Pierre Mangin
Ma naissance aura été une aventure hors du commun. Certains diront, je les entends déjà, chaque enfantement est un miracle. Bien sûr. Mon propos n'est pas de m'enorgueillir d'une quelconque supériorité tirée d'une supposée naissance d'exception. Non. Je veux ici parler de faits. Rien que de faits. Eux seuls suffisent à démontrer l'ineffable de ma vie. De la conception à l'âge mature, ma destinée est un chemin unique, à la fois merveilleux, énigmatique et incertain …
Je suis né dans la douleur. Mais aussi dans la joie, la sérénité, l'angoisse. Quatre années de gestation laissent place à tous les états d'âme, à tous les sentiments. Quatre années de gestation laissent place à tous les possibles.
Mon père est un homme modeste. Il a conçu son enfant dans le plus grand secret. Nul n'était au courant de sa passion, de son vice dévorant. L'écriture… Dans le silence, jour après jour, soir après soir, nuit après nuit, il a travaillé à ce qui devait devenir l'œuvre de sa vie. Son premier roman. Depuis son plus jeune âge il y songeait. Écrire un roman… Trois ou quatre cents pages magistrales, d'une grandeur jamais démentie... Je suis modeste en parlant de quatre années de gestation. Il serait plus juste de parler de soixante et dix années… Oui, Pierre Maurienne a attendu d'être septuagénaire avant d'oser s'installer à sa table, devant une feuille blanche. Avant d'oser écrire ses premiers mots… Il me semble encore voir son bras trembler, tant son émotion était immense d'entamer l'œuvre qui devait couronner sa vie. Je revois aussi sa joie à la vue de la page remplie de lignes irrégulières… Sa première page… Ma première page qu'il réécrira une centaine de fois avant d'en être satisfait.
Après cette première journée, tout est allé très vite. Pierre Maurienne est entré dans une espèce de folle farandole. M'écrire est devenu LA préoccupation de sa vie. Son seul et unique souci. D'abord insidieusement, son roman s'est mis à le hanter jour et nuit. Pas un instant je n'ai été hors de sa pensée. Où qu'il soit, il m'avait en tête. Au bord de l'eau lors de ses longues marches quotidiennes, sur le marché, au téléphone, quand l'un de ses enfants s'inquiétait. Ces quatre années, il les a passées en ermite, coupé du monde. Son manuscrit était son cloître. Hors de ses pages il ne s'aventurait plus. Par choix. Par nécessité. Partout où il allait il emportait avec lui un calepin. Pour y jeter au plus vite un mot, une phrase, une idée… Il savait qu'à trop attendre la phrase s'envolerait définitivement, sans espoir de retour. Tôt levé, il s'installait chaque matin à sa table de travail. Posait son thermos de café. Chaussait ses lunettes. Ouvrait son "computer" comme il l'appelait. Commençait alors un long tête à tête ne s'achevant que quatre heures plus tard. Cette intimité avec le roman en construction pouvait se révéler délicieusement intime. Pierre Maurienne se glissait en moi, nous étions deux amants impatients de célébrer ensemble les joies charnelles de l'amour. D'autres matins, les retrouvailles devenaient confrontation virile, corps à corps chaotique, pugilat effréné, lutte sans merci entre l'auteur et ses personnages, entre le créateur et ses mots. Pierre Maurienne sortait épuisé de cette solennelle et quotidienne communion. Anéanti d'avoir tout donné, de son âme et de ses tripes. Les phrases l'avaient vidé de toute sa substance. De toute sa moelle…
Quand enfin la machine se taisait, Pierre Maurienne se levait péniblement. Après une douche rapide et un copieux petit déjeuner, il partait se promener. Chaque matin la même ballade. La longue plage de sable fin. Insensible aux tempêtes, aux coups de vent, au froid ou à la chaleur, il parcourait la grève où naguère tant d'hommes périrent. Son monologue intérieur, il ne l'abandonnait que le temps d'un rapide bonjour échangé avec un autre promeneur. Jamais il ne s'attardait à bavarder. Un homme bien accompagné ne se perd pas en vaines ratiocinations. Et le roman cheminait avec Pierre Maurienne… Arrivé aux premiers rochers, il se retournait. Embrassait du regard l'immensité de la plage et effectuait tranquillement le chemin inverse.
L'après-midi il le passait enfermé dans son bureau à relire les pages écrites le matin. Armé d'un stylo feutre pointe fine il corrigeait. Raturait. Synomisait. Rajoutait. Renvoyait. Déplaçait. Réécrivait. Annotait. Raturait encore. Déchirait. Ces brouillons, indéchiffrables pour tout autre que lui, il les mettait au propre le soir, et n'achevait son travail que tard dans la nuit.
Saisi par l'intransigeance du temps, il recommençait ainsi le lendemain. Et le lendemain. Et le lendemain… Quatre années durant, sans jamais faire une pause.
Enfin, après seize saisons d'un incessant travail, j'étais là… Ce matin, l'imprimante avait longuement ronronné. L'auteur s'était saisi des trois cent soixante dix huit feuillets. Il les avait tapotés pour en faire un tas bien ordonné. Puis il m'avait serré sur sa poitrine, comme on le fait avec un enfant chéri. J'étais là, l'œuvre de sa vie… Il avait tout mis en moi. Ses joies, ses douleurs, ses espoirs, ses parents déportés qu'il avait si peu connus, sa femme beaucoup trop tôt partie. Tout…
En homme décidé, Pierre Maurienne a abrégé les effusions. Il m'a posé précautionneusement sur le milieu de son bureau. Il a ensuite retiré quelques livres de sa bibliothèque et a entrepris de relever les adresses des éditeurs…
…/…
On imagine difficilement les épreuves subies par un manuscrit. Chair et sang de mon auteur, j'ai été abandonné aux mains de fonctionnaires anonymes et pressés, transporté, ballotté, jeté au fond d'un sac malodorant, malmené encore, avant d'enfin atterrir sur le bureau d'une secrétaire. J'avais accompli avec succès la première épreuve, franchi la porte tant espérée d'une maison d'édition… Pierre Maurienne a fait de moi cinq copies. Cinq copies pour un roman unique. L'auteur le savait… Il fallait taper à la bonne porte, découvrir le bon éditeur, l'unique, celui qui serait sensible au manuscrit… C'est peut-être dans ces maisons (j'en ai visité des dizaines et des dizaines) que j'ai vécu mes plus grandes joies et encaissé mes plus cinglantes déceptions... J'y ai trouvé mes premiers lecteurs, mais aussi mes premiers détracteurs et autres chasseurs sans vergogne ne laissant aucune chance au pauvre tapuscrit passant entre leurs mains…
Lors du premier envoi, je me suis retrouvé chez Caillenote et Boutinus. La célèbre et prestigieuse maison d'édition parisienne… Le courrier à peine ouvert on m'a affublé d'un numéro et balancé sans ménagement sur un tas déjà haut de brochures hétéroclites, tapuscrits sommairement reliés à l'aide de spirales, chemises gonflées de feuilles retenues par une sangle serrée… Et j'ai entendu les deux secrétaires persifler entre elles.
- Dix-sept ce matin… C'est de la folie… Ma parole ! A croire que c'est devenu une marotte à la mode. Publier! Regarde ! Neuf romans, trois recueils de nouvelles, quatre essais, une pièce de théâtre… Bon sang ! Je dépense les trois quarts de mon énergie à essayer de ne pas me faire ensevelir sous ce tas chaque jour un peu plus gros…
- Ne t'inquiète pas. Sur les dix-sept, quinze repartent sous dix jours. Les consignes de Caillenote sont très strictes.
C'est vrai que Caillenote ne plaisantait pas avec les quotas. Deux manuscrits devaient lui parvenir quotidiennement pour être soumis au premier comité de lecture. Pas davantage. Les autres devaient être retournés à leur expéditeur… Une douzaine d'hommes et de femmes de confiance formait le redoutable groupe de présélection. A eux incombait la lourde charge de faire des coupes franches dans les réceptions... Leurs décisions sans appel n'avaient pas besoin d'être motivées.
Lors de cette première "lecture", j'ai connu l'humiliation. Imaginez… Une grande salle sans âme. Dans le fond, une table immense. Recouverte d'écrits triés par ordre d'arrivée… À huit heures précises ils étaient là. Je suis passé de mains en mains. Rapidement. L'un a lu ma première page, l'autre deux ou trois paragraphes au hasard. Une femme s'est contentée de me soupeser. Cela lui suffisait… Quelques paroles échangées. Sèches. A peine m'ont-ils déposé sur un chariot marqué "RETOUR", qu'ils m'avaient oublié. Je n'existais plus. Je fus bientôt noyé sous la masse des recalés, rendu à l'anonyme et l'insignifiance… A midi, leur office achevé, ils sont repartis. Le dernier a éteint la lumière…
Oui, ce fut une expérience douloureuse. Et quand Pierre Maurienne trouva dans sa boîte aux lettres, une dizaine de jours seulement après l'avoir envoyé, son manuscrit… Il comprit immédiatement. On ne m'avait pas laissé ma chance. Dans l'enveloppe, une lettre type expliquait vaguement que je ne correspondais pas aux critères éditoriaux…
- Pourtant ils publient tout, tous les genres, tous les styles, n'a pu s'empêcher de lâcher Pierre Maurienne dépité.
Quatre pleines années d'une vie ne se laissent pas balayer par une petite contrariété. J'ai été glissé dans une nouvelle enveloppe. Réexpédié le jour même. Une autre aventure. Une autre maison d'édition…
Ces allers retours durèrent plus de cinq ans. J'ai visité une fameuse partie de la France éditoriale ! Des grandes maisons parisiennes aux petites maisons provinciales. Des énormes machineries aux minuscules structures associatives. J'ai tout visité… J'y passais de quelques jours à deux, trois mois, parfois davantage. Et repartais vers Pierre Maurienne. Il ne s'était jamais véritablement habitué à ces retours. Aux lettres impersonnelles, fin de non recevoir. De temps à autre un courrier détonait. Pierre Maurienne savait alors que j'avais été lu. Relu. Que j'avais passé le barrage du premier comité de lecture. Du deuxième. Qu'il s'en était fallu d'un cheveu pour que je sois publié. Quelques éditeurs lui adressèrent des encouragements. Des invitations à envoyer d'autres textes. Mais Pierre Maurienne n'écrivait plus. Son roman était achevé. Il n'était pas lubie. Il n'était pas état d'âme passager. Il était l'œuvre de sa vie.
Pierre Maurienne vieillissait… A chaque envoi il espérait. Guettait le facteur dans l'attente d'une réponse favorable. Rien. Jamais rien. Hormis ces petites joies, ces infimes signes de reconnaissance d'éditeurs pétris d'humanité. Ce que vous écrivez se lit avec plaisir. Vous possédez un style, de l'humour, un sens de la narration. Mais, mais, mais…
Pierre Maurienne vieillissait.
Les événements essentiels se pressentent. Pierre Maurienne l'a-t-il pressenti ? Il me semble douteux qu'il en soit autrement… Il avait déjà essuyé cinquante et sept refus. A chaque refus je voyais son dos s'arrondir un peu plus. Puis il y eut le cinquante huitième envoi. Les Éditions Altitudes. En atterrissant sur le bureau de la secrétaire, j'ai su. Nous avions frappé à la bonne porte. Un sentiment diffus, une ambiance unique encore jamais rencontrée. L'alchimie allait fonctionner. C'était certain…
Pas de commentaire sur l'abondance des envois. Pas de persiflage sur les auteurs amateurs. Rien de tout cela. Un modeste respect pour la chose écrite. Pour le travail solitaire des écrivants.
J'ai attendu un mois avant d'être présenté au premier comité de lecture. La présidente, une femme gourmande et plantureuse d'une trentaine d'années, a distribué les manuscrits. Chaque membre disposait de quelques jours pour lire une œuvre et remplir la fiche de lecture. Hasard de la distribution, c'est elle qui m'a lu en premier. Elle tournait mes pages avec une douceur mêlée d'impatience. S'arrêtait parfois pour griffonner à la hâte quelques notes. Encore une fois je suis passé de mains en mains. J'ai été lu, relu, noté, annoté…
Enfin le comité s'est réuni. Pour confronter les impressions et rendre un avis. Ce matin-là, nous étions vingt et un à passer l'examen. J'avais suffisamment l'habitude de l'épreuve pour en mesurer la solennité. Dans l'ordre du jour j'étais le douzième à passer. J'écoutais les premiers verdicts. Pour certains l'affaire était rapidement entendue… Un tour de table sans surprise. Et sans concession.
- Pas grand-chose à dire sur ce roman.
- Quelques qualités, beaucoup de défauts. Une intrigue brouillonne, une chute téléphonée. Je ne suis pas enthousiaste.
- L'idée de départ aurait pu être intéressante. Mais ce monsieur doit d'abord apprendre à écrire.
La présidente concluait alors :
- Rejeté.
Mon tour est venu. Je tremblais de toutes mes feuilles. Je devais convaincre, passer ce premier barrage ! La présidente m'a pris entre ses mains potelées.
- "L'Extraordinaire Voyage d'Isidore Tournemuche", de Pierre Maurienne. Un premier roman.
- La maîtrise me fait plutôt penser à un auteur confirmé…
- Maurienne renoue avec les grands romans initiatiques. S'il s'agit de son premier essai, c'est un coup de maître…
- Une écriture fluide, nerveuse. De l'humour, de la profondeur… J'aime beaucoup.
A l'unanimité ! J'ai franchi ce premier barrage à l'unanimité ! Quand la présidente m'a proposé au vote, pas une main n'est restée baissée ! Il me fallait tempérer mon allégresse. Garder en mémoire que, par neuf fois, j'avais connu cette délicieuse excitation. Par neuf fois j'ai cru parvenir à l'improbable. Par neuf fois j'ai cru atteindre l'ultime mutation… De manuscrit me transformer en livre ! En gros bon bouquin fleurant bon l'encre d'imprimerie. Par trois fois j'avais achevé ma course sur le bureau du directeur littéraire. Des considérations de dernier moment avaient interdit ma publication. Considérations littéraires ou économiques. Lancer un nouvel auteur coûte cher. A défaut d'une solide campagne de promotion, le bouquin risquait d'être noyé sous la vague déferlante de rentrées littéraires démesurées.
Composé de Claude Lapérousse, PDG, Serge Godinsky, responsable éditorial, Suzanne Vaudon, Béatrice Vaugelle et Philippe Martereau, conseillers éditoriaux, le second comité de lecture des Éditions Altitudes en était véritablement l'épine dorsale. La présidente du premier comité ne possédait qu'un avis consultatif. Quand ils se sont réunis pour délibérer sur mon sort, j'ai cru que tout était perdu. Claude Lapérousse était d'une humeur massacrante. Un de ses auteurs venait de lui fausser compagnie. Après avoir été découvert, formé, porté par les Éditions Altitudes, le renégat avait signé, ébloui par des à valoir faramineux, chez une richissime concurrente… Le jour ne pouvait être plus mal choisi…
En effet… Ce fut une séance des plus houleuses… Habituellement les réunions des comités de lectures se déroulent dans le calme. Les lecteurs s'expriment librement, chacun défendant une ou deux oeuvres, tentant de rallier les autres à son suffrage, usant d'arguments pas toujours de bonne foi. Il s'en fallait parfois de très peu. Une résonance particulière dans le cœur d'un président pouvait faire la différence. Mais ce jeudi, aux Éditions Altitudes, l'ambiance n'était pas à la détente… Elle était plus que délétère. Lapérousse, furieux, avait ouvert la séance en vitupérant une bonne demi heure contre le lâcheur qui avait quitté le navire au moment où il aurait pu rapporter gros. Bon sang ! Et moi qui arrivais justement ce jour-là… J'allais gaspiller toutes mes chances…
Les dix premiers manuscrits furent expédiés à la hâte, rien ne trouvant grâce aux yeux du PDG des Éditions Altitudes. Le comité, lui, se murait dans un silence prudent…
Quand mon tour est venu, j'ai eu une pensée émue pour Pierre Maurienne. Nous avions tout pour réussir… Hélas ! Un concours de circonstance imbécile allait une nouvelle fois saborder notre navire…
J'étais désespéré. Pierre Maurienne vieillissait. Chaque nouveau refus, il l'abordait de plus en plus difficilement. Moi-même j'étais fatigué… Trop d'espoirs déçus, trop d'attentes inutiles usent et détruisent lentement. Elle est douloureuse la route d'un manuscrit, semée d'embûches, de peines, de chagrin, de désillusions assassines… Et aujourd'hui mon assassineur prenait les traits d'un PDG furieux d'avoir été trompé.
Je me suis fait tout petit. Et j'ai attendu…
- "L'Extraordinaire Voyage d'Isidore Tournemuche". C'est signé Pierre Maurienne, un illustre inconnu, a lâché Lapérousse avec dédain. Qui commence ?
Béatrice Vaugelle s'est éclaircie la voix.
- Je pense que ce Pierre Maurienne a beaucoup de potentialités. Son roman est dense, il se lit avec plaisir. Nous pourrions lui donner sa chance…
Bien entendu. Elle était super enthousiaste, n'avait rien lu d'aussi puissant depuis trois ans, mais elle modérait ses propos pour ne pas froisser davantage son patron. Il l'a regardée par-dessus ses lunettes d'écaille.
- Donner sa chance… Publier un nouveau talent, s'investir, le porter au sommet des critiques et des ventes… Regarder ensuite les autres rafler la mise… J'en ai assez Béatrice. Assez !
Téméraire, le directeur éditorial a pris position en faveur du "Voyage". S'est suivi un débat assez tendu entre le PDG et son responsable éditorial. De vieilles rancunes sont ressorties pour s'étaler au grand jour. Mettant tous les participants mal à l'aise.
Jusque là, Suzanne Vaudon n'avait rien dit. Elle a pris la parole d'une voix ferme, forte, bien assurée. Nullement intimidée par la colère directoriale.
- Claude ! Tu déraisonnes… Qu'un auteur parte pour signer ailleurs, tous les éditeurs le vivent. Tu es déçu, ta rancune t'aveugle. Nous comprenons tous. Mais merde ! Tu tiens entre les mains un livre formidable. Tous les ingrédients du succès sont là. Si ce n'est pas nous qui publions ce Voyage, ce sera un autre. Et là, crois-moi, tu t'en mordras les doigts. Ce bouquin est digne de nos collections ! C'est un succès de la prochaine rentrée. Voilà ce que j'ai à dire. Maintenant, le patron c'est toi. Tu peux user de ton droit de veto. Ce serait dommage. Pour ce Pierre Maurienne mais, surtout, pour les Éditions Altitudes…
Claude Lapérousse, ébranlé, a marqué un temps d'arrêt. Entre lui et sa conseillère littéraire un bras de fer s'était engagé. Ni l'un ni l'autre ne baissait le regard. Encouragé par la hardiesse de Suzanne Vaudon, le timide Philippe Martereau y est allé lui aussi de son petit laïus pour me défendre. Vaincu, le PDG des Éditions Altitudes a souri.
- Okay… Nous publierons ce Pierre Maurienne… Malgré mes réticences et malgré la prise de risque évidente. Suzanne, je te charge de prendre contact avec l'auteur. Il s'agit d'un homme âgé. Dans sa lettre il dit avoir soixante dix neuf ans. Les Éditions Altitudes vont ajouter à leur catalogue un jeune auteur bientôt octogénaire…
Je n'en croyais pas mes oreilles… J'allais être publié ! Bon sang ! C'était une sacrée nouvelle ! Fini le sempiternel "Rejeté", j'étais accepté ! Accepté ! Les Éditions Altitudes avaient su s'assurer les services du plus puissant distributeur. Une route triomphale s'ouvrait devant moi ! Mes frissons n'étaient plus de l'appréhension, mais de la joie débordante ! Et communicative, je peux vous le certifier… Autour de la table la bonne humeur régnait, les visages retrouvaient le sourire, les langues se déliaient. Suzanne Vaudon s'est arrachée au brouhaha joyeux afin de s'isoler dans son bureau. Dans le silence retrouvé, elle a appelé l'auteur au téléphone.
Seules deux sonneries ont résonné dans le combiné avant que Pierre Maurienne ne décroche. Il devait attendre !
- Monsieur Pierre Maurienne ? Suzanne Vaudon, des Éditions Altitudes…
- …
- Nous avons étudié avec beaucoup d'attention le manuscrit que vous nous avez confié. Notre comité de lecture a émis un avis fort élogieux… Nous venons à l'instant de délibérer pour prendre une décision à son égard.
- Il y a un mais, je présume ?
- Aucun "Mais" ! Nous serions heureux d'éditer "L'Extraordinaire Voyage d'Isidore Tournemuche"…
A l'autre bout, pas de réaction. Silence… Passé le cap d'une légitime stupeur, Suzanne Vaudon s'est inquiétée.
- Allo ? Monsieur Maurienne ? Vous êtes encore là ?
- Oui, a répondu l'auteur d'une voix lasse… Je pleurais… Excusez-moi. Je commençais à ne plus y croire, à perdre tout espoir. Et vous m'annoncez cela comme ça, sans prévenir ! C'est le vieux monde qui s'écroule. Si j'étais plus jeune, je hurlerais.
La semaine suivante, Pierre Maurienne était reçu aux Éditions Altitudes. Toute l'équipe lui a réservé un accueil chaleureux. Même Claude Lapérousse, qui avait fini par digérer la défection de son poulain ! La secrétaire de direction avait préparé un contrat que le PDG a pris le temps d'expliquer dans les moindres détails à Pierre Maurienne. Surtout, mon auteur a rencontré Suzanne Vaudon, devenue sa conseillère artistique attitrée. Tout deux ont commencé à me relire lentement. Ce fut la première d'une longue suite de réunions de travail. Depuis cinq ans, Pierre Maurienne avait perdu l'habitude de se pencher avec tant d'attention sur ses écrits. Il a rapidement retrouvé son rythme, ses facultés de concentration. Moi, je me suis cru revenu au temps de ma conception. Au temps où je n'étais encore qu'un vaste projet inachevé, un écrit en gestation. J'ai souffert mille et une transformations. Oh ! Pas de grosses opérations... Plutôt une succession de petites retouches, comme autant d'infimes points de peinture oubliés. Suzanne proposait. Pierre Maurienne acceptait ou réfléchissait à une autre correction. Chaque jour l'imprimante ronronnait. Je me rebâtissais lentement, comme après une longue convalescence. Enfin, après deux mois d'intensif travail, je fus prêt. Débarrassé de mes dernières lourdeurs, paré de dizaine de joyaux parfaitement ciselés… Prêt à partir à la photocomposition.
- Mais avant, a annoncé Suzanne Vaudon, nous allons confier votre manuscrit à notre équipe de correcteurs. Ce sera l'affaire d'une semaine.
Ce soir là, Suzanne Vaudon et Pierre Maurienne ont trinqué. Champagne ! Quand mon auteur est retourné chez lui, il titubait légèrement…
Moi, je suis passé entre les mains des correcteurs. Ils ont trituré chacune de mes phrases, les ont passées au crible des règles de grammaire. Ils ont disséqué mes entrailles, traqué fautes et coquilles rationnellement, à l'aune des lois immuables et incontournables de l'orthographe. Ils étaient la tolérance zéro de la littérature. Tout écart, aussi minime soit-il, était sanctionné, surligné d'un rouge infâmant… Ces types avaient appris par cœur les trois volumes du Bescherelle ! Les licences poétiques elles-mêmes devenaient à leurs yeux suspectes, illégales, les mots valises inventés par l'auteur étaient traités avec le peu d'égard que l'on doit au délinquant multi récidiviste. Bon sang ! Quel traitement éprouvant… Je n'imagine rien de supérieur dans la violence, hormis les ciseaux des censeurs…
Dans la vie, les pires instants ont une fin. J'ai été un matin libéré de leurs griffes acérées et confié aux bons soins de Suzanne Vaudon. J'étais éreinté, sanguinolent de toutes mes pages…
Derniers jours de travail. Dernières relectures. Élimination des coquilles, restauration des Mauriennesques licences. Je fus affublé d'une étiquette verte "Bon pour imprimer".
- Nous allons d'abord tirer une maquette. Ce sera la dernière étape avant le premier tirage, a expliqué Suzanne Vaudon.
C'était pour moi une nouvelle naissance. Je me débarrassais de mon ancienne peau, j'allais devenir livre…
C'est ici que j'ai commencé à perdre de vue mon auteur. J'étais changé, réellement. Pas tant dans le fond - j'étais toujours son œuvre - mais dans la forme… Devenu livre, d'autres que lui se sont occupés de moi. Le directeur éditorial en premier lieu. Très fier, il envoyait des exemplaires tous azimuts, ne cessait de donner des coups de téléphone aux journaux, radios, télévisions. En concertation avec les responsables du service de presse il prenait des rendez-vous pour Pierre Maurienne. Ils avaient décidé de montrer au monde cet homme vieillissant qui avait usé ses yeux et ses forces à la rédaction d'un chef d'œuvre refusé par cinquante sept éditeurs… Pierre Maurienne ne rêvait que de calme… Son seul désir : partager son roman avec d'autres, le laisser vivre sa vie pendant que lui finissait la sienne…
Un battage médiatique conséquent avait été organisé autour de ma sortie. Lapérousse avait accepté de faire du "Voyage" le titre phare du nouveau catalogue. Il espérait bien gagner avec lui l'un des prix de l'automne.
Le vingt et un août, jour de l'anniversaire de Pierre Maurienne, "L'Extraordinaire voyage d'Isidore Tournemuche" ornait les devantures de milliers de librairies. Peut-on rêver d'un plus bel anniversaire ? Et l'auteur, un vieil homme de quatre-vingts ans depuis le matin, était attendu dans les studios de France Inter pour la partie magazine du journal de treize heures.
Il ne s'y est jamais rendu.
Le vingt et un août, à l'aube de ses quatre-vingts ans, Pierre Maurienne ne s'est pas réveillé.
Il n'a jamais vu son livre dans les devantures. Il dort paisiblement. Certain d'avoir accompli tout ce qu'il avait à faire…
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2004
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