Claude Romashov
On avait entassé les bagages dans la salle d’attente. Le mois d’août dardait un
soleil implacable sur les toits d’ardoises. Les familles harassées, s’écrasaient
sur les bancs de la petite gare de campagne et attendaient le Paris - Rouen qui
avait du retard. Dans la pièce exiguë les soupirs excédés trahissaient
l’impatience des voyageurs. La sueur mouillait les visages, on sortait de ses
poches de grands mouchoirs à carreaux pour s’éponger le front. Les mouches
chassées d’un coup sec par les éventails finissaient leur course dans les
papiers collants suspendus aux abats jours des ampoules électriques. Une folie
du maire qui avait décidé de faire entrer l’électricité dans sa bourgade, malgré
l’inquiétude des administrés qui craignaient les étincelles courant sur les fils
les soirs d’orage. Les charrettes gisaient bras en l’air sur le terre-plein
devant la porte vitrée grande ouverte. Une odeur de crottin emplissait les
narines. C’était encore le temps des chevaux et des trains à vapeur, à l’aube du
siècle naissant. Le siècle qui allait révolutionner la science aux dires des
messieurs de la ville, doigts dans les bretelles qui bombaient le torse au
passage de jeunes beautés rougissantes sous les ombrelles…
Un grondement sourd ébranla les rails. Le chef de gare siffla à coups répétés et
s’avança sur les voies en agitant son drapeau. Dans un nuage de fumée dense et
opaque, le tortillard tracté par une locomotive crachant de fureur, s’arrêta en
faisant hurler ses essieux. La petite gare tranquille secoua sa torpeur.
Les cheminots arrosaient les roues du monstre et les machinistes accrochaient
des wagons supplémentaires au convoi. L’horloge ronde au bout du quai indiquait
treize heures trente. Les voyageurs avançaient sagement pour faire poinçonner
leur billet par un jeune contrôleur qui transpirait sous la casquette
réglementaire.
Suzanne s’engagea dans la file, précédée de sa mère. Elle fit tomber son
ombrelle aux pieds du jeune homme qui s’empressa de la ramasser. En se relevant,
il croisa deux prunelles malicieuses. Le malheureux vira au rouge pivoine,
bafouilla en effleurant par inadvertance deux mains gantées de blanc. Elle ne
les retira pas, secoua ses boucles blondes et éclata d’un rire enfantin qui
creusait des fossettes dans ses joues rondes. Suzanne qui préférait qu’on
l’appelle Suzy était une jeune personne délurée. A quinze ans, il est doux de se
faire les griffes auprès des garçons timides comme ce contrôleur. Il n’y avait
aucun mal à cela, elle avait les désirs d’une jeune fille de son âge. Ce trajet
en train serait l’occasion ou jamais de s’amuser un peu. Elle en avait décidé
ainsi et ce n’est pas une mère trop présente qui l’en empêcherait.
Les wagons de seconde classe se remplirent instantanément. Chaque voyageur
s’installa sur les dures banquettes de bois. Le train s’ébranla en faisant
grincer ses engrenages dans un bruit infernal. Les cahots lors de l’aiguillage
secouèrent poules et canards assoupis dans les paniers en osier des fermières
qui rentraient du marché sans avoir réussi à écouler toute la marchandise.
Aussitôt bêtes et gens se mirent à glousser et à cancaner... Le joyeux brouhaha
se répercuta le long des couloirs et retentit jusqu’aux abords des premières
classes. Leurs occupants, incommodés par le bruit, lançaient des regards
courroucés en direction du tintamarre en ajustant leurs pince-nez.
Suzanne et sa mère étaient des personnes respectables. Dans le compartiment
capitonné comme un boudoir, elles posèrent leurs canotiers sur la banquette de
moleskine, ôtèrent leurs gants et demandèrent l’aide d’un voyageur pour déposer
leurs valises dans le filet réservé aux bagages. L’homme, un peu vulgaire, vêtu
de manière voyante, s’exécuta aimablement et essaya d’engager la conversation.
Après les remerciements d’usage, il se heurta à leur indifférence polie. Même
dans un train où la promiscuité favorise les échanges, il était inconvenant de
faire la conversation à une personne qui n’appartenait pas à leur monde. Après
un geste d’impuissance, l’individu s’éclipsa.
Madame Mère, jeta un dernier coup d’œil à la foule éparpillée dans les couloirs
à l’autre bout du wagon. Elle ferma soigneusement la porte de son compartiment,
s’assit en maugréant puis sortit du tissu de percale et du fil à broder de son
sac à ouvrage. Suzanne la regarda interloquée. Décidemment sa mère n’était pas
drôle ! Elle scruta le visage aux traits rétractés. Pourquoi cette femme encore
belle ne relâchait jamais sa vigilance, même au cours d’un voyage en train qui
pouvait se révéler une aventure extraordinaire ?
« Elle pourrait parler avec les gens, ce vieux monsieur, caché derrière son
journal, pour se donner une contenance, a l’air tout à fait correct » pensa la
jeune fille mais les doigts nerveux de sa mère lançaient des petits points
précis du bout de son aiguille, sans se soucier des soubresauts de «l’ingénieuse
machinerie» qui amorçait une descente en faisant hurler ses engrenages avant de
s’arrêter devant une nouvelle petite gare fleurie.
Une femme imposante, la taille boudinée dans une robe à volants entra dans leur
compartiment, salua et prit place en face d’elles. Suzanne fut contrariée par
son intrusion d’autant plus que la matrone, s’endormit au bout d’un quart
d’heure. Un couvre chef orné de perruches en feutrine pointait dangereusement
sur le nez de la dormeuse. Tombera, tombera pas ! Suzanne guettait l’objet « Il
n’y a vraiment rien de mieux à faire ici » soupira-t-elle. Le trajet lui
paraissait interminable ! Elle rejeta son illustré avec agacement et se leva
pour chasser les fourmillements de ses jambes. Elle mourrait de soif, rêvait de
cette boisson à la mode qui venait d’Amérique : un coca-cola (c’était chic) dans
sa drôle de bouteille en verre, mais ne savait comment faire un saut au wagon
restaurant sans l’autorisation de sa mère. C’est alors que le jeune contrôleur
passa dans le couloir, Elle le héla…
« Mam » avait donné son approbation, Suzanne se retint de l’embrasser et emboîta
les pas du jeune homme. « Il est mignon sans sa casquette et puis l’uniforme lui
va bien » pensa-t-elle. Le train passait en hurlant sous un tunnel. La
locomotive piaffait et gémissait, elle se retint à la veste de son nouvel ami
qui rougit et sourit gauchement. Il lui proposa un rafraîchissement au bar, elle
accepta avec empressement et secoua d’un revers de main, les scories de charbon
accrochées à sa robe. Pour le remercier d’une telle attention et, parce
l’embarras du jeune homme la ravissait, elle déposa un baiser sur sa joue. Il en
fut tout retourné, s’enflamma jusqu’à la racine des cheveux, pivota sur lui-même
et s’enfuit en courant sous l’œil goguenard d’un voyageur qui fumait dans le
couloir. Elle le reconnut tout de suite. C’était l’homme à la mise voyante et
aux moustaches effilées qui les avait aidé, elle et sa mère à ranger leurs
bagages…
Ahurie et passablement déconfite, la jeune fille allait poursuivre le contrôleur
quand elle croisa le regard brun chaud du presque inconnu et frissonna, soudain
mal à l’aise car l’homme la dévisageait avec insistance. Mais elle se reprit
très vite. Cet homme était séduisant malgré son allure de parvenu, et bien plus
âgé qu’elle. Le voyage devenait amusant. Ses lèvres roses se retroussèrent sur
de jolies dents carnassières…
C’est une Suzanne aux joues cuisantes toute décoiffée, qui sortit précipitamment
d’un compartiment. Elle sentait monter la culpabilité car elle était allée
beaucoup trop loin avec l’homme du train. Elle s’était compromise. Elle ne
voulait pas vraiment, mais il était habile et la couvait d’un tel regard qu’elle
avait abandonné toute réticence à ses baisers fougueux. Elle froissa en boule le
billet qu’il lui avait glissé dans la main avant de disparaître. Sa mère devait
s’inquiéter. Suzanne s’humecta les joues et le cou dans le lieu d’aisance, remit
de l’ordre dans sa tenue et s’enfuit dans le couloir sans jeter un regard en
arrière.
Elle essaya tant bien que mal de maîtriser les battements de son cœur en
retenant sa respiration. Elle ouvrit crânement la porte et croisa le regard
suspicieux de sa mère. A vrai dire, l’adolescente de seize ans n’en menait pas
large. Sa mère n’avait pas lâché son ouvrage mais l’aiguille tremblait entre ses
doigts. Se doutait-elle de quelque chose ? Elle hocha la tête plusieurs fois,
regarda longuement sa fille par-dessus ses bésicles et, lui demanda seulement où
était passé ce jeune contrôleur si gentil… Ouf ! On avait frôlé la catastrophe !
La grosse femme ronflait toujours dans son coin…
Le train maintenant traversait les faubourgs de Rouen. Il siffla en exhalant de
longs jets de vapeur avant de s’engager sous un tunnel puis retrouva l’air libre
et un triste décor de maisons grises. Les deux femmes retirèrent elles-mêmes
leurs bagages des filets et s’engagèrent vers la sortie. Suzanne se retourna,
l’homme du train était invisible, le jeune contrôleur surgit devant les deux
femmes et d’un doigt malhabile réajusta sa casquette réglementaire.
L’impressionnante locomotive noire s’arrêta dans un nuage de fumée âcre et
blanche. Des familles se pressaient sur le quai. Les voyageurs engourdis et
moins bavards descendirent du train sans se bousculer. Suzanne fixa son canotier
sur ses cheveux ébouriffés.
« C’est le vent qui m’a décoiffée quand je me suis penchée à la fenêtre, il
faisait tellement chaud dans ce train. » Sa mère lui faisait une énième remarque
sur son manque de tenue. La jeune fille lui répondit sur un ton un peu brusque.
Elle n’avait plus les idées très claires. Ce voyage l’avait fatiguée…
Les dés étaient jetés. Madame mère avait décidé d’envoyer Suzanne en pension à
la rentrée. C’était une décision difficile à prendre et impossible de compter
sur le soutien de son mari. Le pauvre homme était bien trop occupé à renflouer
ses entreprises lainières depuis l’invasion du shetland sur le marché français.
« Ma fille est une enfant trop impétueuse ! Il faut parfaire son éducation. Je
ne veux pas qu’elle prenne trop de liberté. Les jeunes esprits sont tellement
influençables de nos jours. Elle a besoin de discipline, et de bonnes manières
pour dénicher, plus tard un bon parti. Les enfants grandissent si vite ! » Elle
avançait lentement, suivant le fil de ses pensées.
Le bagagiste disparaissait derrière les valises empilées sur un chariot. Suzanne
allongeait le pas et se retournait avec impatience. Sa mère la rejoignit à
petits pas serrés. Son expression s’adoucit devant le minois ennuyé de
l’adolescente. Suzanne était ravissante. Les jeunes gens de bonne famille
l’invitaient déjà au bal et vantaient ses qualités. Une chance car avec la
faillite qui guettait, la famille serait bientôt ruinée…
Ruinée… Sa vie était ruinée ! Suzy de son nom de scène, allongée sur une planche
tournoyait, bras et jambes attachés par des cordes solides. Elle guettait avec
inquiétude le regard acéré de son partenaire qui s’apprêtait à lancer un énorme
couteau, juste au-dessus de sa tête. L’infortunée jeune femme, exposée comme une
bête de foire regrettait amèrement d’avoir tout quitté, famille et avenir pour
l’homme du train, l’amour de ses seize ans qui prenait un malin plaisir à la
prendre pour cible. Cet homme sans scrupules qui avait abusé de sa naïveté dans
le compartiment d’un train régional par une chaude journée d’été. Ce Pedro aux
moustaches effilées, lanceur de couteaux et accessoirement fakir indou au cirque
Médrano.
©
2008
- Claude Romashov - Tous droits réservés.