Valérie Vives
La vie l’avait défié sans cesse, sans même laisser à son âme le temps de cicatriser. Aucune lueur n’animait son regard depuis bien longtemps, progressivement, l’obscurité l’avait absorbé. Il avait toujours respecté la vie, c’est son corps qu’il ne respectait plus. Peu à peu, il était devenu le reflet de son isolement, l’enveloppe de sa déchéance. De ce corps qui avait été souple et lisse comme une anguille, il ne restait plus que la rectitude d’un manche à balai qui lui servait encore de colonne vertébrale ; de l’instinct naturel nourri d’espoir, les restes d’un ultime combat, celui d’être encore vivant. Depuis qu’il ne pouvait plus se déplacer, il passait ses journées allongé sur des cartons humides, seul et immobile, égrenant ces longues et interminables heures qu’il aurait voulu user jusqu’à la corde. Sa conscience l’avait toujours aidé à se maintenir debout, mais à force de la broyer, il en avait extirpé un nectar de souffrance qui insidieusement, lui avait ôté toute possibilité d’agir.
Il appartenait pourtant à la communauté des hommes, il le sentait, c’est pourquoi il souffrait tant d’exclusion. Espérant au hasard des chemins trouver enfin sa bergerie, il avait erré longtemps, telle une brebis égarée. Guère solidaires, les autres brebis lui avaient toujours fait comprendre qu’il n’était pas du troupeau et chaque fois, la morsure des chiens errants lui avait fait reprendre son bâton de pèlerin. Au fond, il ne connaissait que le lourd sentiment d’abandon qui avait provoqué son égarement et dans sa quête éperdue, il n’avait jamais reconnu son troupeau. Il faut dire que ces hommes et ces femmes liés par leurs grandes certitudes et leurs apprentissages savent parfaitement dissimuler l’ombre sous la lumière, alternance d’amour et de haine, de civisme ou de cruauté ! Une communauté d’hommes caméléon qui aime confronter la faiblesse, au cruel jeu des épreuves. Il s’était d’abord appliqué à relever les défis, cependant il restait toujours le médiocre que l’on rejetait. Alors il s’était employé à recoudre minutieusement chacune de ses déchirures, et quand il avait relevé le nez de son ouvrage, sa vie était à jamais cousue de fil noir. Parfois, il pleurait encore, comme pour se prouver qu’il existait, puis avec le temps les larmes avaient séchées, le désir s’était tu. Dans l’usure, il était parvenu à trouver la voie de la résignation, la voie du néant. Pourtant, il n’en voulait pas aux hommes, ni même à Dieu, il brassait son existence complexe à l’abri des regards, surtout pour ne pas effrayer les enfants. Depuis le jour, où l’un d’eux était venu déposer un morceau de pain, tout près de sa couche. L’homme étant endormi, le bambin en avait alors profité pour scruter dans tous ses recoins la masse informe. De près, elle était devenue un bien étrange Monsieur.
« Que ses oreilles sont sales !… Et ces plaies, le froid les colore d’une couleur violacée… Mais ce ne sont pas des cheveux ! On dirait du fil de cuivre vernis de crasse !… »
L’homme avait fini par sentir une présence et dans la torpeur de son réveil, s’était retrouvé yeux dans les yeux avec l’enfant paniqué. Ce dernier avait aussitôt détalé en poussant des cris, exagérément effrayants. Il était contrarié d’avoir été épié durant son sommeil, mais il n’était pas en colère, non, il avait honte. Le plus dur avait été de ne pas avoir le temps de remercier la petite main, qui venait de déposer généreusement un peu de nourriture. Il n’avait jamais oublié cet événement, et il lui arrivait encore de reconnaître dans l’amertume de la faim, le goût unique de ce morceau de pain, ce morceau d’amour qu’il avait difficilement mâché, puis lentement avalé.
Pour s’abriter des regards, il s’était niché dans un angle exigu, au pied d’un vieil immeuble. Un moyen de vivre un peu la vie des autres, par procuration. Grâce aux personnes dures d’oreilles qui augmentaient le volume des postes radio, il pouvait même écouter les nouvelles du monde. Bien qu’il n’en saisisse pas toujours le sens, ces jours là, les heures défilaient ! A force de sonder précieusement tous les bruits du voisinage, il arrivait à reconstituer dans son esprit, le rythme quotidien des gens actifs. D’abord, la sonnerie du réveil matin, tôt dans la fraîcheur de l’aube, puis le bruit continu d’une bonne douche chaude, ou bien encore les cris libérés des enfants à la sortie des classes. Entraîné depuis de trop longues années, il pouvait facilement trier parmi ce puzzle sonore toutes les émotions dont il se nourrissait. Et se frayant un chemin à travers la densité des vibrations, il finissait généralement par trouver ce qu’il cherchait par-dessus tout, la musique que jouait Juliette.
De la fenêtre du troisième étage, s’échappaient des mélodies d’une pure composition. Il s’en dégageait un tel lyrisme, que rien ne le comblait autant ! Quand il entendait la musique qu’elle jouait, cela lui inspirait des réflexions qu’il avait l’habitude de noter sur un vieux carnet de route. Il s’était d’abord surpris à griffonner quelques phrases, puis porté par le ton suave des sonorités, il les avait liées, sous forme poétique. Il avait toujours apprécié les mots, d’ailleurs, peut-être s’était-il progressivement tu pour mieux apprécier leur chant. Sa poésie reflétait son âme meurtrie, mais il s’en dégageait toujours une lumière, que seuls les poètes voient. La clarté d’une vie nouvelle que l’on s’invente transformant le temps d’un poème, ces débris de carton épars, en véritables tapis volants ! Inspiré par le bon vieux temps où il parcourait encore les océans, à la recherche de ce qu’il cherchait toujours au fond de sa rue, un peu d’exaltation, un zeste d’amour, pas plus, juste le temps de se faire une petite place dans le tourbillon de la vie !
Juliette observait régulièrement cet homme. Musicienne et voyageuse par nécessité, elle avait ramené dans ses valises, une multitude d’instruments de musique. Quand le temps était radieux, elle ouvrait en grand les fenêtres et jouait ainsi, pour l’homme se trouvant trois étages plus bas. Elle surveillait du coin de l’œil sa réaction, et comme toujours, elle avait remarqué qu’il sortait son vieux carnet. Elle avait éprouvé maintes fois, le désir de lire son contenu espérant peut-être percer les mystères de cette personnalité hors du commun. La vie de Juliette n’était pas si différente de celle de l’homme, finalement, un toit les séparait. Depuis qu’elle était veuve, elle s’était cloisonnée dans son univers spécifique, entourée de ses innombrables plantes, mais tristement emmurée parmi ses livres. Alors que certaines personnes se plaignaient de la présence de l’homme dans le quartier, elle, pensait qu’il était le témoin d’un temps malheureusement révolu, le temps où l’on avait encore le droit d’être atypique. Artiste ou rêveur, après tout, il communiait surtout avec les étoiles et ne dérangeait véritablement personne. Il avait le courage de vivre différemment, et cela méritait bien à ses yeux, un peu de tolérance, voire un germe d’admiration. Elle aimait lui faire partager sa musique ou l’odeur d’épices qu’elle cuisinait, néanmoins, elle n’avait jamais eu le courage d’aller le voir. Cela, elle ne savait pas pourquoi, mais elle ne pouvait pas le faire. Elle se l’était souvent reproché réfléchissant longuement à ce qu’était la pudeur, par rapport à la démission. Frontière infime, qui aura les mêmes conséquences… Dès que la nuit tombait, sa fenêtre irradiait de reflets chatoyants aux douces nuances orangées. Elle pouvait faire couler le miel dans cette rue sans lune, mais seule son ombre venait le saluer. Elle le respectait pourtant profondément, d’autant plus qu’elle ne l’avait jamais vu boire une seule goutte d’alcool. Elle qui souffrait régulièrement d’insomnie et qui connaissait la difficulté de maîtriser ses angoisses savait à quel point il devait être difficile de s’endormir naturellement, elle avait cédé quelquefois au sommeil facile, par la boisson. Parfois, il lui arrivait même d’installer une bougie sur sa fenêtre, juste pour lui signaler qu’elle aussi se sentait seule. Elle l’observait fixer le ciel tenant des conversations imaginaires, qui prenaient parfois le ton de véritables règlements de comptes. Soupirs et gémissements s’y entrechoquaient, dans une confusion chaotique de mots. Ces nuits là, elle était sûre de ne plus dormir. Elle souffrait tellement de le voir dans cet état, qu’elle communiait des heures derrière la fenêtre pour qu’il s’apaise. Il sentait alors sa présence, et avait encore plus mal. Il aurait tant voulu la serrer dans ses bras.
Lorsqu’il était rentré de voyages lointains, il n’en était jamais revenu indemne. De multiples expériences sans satiété, l’avaient condamné au transit permanent faisant de lui cet homme libre, irrémédiablement prisonnier de sa fuite. Fragilisé dés qu’il se posait, il repartait toujours pour ne pas faire souffrir ceux qu’il aimait. Il avait bien eu quelques amis jadis, il ne les avait pas oubliés, mais par pudeur, il n’avait jamais essayé de les revoir. Il avait préféré leur laisser l’image du jeune et beau garçon aux cheveux roux, qui avait écumé tant de mers ! Son duvet était imprégné de retrouvailles, sa mère, maintes fois il l’avait serrée, là. Chaque fois ses membres se repliaient en position fœtale, chaque fois, le duvet devenait utérus. Celle dont il avait été si proche, l’avait nourri dans l’attente de jours meilleurs colorant les jours d’une foi inébranlable. Jamais elle n’avait émis le moindre jugement à l’annonce d’un projet de voyage, quand son garçon lui apprenait un nouveau départ, juste un cri rentré. Elle aussi par pudeur, s’était éteinte sans faire part à quiconque de sa longue et pénible maladie. Depuis ce jour, il n’était plus jamais reparti, échouant là, à quelques mètres de leur maison. Le jardin faute d’entretien, s’était laissé envahir par les ronces et les arbres fruitiers qu’il avait lui-même plantés, ne produisaient plus. Une façade défraîchie s’accordait à l’ensemble couronnant le tableau de son passé, en reflet de sa décrépitude. Sans le savoir, elle avait condamné ce fils à la pire des culpabilités.
Lui qui aurait tout fait pour être transparent et qui y était presque parvenu, n’arrivait toujours pas à maîtriser sa douleur. Il réussissait bien à la brider durant les heures claires, mais quand la nuit approchait, il sentait bien que quelque chose lui échappait. Une angoisse profonde l’étranglait, avec une boule énorme dans la gorge, quand il ne vomissait pas, généralement, il criait. Il fallait bien évacuer les brimades vécues tout au long de la journée, les regards chargés d’amertume auxquels il ne s’était jamais habitués et qui le blessaient encore. Il ne comprenait pas ce qui pouvait pousser les gens à choisir l’affrontement et la provocation, à cela, il aurait largement préféré l’indifférence. Ce que Juliette aurait préféré elle aussi, malheureusement, ce n’était pas l’avis des voisins. Ils ne toléraient plus la souffrance de cet homme déversée à la face du monde et de surcroît, sous leurs fenêtres. Elle se battait depuis de nombreuses années en argumentant sensiblement, sans jamais trouver de réels appuis auprès d’eux. Ils considéraient tous qu’il était anormal de végéter ainsi, et ne souhaitaient pas en chercher par ailleurs, la cause. D’après eux, cet homme souffrait très certainement de troubles neurologiques qui ne feraient qu’empirer avec les années. Que faire ? Elle avait bien souvent sollicité auprès d’eux une intervention, notamment en leur faisant remarquer que la plupart des plaignants étaient de grands gaillards forts en gueule, et qu'ils pourraient aisément lui parler. La réponse était toujours la même, implacable et sourde ; ils voulaient juste qu’il parte et qu’enfin le quartier retrouve une certaine dignité. Pour eux, la solution était de prévenir les autorités pour que des personnes compétentes s’occupent de lui. A cette occasion, on apprenait qu’il fallait être compétent pour dialoguer, écouter ou comprendre… L’égoïsme, ce grand vautour noir avait toujours plané au-dessus de leurs têtes assombrissant leurs raisons dans les moindres recoins, et ternissant leurs consciences jusqu’à masquer l’évidence : La proximité du voisinage était bien l’ultime, infime et unique participation de cet homme, au monde bien réel des vivants. Paradoxalement, le seul plaisir qu’il pouvait encore éprouver était de vivre à leurs côtés. Quant à lui, son avis ne lui avait jamais été demandé.
Il connaissait bien ces institutions dans lesquelles on l’avait déjà forcé à séjourner. Probablement en raison de son handicap physique et de sa chevelure hirsute, on l’avait surnommé là-bas, « le Viking ». C’était une grande bâtisse grise, au fond d’une allée interminable comme l’oubli, un hôpital psychiatrique comme tant d’autres. C’est là, qu’il avait sa place. Oui, mais voilà, il n’était pas fou et parmi les fous, il craignait sévèrement de le devenir. Généralement, le personnel se rendait rapidement compte qu’il n’était pas à sa place en cet endroit, et après un bref séjour, on le laissait repartir ; le temps de soulager son dos usé par l’arthrose et l’encourager vainement à se reprendre. Néanmoins, il avait quand même un petit grain de folie que personne n’avait décelé, pas même à l’hôpital. Son petit grain de folie, c’était Juliette. Il était éperdument fou d’amour pour elle, quand il entendait le son de sa voix qui se perdait en écho, même en sachant qu’aucune de ses paroles ne lui était jamais destinée, il se sentait rassuré. Pourtant, il connaissait à peine son visage, c’est vrai qu’il vibrait tellement lorsqu’elle époussetait ses draps, le matin ! Un jour, alors qu’elle secouait énergiquement une avalanche de tissus, un petit peigne de métal sculpté en était tombé. En percutant le sol trois étages plus bas, ce dernier avait longuement vibré en installant un fond sonore inhabituel, énigmatique. Il était gêné de devoir intervenir, mais cette fois, c’était bien lui qui était mis à contribution. Ils avaient alors échangé quelques signes, tels des sourds-muets, comme si la parole n’avait aucune place dans leur drôle de relation. Elle semblait pourtant ravie qu’un petit bout d’elle-même le rencontre. Lui, sans cesser d’agiter le peigne à la verticale, lui signalait qu’elle pouvait le récupérer, mais ennuyée de devoir descendre et surtout d’affronter son regard, elle avait finalement trouvé plus simple de le lui offrir. Le visage à moitié enfoui sous son duvet, il avait exulté. Il lui devait ces seuls moments de lumière, avec les années, elle était devenue sa fenêtre sur le monde, sa fenêtre sur la vie, sa fenêtre tout court…
Cette nuit là, il n’avait pas crié, pas parlé, non, il avait juste dormi. Au petit matin, il avait même siffloté en secouant son duvet, mais dans le milieu de la matinée, des conversations houleuses avaient résonné. Une tension flottait là, sans qu’il sache quoi en faire, et Juliette tardait à ouvrir ses volets… Il était contrarié, quelque chose se passait. Peu à peu, il perdait ses repaires, déjà si faibles. La journée s’était achevée dans une indescriptible souffrance et la nuit qui suivit, la poitrine écrasée de douleur, l’homme avait suffoqué en balbutiant quelques mots, pas plus. Cette fois, il n’avait plus la force de crier. Les fenêtres de chez Juliette étaient restées désespérément fermées et pour cause, elle s’était absentée pour se rendre au chevet d’un parent souffrant. Profitant de cette occasion inhabituelle, les voisins en avaient aussitôt profité pour appeler un fameux convoi de compétences. A présent, personne ne pouvait les empêcher de mener l’action à son terme. Ils ne manqueraient pas à son retour, de lui expliquer combien la dégradation de cet homme nécessitait une intervention de leurs parts. Intervention qu’ils déguiseront soigneusement, en action de grâce.
Quand les hommes vêtus de blanc se sont approchés de l’anonyme petit homme, il était déjà loin. Couché sur le pavé de l’éternité, il était dur et froid, comme le petit peigne en métal qu’il serrait dans sa main. A la dernière page de son carnet, il avait inscrit ces quelques mots :
« Reflet »
« Je suis cet épouvantail qui supporte les railleries des oiseaux,
Serai-je sans représailles quand mon sang circulera à nouveau ?
C’est vrai que mon visage de lune épouse le caniveau,
Mais c’est toujours toi, que je vois dans les flaques d’eau. »
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