La voleuse de vision

Éric Vincent

 

Dans la salle blanche sans ouverture apparente, Néo, brillant procureur général, disséquait la réaction du jury. Sa réputation d'avocat féroce dépassait les frontières de l'Europe. Ses charges célèbres, ses preuves irréfutables, en faisaient le champion de la justice, le bras vengeur du Ministère. Néo gagnait toujours. Mais aujourd'hui, les neuf membres du jury faisaient la moue et les insinuations du président, Eric, auguraient une issue défavorable.

Dans le box des accusés, Bert affichait un air narquois intolérable. Son jean délavé et déchiré, ses pompes de sport béantes, sa tignasse négligée, Néo pardonnait tout. Tout sauf le tee-shirt claironnant "I am a killer".

Bert avait massacré Sab, il en avait l'intime conviction. Mais ce fichu pays s'obstinait à ériger l'absence d'alibi en motif de non-lieu. Maudite loi ! Bert avait tué et il n'avait pas la moindre preuve. Le multirécidiviste s'en tirait avec un non-lieu à chaque fois parce qu'il réalisait le crime parfait, sans témoin, sans trace d'ADN laissée sur les victimes. Le rituel du meurtrier était immuable : il les anesthésiait pour les paralyser sans qu'elles perdent connaissance, il relevait leurs chemises jusqu'à la poitrine, sortait un scalpel et taillait une partie de morpion sur leur ventre, gardant le nombril au centre du jeu. Les malheureuses mouraient lentement, se vidant peu à peu de leur sang. Ensuite, il les aspergeait d'eau de Javel, les brossait au lave-pont et les recouvrait d'une purée d'algues marines utilisée dans les centres de thalassothérapie.

 

- Maître Néo ! Rappela le président. Depuis deux jours, vous nous promenez de supputations en élucubrations plus fantasques les unes que les autres. Je pense qu'il est temps que la défense nous propose sa conclusion et nous nous retirions pour délibérer. A moins que vous ayez un témoin de dernière minute ?

 

Les pieds posés sur le dossier lui faisant face, Bert ricana. Son quatrième non-lieu se profilait à l'horizon. Néo pria Dieu d'accomplir un miracle. Il ferma les yeux et se concentra. Une voix rompit le silence poli du jury et de l'assemblée :

 

- Pourrai-je effectuer une déposition ?

 

Néo ouvrit les yeux et découvrit une jeune femme d'une trentaine d'années, chevelure brune mi-longue et ondulée, plantée dans l'embrasure d'une ouverture surgie de nulle part. Elle s'avança à petits pas, fouettant devant elle sur cent quatre-vingt degrés à l'aide d'une canne blanche pliable.

 

- Mademoiselle, commença le président…

- Madame.

- Selon toute apparence, vous êtes… non-voyante. Votre témoignage n'est pas recevable.

- Écoutez ce que j'ai à dire. Vous jugerez ensuite.

 

Le président plia sa bouche en avant en signe de doute et de désapprobation. Néo força sa décision en guidant la jeune aveugle jusqu'au siège dévolu aux témoins déposant sous serment. Le président ne put reculer.

 

- Bien ! Allons-y… Nom, prénom, âge, profession.

- Fiction, Anice, 30 ans… Elle hésita à poursuivre et lâcha : Voleuse de vision.

- Pardon ? Fit Éric, la perruque grise frissonnant d'intérêt.

- Voleuse de vision.

- J'ai peur de ne pas comprendre ! Ajouta-t-il.

- Je suis non-voyante. Voici ma carte d'invalide. Je n'ai pas de nerf optique. Ce handicap date de ma naissance et ces papiers l'attestent. Mais j'ai le don de voler la vision de mes semblables, de la pirater. Je m'en sers qu'en cas de nécessité, lorsque je suis perdue. J'ai… toujours caché ce don.

 

Bert retira ses pieds du dossier et prêta une oreille attentive. Il s'empara d'une feuille de papier et commença à griffonner nerveusement. Anice poursuivit :

 

- Le soir où la jeune femme a été tuée, je n'étais pas loin. Je m'étais égarée. Mes sens ont cherché un canal visuel pour me repérer. Lorsque j'ai accroché une vision, j'ai failli vomir. Je voyais la nuit étoilée parce que j'étais allongée sur le sol. Au-dessus de moi, un homme au visage rubicond, constellé de taches de rousseur, aux cheveux clairs et bouclés, était penché sur moi. Enfin, sur elle. Le champ visuel était restreint ; elle était paralysée, incapable de fuir. D'intenses secousses perturbaient la stabilité de la vision. La conséquence des coups de scalpel qu'il exhibait entre chaque tracé profond dans la chair. Il souriait comme s'il jouissait. J'ai vu ses quatre dents en or, les canines, affûtées comme des dents de vampire. Il se penchait sur elle pour humer son parfum virant à une odeur de mort. C'est là que j'ai vu son tatouage sur la poitrine, dans l'entrebâillement de sa chemise. Une salamandre transpercée par deux cimeterres. La vision a cessé à l'instant où il s'est redressé et a plongé le scalpel au centre du ventre.

 

L'assistance était médusée. Le récit était celui de la victime, pas celui d'un témoin. Sa précision était tragiquement inouïe. Bert tremblait comme une fillette. Néo jubilait. Les membres du jury s'interrogeaient du regard, leurs croyances étaient ébranlées, ils étaient bouleversés par le témoignage.

Néo se pencha vers Anice et murmura :

 

- Avez-vous un autre détail qui puisse emporter leur jugement ?

- Oui.

- Lequel ?

- Patience, lâcha-t-elle en souriant.

 

L'un des jurys demanda à prendre la parole. Le président lui donna.

 

- Madame… Qu'est-ce qui nous prouve que ceci n'est pas une supercherie ? Que vous avez vraiment le don que vous mentionnez ?

- Maître, répliqua-t-elle en se tournant vers Néo, voudriez-vous montrer l'ultime preuve à l'assistance ?

- Laquelle ?

- La feuille que tient l'accusé et qu'il griffonne depuis mes révélations. La preuve qui vient de le trahir.

 

Bert fit immédiatement une boulette de la feuille et tenta de l'ingérer. Les forces de l'ordre récupérèrent le papier mâché et le tendirent à Néo. Le procureur le déplia, en prit connaissance et sut que ce procès ne ternirait pas sa réputation. Il promena la feuille sous le nez des jurys. Elle était couverte de grilles de morpion remplies de croix et de cercles…

                         
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