuse. Maison de repos
s'y inscrivait en lettres usées, ce qui accentua notre curiosité. Le chemin
déboucha sur une clairière où s'élevait une grande bâtisse blanche.
La demeure semblait ne pas avoir d'âge. Des tourelles sculptaient un ciel déjà
sombre et cernaient le corps du mas. Il nous sembla voir surgir le château vu
dans le film Les Hauts du Hurle-Vent. Malgré les fenêtres à petits carreaux qui
donnaient un air aristocratique à l'ensemble, un climat sinistre régnait.
Vraiment, nous sembla-t-il, voilà donc un drôle d'endroit pour passer ses
week-end.
Nous eûmes juste le temps de cacher notre véhicule sous les arbres qui bordaient
le chemin lorsque Albert sonna à la porte d'entrée. Après un temps qui nous
parut bien long, on vint ouvrir. La vue d'une religieuse jeta la confusion dans
nos esprits. Celle-ci fit entrer son visiteur sans problème. Quelque minutes
plus tard, Albert ressortit accompagné d'une autre personne.
Il laissa la femme sur le perron, le temps de ranger sa valise dans le coffre de
la voiture. Il revint la chercher en prenant mille précautions, lui prenant la
main d'une manière élégante et lui parlant sans cesse tout près de son visage,
comme pour se soustraire aux oreilles indiscrètes. La femme semblait avoir du
mal à marcher et avait l'apparence d'une beauté non révélée. Elle écoutait
Albert en souriant et obéissait à la main qui la guidait.
La scène nous saisit. Chacun d'entre nous ressentit un sentiment mêlé de honte
et de douleur. Nous avions compris...
La voiture d'Albert croisa notre cachette alors que nous taisions notre misère
au fond du véhicule, têtes baissées pour qu'il ne nous voit pas. La brise du
soir aurait pu nous apporter ces bribes de mots doux que murmuraient Albert à sa
compagne :
- Tu vois chérie, je te l'avais dit. Comme promis, nous partons en voyage. Que
penses-tu de Rio ? Tu as toujours aimé danser.
Et la pauvre femme, sourde et aveugle, se dandinait sur son siège et acquiesçait
en tenant doucement Albert par le bras.
©
2003
— Dany Caubey
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