Maryse Arnoux
Du lait. Vert. En train de tourner.....
Des chats. Bleus. En train d'aboyer...
Des fleurs. Noires. En train de chanter...
Muriel laisse aller son imagination et cet inventaire à la Prévert pourrait
ne pas s'arrêter là si une voix autoritaire ne la ramenait derechef à cette
réalité qu'elle fuit avec tant d'acharnement.
- Muriel ! Encore en train de rêvasser au lieu de .......Bla bla bla ...
Toujours les mêmes mots qu'elle refuse d'entendre. Ce n'est pourtant pas
difficile de comprendre que SA réalité n'est pas sa vraie vie, qu'elle se
moque éperdument de savoir quel est le chef-lieu d'arrondissement du Loiret
ou que deux et deux font quatre.
Muriel ne veut pas de ce que les autres ont décidé pour elle.
Elle ne veut pas de poupée Barbie pour Noël, d'ailleurs elle déteste Noël.
Elle ne veut pas jouer avec les autres enfants. D'ailleurs elle déteste les
enfants.
Ce qu'elle veut, c'est rejoindre Victor pour aller faire les vendanges,
chercher des champignons rares encore en cette saison, cueillir les
dernières mûres sauvages pour en faire des confitures, se baigner dans la
rivière dont l'eau est redevenue fraîche et embrasser les mains calleuses et
chaleureuses de Victor.
Malheureusement, il lui est interdit de voir Victor, le "fada" du village
qui est, aux dires des autres, méchant, sournois, irresponsable et
dangereux.
Mais que répondre à ces adultes qui prétendent tout connaître de Victor,
tout savoir sur Victor, d'ailleurs tout savoir de tout.
Elle est la seule à savoir que Victor est bon, sensible, généreux,
intelligent.
Qu'il connaît les choses essentielles de la vie et qu'avec lui, elle n'a
jamais peur.
C'est la seule personne avec qui elle n'a jamais peur.
Ce soir, à la sortie de l'école, elle ne rentrera pas directement chez elle.
Elle ira voir Victor qui s'occupe du jardin de Madame Masson, en haut du
village.
Elle lui redira encore et encore qu'elle l'aime et qu'ils se marieront
lorsqu'elle sera grande.
Et elle lui redira encore et encore que contrairement aux contes de fées
(d'ailleurs, elle déteste les contes de fées), ils n'auront pas d'enfants.
Après tout le genre humain compte assez de monstres en son sein.
©
2004 —
Maryse Arnoux
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