Kyvu Tran
Ça a recommencé. Cette
nuit.
C'est revenu. Cette chose me poursuit. Cette chose me hante. Me ronge. Me dévore.
Me précipite dans une folie perpétuelle. Oh, mon Dieu ! Aidez-moi. J'ai peur.
Je ne peux me confier à personne. Je ne sais que faire. Il n'y a aucune issue.
J'ai si peur. Peur de la nuit, du silence, du noir.
J'ai peur d'Elle…
Elle est revenue. Pour moi. Parce que j'ai une dette envers Elle. À chaque
visite, Elle gagne du terrain, devient plus violente. Je lutte de toutes mes
forces, mais je sais qu'Elle n'abandonnera jamais. Tôt ou tard, Elle aura
raison de moi. Le temps est avec Elle.
Pourtant, j'avais cru en être débarrassé. Définitivement. Quelle stupide
erreur ! J'aurais dû m'en douter. On n'échappe pas à son destin.
Mon destin…
Elle me le rappelle toutes les nuits, en se glissant tel un poison dans mon
sommeil. Elle me projette inlassablement le même rêve. Le même cauchemar,
plutôt. Elle me montre ce que j'ai fait six mois plus tôt.
Ce que je lui ai fait.
Oh, mon Dieu…
C'était un accident. Un regrettable accident. Voilà ce que je lui dis. Mais
Elle ne veut rien savoir. Seuls les faits l'importent. Elle ne laisse aucune
place aux excuses. Stoïque, Elle me raconte dans les moindres détails ce qui
s'est passé cette nuit-là. Elle m'impose cette torture impitoyable. Un procès
à sa manière. Ensuite, Elle prononce son verdict. Et le met à exécution.
La peine capitale.
Elle se rue sauvagement sur moi, déboule comme une voiture dont le moteur se
serait emballé. Elle tend ses bras, faisant mine de m'enlacer. Mais je sais ce
qu'Elle cherche, en réalité. Aussi, je la supplie d'arrêter. En vain. Elle
reste obstinément sourde à mes adjurations de plus en plus frénétiques et désespérées.
Les jeux sont faits. Maintenant, il faut payer.
À chaque fois, c'est une peur panique, une terreur, sans nom qui m'expulse de
ces cauchemars. Je me réveille alors en pleine nuit, le corps couvert d'une
sueur poisseuse, secoué de spasmes, les yeux grands ouverts sur les ténèbres
insondables, un cri coincé au fond de la gorge.
Elle est partie.
Mais les images du drame persistent encore dans ma tête, impossible à inhiber,
semblables à une inscription lapidaire. Je revois sans cesse les mêmes scènes…
Son corps ballotté dans les airs… Ses yeux exorbités… Le sang qui gicle
sur le pare-brise… Mon Dieu !
Je finis le reste de la nuit assis dans le noir, impuissant face à mes
souvenirs, mes démons.
Je revenais d'une soirée bien arrosée. Des amis d'enfance et de beuverie m'y
avaient invité pour fêter un enterrement de vie de garçon. Un prétexte comme
un autre pour se retrouver et festoyer sans retenue. On est jeune, on ne vit
qu'une fois, alors il faut en profiter, oublier autant que possible ses
tourments et autres problèmes existentiels. L'alcool est l'allié idéal pour
cela. Véritable artiste, il émascule les bassesses de ce monde, atténue les
couleurs trop vives, accentue les teintes trop fades, arrondit les angles.
J'ai donc bu, trop bu, défiant et repoussant les limites du raisonnable, jusqu'à
m'enliser dans cet état vomitif où l'on s'attend à voir la Terre entière
nous tomber dessus. Lorsque l'alcool a commencé à se faire rare sur les tables
et dans les verres, j'ai décidé de prendre congé. Mes amis m'ont proposé de
rester. J'ai refusé. Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai décliné leur offre.
Sans doute voulais-je éviter de vomir en public. Je déteste ça, être source
de railleries.
La nuit, froide et silencieuse, était déjà bien avancée. J'ai dû me démener
comme un diable dans un bénitier pour retrouver mon véhicule sur le parking.
La nuit, tous les chats sont gris. Les voitures aussi. Ah-ah, très drôle…
J'étais heureux. Ivre heureux. L'espace d'une soirée, la vie m'a paru beaucoup
moins lourde à porter, plus acceptable. Plus généreuse, en définitive. Envolés,
mes soucis d'argent. Finies, mes fatigantes amourettes. Insignifiant, le regard
austère que portent mes parents sur mon existence. Superflu, ce que pense mon
chef de bureau. Qu'ils aillent tous au diable ! Je me sentais libre. Voilà
tout.
Sans trop savoir comment, je me suis retrouvé avachi derrière le volant, à
zigzaguer sur une route déserte. Je n'avais aucune idée de ma vitesse. Le
ronronnement du moteur ne me parvenait que de très loin. Je devais rouler vite,
à moins que ce ne soit le contraire. Les arbres qui défilaient sur les bas-côtés
me faisaient curieusement penser à des algues sous-marines. Ils étaient mous,
et ondulaient doucement, tranquillement. Pleuvait-il cette nuit-là ? Autant que
je m'en souvienne, non. Devant moi, l'asphalte avait un aspect étrange, irrégulier,
un tapis noir qu'on aurait mal déroulé.
Ces illusions fabriquées par l'alcool m'ont stupidement fait rire.
Et c'est à ce moment qu'Elle est apparue.
Bien réelle.
Elle a surgi de nulle part. Une ombre innocente et solitaire qui cherchait sans
doute à traverser la route.
Moi, j'arrivais vite. Mortellement vite. Le démon de l'alcool avait amputé mes
sens, faussé mes réflexes. Je ne l'ai vue que lorsqu'il était déjà trop
tard. L'irréparable s'est produit.
Je l'ai fauchée au niveau des cuisses.
Lancée à une vitesse que je préfère ne jamais connaître, ma voiture l'a
soulevée comme un fétu de paille. Son corps a roulé sur le capot, avant de
venir s'écraser la tête la première sur le pare-brise. La vitre s'est lézardée
sous le choc, toile d'araignée sanglante. Tout s'est passé très vite, comme
dans un film en accéléré. Je n'ai pas pu voir son visage. J'ai seulement
entraperçu ses yeux écarquillés, injectés de sang, frappés d'horreur et de
stupéfaction. Ensuite, comme happée par une créature invisible, Elle a glissé
le long du flanc gauche du véhicule pour disparaître de mon champ de vision.
J'ai freiné.
Oh oui, j'ai freiné. Et quand la voiture s'est enfin décidée à s'arrêter,
j'ai ouvert la portière pour regarder. J'ai dessoûlé sur le champ. Une
dizaine de mètres plus loin, en plein milieu de la route, éclairé par les
feux arrières, le corps disjoint gisait dans une mimique bizarre. Immobile.
Vivait-Elle encore ? Peu probable, après une chute pareille.
La peur a commencé à s'insinuer dans mon esprit hésitant. Alors, j'ai
longuement réfléchi. Et, Dieu me pardonne, j'ai fait quelque chose que
j'allais regretter pour le restant de mes jours.
J'ai refermé la portière.
Éteins tous les phares.
Et poursuivis ma route.
Oui, je me suis enfui sans me retourner, tel un voleur dans la nuit. Personne ne
m'avait vu, et personne n'en saurait jamais rien. À cet instant, j'en avais
fait un secret inavouable, un de ces démons encombrants que nous enfermons,
faute de mieux, dans les placards obscurs de notre inconscience. Je voulais
oublier.
J'ai caché la voiture dans le garage. Je l'ai méticuleusement nettoyée, à
l'instar du tueur qui efface les traces de son crime. J'ai aussi fait changer le
pare-brise fendu. Le garagiste ne m'a posé aucune question. Nul ne m'a demandé
quoi que ce soit. Pas même la police. Je vivais en permanence dans l'angoisse
qu'un beau matin, des hommes en uniforme fassent irruption chez moi et me
conduisent en prison, menottes aux poings.
Mais rien de tel ne s'est produit.
Je n'en ai éprouvé ni soulagement, ni satisfaction. Bien au contraire.
Je me haïssais.
Les journaux ont signalé dans les colonnes de leurs faits divers qu'une
adolescente a été retrouvée morte sur une route, de toute évidence renversée
par une voiture inconnue. Je n'ai pas cherché à en savoir davantage. Je
voulais oublier. Et j'y parvenais plutôt bien.
Imperturbable, le temps suit son cours et ne se soucie guère de ceux qui
meurent. Les mois qui jonchent mon existence ont donc continué à se succéder
avec leur monotonie habituelle. Ça me suffisait. Depuis cette sordide nuit,
j'ai appris à vivre dans la modestie.
Je croyais avoir tourné la page. Comme je me trompais…
Mon calvaire ne faisait que commencer.
Elle s'est manifestée trois mois après l'accident, durant une nuit comme les
autres.
J'étais rentré d'une journée de travail exécrable. Fatigué, dégoûté, je
n'ai pas cherché à occuper ma soirée d'une manière quelconque. Je suis allé
directement me coucher.
Plongé dans l'obscurité et le silence, j'ai attendu le sommeil réparateur. Il
venait doucement, paresseusement. Bientôt, les chemins qui mènent aux songes
se sont présentés à moi. Je ne savais pas que certains pouvaient être aussi
captieux.
Sentiment de déjà-vu…
Je me suis retrouvé au volant de ma voiture, à parcourir une route sombre,
tortueuse, bordée d'arbres informes et flasques. Je roulais excessivement vite.
Dans les virages, le décor se déformait brutalement, se déchirait par
endroits. Le moteur grondait de mécontentement. La vitesse devenait par moments
effrayante.
Je me suis vite rendu compte que je ne contrôlais rien. La voiture avançait de
son propre chef. Le volant, le levier de vitesses, les pédales… Tous ces éléments
n'étaient là que pour me faire oublier ma condition de spectateur impuissant.
De victime, plutôt.
Car ce que je craignais depuis le début s'est alors produit.
Elle est apparue.
Comme la première fois.
Au milieu de la route.
Frêle silhouette perdue dans la nuit.
Elle m'attendait, les bras tendus.
Bien sûr, j'ai essayé de l'éviter. Mais Elle arrivait vite, trop vite. Elle
voulait que je la percute de plein fouet. Elle me l'a ordonné.
Son corps disloqué est monté très haut dans le ciel, avec la facilité et la
légèreté d'une plume. Un ange. Mais lorsqu'Elle est retombée, j'ai cru voir
un rapace fondre sur sa proie. Moi…
La peur m'a saisi à la gorge. J'ai voulu sortir de la voiture impétueuse.
Impossible. Il n'y avait plus de portière. De même pour la route, les
arbres… Il n'y avait plus rien. Disparus.
J'étais à nouveau dans la chambre à coucher, dans mon lit.
Avec Elle.
Je la distinguais à peine. Une ombre diffuse, indécise. Spectrale. Cela a
suffi pour muer ma peur en pure panique.
Assise à califourchon sur mon ventre, Elle m'écrasait de tout son poids. Ses
mains glacées aplatissaient ma poitrine, s'y enfonçaient. À chaque pression,
mes poumons maltraités expulsaient à regret de précieuses bouffées d'oxygène.
Frappé d'apraxie, je ne pouvais rien tenter pour me libérer de cette étreinte
fantomatique. Mes membres étaient comme ligotés, enchaînés par la culpabilité.
La mort rôdait tranquillement autour du lit, attendant qu'Elle ait achevé sa
besogne.
J'ai secoué la tête en signe de refus. Mes yeux humides imploraient sa pitié.
En réponse, ses mains de glace ont rampé jusque vers mon cou, pour l'enlacer
de ses doigts affreusement longs, pour…
L'étrangler.
En voyant la mort se rapprocher de moi, prête à m'envelopper dans son linceul,
j'ai encore secoué la tête. Ma gorge a craché des grognements de terreur. Mes
yeux exorbités versaient toutes leurs larmes.
Soudain, mon corps paralytique est miraculeusement parvenu à se libérer de ces
liens invisibles. Je me suis levé, repoussant la couverture, battant l'air avec
mes bras. La respiration rauque, saccadée, j'ai attentivement scruté
l'obscurité.
Seul.
Elle était partie.
Apeuré, je n'ai pas cherché à me rendormir, persuadé qu'Elle reviendrait
aussitôt.
J'ai simplement attendu le jour.
Au début, ces apparitions ne survenaient que de manière assez sporadique. Mais
au fil des nuits, elles ont commencé à se rapprocher, à devenir plus fréquentes.
Au bout d'un mois, elles étaient systématiques. Et leur virulence allait en décuplant.
Je luttais du mieux que je pouvais, toutefois conscient de la totale inanité de
mes actes. À chaque fois qu'Elle saccageait mes nuits, je l'insultais de tous
les noms, la menaçait de mort. Oh, combien, combien de fois, j'ai souhaité
pouvoir me venger de sa cruauté, lui faire subir les pires supplices jusqu'à
ce qu'Elle me demande grâce…
Vaines divagations d'un homme asthénique, poussé au bord de la folie.
À chacune de ses visites, Elle redoublait d'ardeur pour me détruire. Elle
m'attaquait sur le terrain où un homme est le plus vulnérable. Dans son
sommeil.
Terrorisé, j'ai fini par ne plus dormir.
Mon existence s'est progressivement étiolée. On n'a plus voulu de moi au
bureau. Mon entourage a commencé à m'éviter. La nourriture avait un goût
insipide. Le temps s'écoulait au ralenti, nébuleux et inconsistant. Ma vie se
résumait à un indicible besoin de dormir, un état de manque permanent.
Abandonne, me soufflait-Elle dans le creux de l'oreille, lorsque je sombrais
sans même m'en apercevoir. J'avais pris sa vie, et Elle la reprenait à sa manière.
Malgré la névrose qui me dévorait comme une tumeur, je refusais de capituler.
Je ne voulais pas lui donner ce plaisir. Non. Jamais je ne la laisserai me tuer
de ses propres mains.
À cet instant, le suicide se précisait dans mon esprit.
J'ai mis mon projet à exécution au cours d'une nuit où, acculé au bord du précipice,
j'ai réalisé qu'il ne m'était guère possible de résister plus longtemps.
Je n'ai rien ressenti. Aucune peur. Aucune douleur. Même quand la lame de
rasoir a entaillé mes veines. Pour quelqu'un qui allait mourir, j'étais plutôt
serein, léger, pour ne pas dire heureux. Et cette sensation n'a fait que
s'accroître à mesure que mon sang s'étalait sur le carrelage de la salle de
bain et que le monde s'obscurcissait.
Enfin libéré…
Elle est apparue. Fidèle à Elle-même.
Mes dernières forces rassemblées, je lui ai lancé une ultime bravade. J'avais
gagné. Qu'Elle le veuille ou non.
Jouant son va-tout, Elle s'est jetée sur moi, furieuse, plus violente que
jamais. Je me suis mis à rire. Un rire de dément.
Lorsque j'ai ouvert les yeux, je ne me trouvais ni en enfer ni au paradis, mais
ici, à l'hôpital. Des bandages entouraient mes poignées. De multiples tuyaux
reliaient mon corps à des machines obscures. Une infirmière au regard
bienveillant s'est penchée vers moi et m'a dit que j'étais faible, qu'il
valait mieux que je dorme encore un peu.
Alors, j'ai ouvert la bouche, et j'ai hurlé.
J'ai beau leur expliquer, leur faire comprendre, les supplier, les damner pour
l'éternité… Ils ne m'écoutent pas. Ils s'obstinent à me maintenir en vie,
avec une abondance de somnifères et de tranquillisants. Ces médicaments aux
effets foudroyants me propulsent à toute vitesse sur cette route maudite où
une fille sans visage m'attend, les bras affectueusement tendus. J'en reviens
sans cesse terrorisé, noyé dans une sueur visqueuse, hurlant et délirant au
milieu des draps souillés.
Mais ça ne leur suffit pas. Ils s'entêtent à soigner un mal que je suis le
seul à comprendre. En voulant être mes sauveurs, ces médecins sont devenus
mes bourreaux.
Oh, mon Dieu ! Aidez-moi.
J'ai si peur.
Peur d'Elle…
La nuit, froide et silencieuse, est déjà bien avancée. Sanglé au lit, je
m'apprête à m'enfoncer dans le sommeil que vont me dispenser les drogues
charriées dans mes veines. Je me prépare à recevoir sa prochaine visite.
J'espère que cette fois-ci, ce sera la dernière.
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2000 — Kyvu Tran – Tous droits réservés.