Viande recyclée   

Jean Millemann

      

Je suis viandard. Je ne sais pas si c'est un beau métier, je ne sais même pas si c'est un métier, en fait. C'est juste ce que je fais, un truc pour gagner trois-quatre sous, pour me payer des rêves, des plages, des vahinés, pour survivre.

On n'est pas très nombreux à faire viandard, icitte. Faut dire qu'il n'y a pas assez de cadavres pour tout le monde. Oh, bien sûr, régulos, il nous arrive à tous d'en fabriquer, des cadavres, même s'il vaut mieux pas trop. Suffit que vous croyiez être peinards en liquidant un keum inconnu, si ça se trouve, il a déjà intégré un gang. Et ce dernier, comme de juste, ne vous préviendra pas quand il fera sa prochaine descente, il en préviendra un autre. Bernique pour vous.

Viandard freelance, cela va de soi. Personne pour reconnaître, à Central Sanitaire, notre utilité. Et pourtant : plus d'épidémies, à part les épidémies de rage, de destruction, de folie. Mais sinon bernique. Si ça se trouve, on est les seuls légitimes icitte.

Viandard, c'est un qui ramasse la viande froide dans les rues et les allées, et qui la refourgue à Central Sanitaire. Ils s'en servent pour les banques d'organe, pour les expériences aussi. Certains racontent même que, grâce à notre collecte, ils ont pu mettre au point des machines fabuleuses, des engins qui repoussent loin, très loin les limites entre vie et mort.

Ramasser des cadavres, c'est quand même pas si facile que ça. Il ne faut pas les abîmer, les rapatrier au plus tôt, parfois même avant qu'ils n'aient totalement passé l'arme. L'Imperium et ses milices, depuis qu'elles ont débarqué, nous empêchent de prendre les blessés avant qu'ils n'agonisent pour de bon. Parfois la frontière est floue. Mais il n'est rien qu'une adresse, un nom, une somme chuchotée dans l'évent auriculaire d'un casque ne parvienne à obtenir. L’Imperium est au pouvoir depuis un millénaire, à ce qui se dit. Mais un millénaire n’est pas suffisant pour changer une planète et ses habitants. Même un millier de millénaires ne feront pas d’une poubelle un parterre de roses.

Forcément, personne ne veut de nous. Trop dangereux. Survivre, c'est transgresser les lois édictées par l'Imperium. Et seuls les vivants survivent. Donc personne ne respecte toutes les lois. Impossible. Alors, vaille que vaille, personne ne parle, personne ne dit rien, personne ne se livre, sauf les donneurs. Mais eux, c'est une autre histoire. Les mutants les protègent, alors pas touche. Trop risqué.

Mais bon.

L'autre soir, je venais de faire le plein, ma charrette était quasi pleine, et je la poussai peinard en direction de Central Sanitaire. C'est le rat qui m'a alerté. Icitte, les rats, on ne les voit pas souvent, juste quand ils ont quelque chose à mettre derrière leurs grandes incisives jaunes, généralement quelque chose de rouge avec des morceaux blancs et durs dedans. Ce sont des indics, par toujours très fiables, mais qui parfois vous dégottent de bons tuyaux. J'ai regardé ma cargaison, hésité, me suis décidé. J'ai posé les bras de ma charrette au sol et me suis engagé dans la ruelle. A deux pas, contre le mur, il y avait la forme, familière, d'une marchandise prête à être embarquée. Morte ? Probablement, mais depuis peu. Autour d'elle, un cercle de fourrure noire et d'yeux rougeoyants, comme une assemblée de fidèles venus écouter la prédication d'un prêtre de l’Eglise Intégriste. A l'absence d'odeur, elle était tout à fait monnayable. J'ai chargé sa viande dans mes bras. Elle ne pesait guère lourd, et sur la charrette, les autres cadavres lui ont fait une place sans râler outre mesure. Ce n'était pas une andropute, elle n'avait pas l'holotatoo réglementaire. Mais les rats n'avaient pas encore goûté à sa chair.

Bizarre.

J'ai profité d'un éclat de lumière venant de l'astroport pour jeter un œil sur ce que je venais de pêcher. Dans la lueur verte, ses cheveux avaient l'air de fils métalliques. Elle avait les yeux fermés, l'ombre d'un sourire arrondissait ses joues pâles et couvrait d'un voile de sérénité son visage calme. Son sein gauche était pressé contre le dos d'un cadavre engoncé dans une combine arc-en-ciel, comme une grotesque parodie de séduction obscène. Etais-je jaloux ? Cette vision me révolta, et je l'ai assise, le dos bien droit, calé contre les autres corps qui lui faisaient un matelas froid.

Au Central Sanitaire, je dus pousser ma charrette dans les couloirs.

Les viandards sont tolérés, tout juste acceptés, rémunérés du bout des doigts par des billets de troc extraits avec répugnance de goussets hermétiques. Mais il y a des exceptions, et parfois le charcudoc de garde discute le bout de gras, commente la livraison, explique ce que va devenir la viande. Ce soir-là, le charcudoc a mis la morte de côté, et en bavardant, a commencé son tri.

- Et celle-là, elle ne t'intéresse pas ?"

Il n'a pas répondu, s'est tu brutalement. Ses lèvres se sont serrées, son regard a plongé en de sombres abîmes intérieurs.

- Tu n'en veux pas ?

- Laisse, je la prends aussi."

Sa main tremblait légèrement. Il n'avait pas crié, mais sa voix était tendue comme une corde prête à rompre. J'ai insisté. Et à contrecœur, il a fini par lâcher quelques mots.

- Un nouveau programme. Aide-moi à décharger les autres, je vais te montrer."

On s'est activé, plaçant les corps bien proprement alignés dans les cuves de rétention après les avoir dévêtus. Quelques-uns avaient encore les yeux ouverts et semblaient porter sur nous des regards songeurs, accusateurs ou amusés. Les plus avancés n'avaient pas encore quitté la rigor mortis. ç'avait été une bonne récolte.

Puis on a pris ma cliente. Dans la salle adjacente, la cuve était différente, plus grande, branchée sur d'étranges appareils, connectée à des tuyaux où circulaient des liquides colorés. On l'a déshabillée. Sa peau était encore souple, légèrement hâlée, et ses formes ne s'étaient pas encore affaissées. Si elle n'avait pas été morte, je crois bien que j'aurais été prêt à vendre mes rêves les plus beaux, rien que pour la voir m'adresser un vrai sourire, un sourire chaleureux rien que pour moi. J'en avais des crampes d'estomac à l'imaginer me parler, passer son bras autour de ma taille, sentir sa hanche ronde et chaude s'appuyer contre mon bassin, respirer son haleine contre ma joue, m'enfouir dans ses cheveux. J'ai reniflé un coup. Pour cela, il aurait fallu qu'elle n'ait pas ce flou au bas des reins, cet hématome au niveau du bassin, cette impossible souplesse au niveau des vertèbres cervicales. Comme de juste, j'étais en retard, je moissonnais les corps, je ne savais pas faire s'épanouir les plantes humaines.

Dans les fluides, ses cheveux s'étaient étalés et flottaient paresseusement comme un riche bouquet d'algues. Le charcudoc pianota quelques mots sur une console, abaissa un interrupteur, les machines s'éveillèrent et la surface sembla bouillonner.

- Laissons les nanomachines bosser."

On a quitté la salle. On a fumé une cibiche, et il n'a plus voulu rien me dire. Je n'ai pas insisté, j'ai ravalé la curiosité qui ruinait mon estomac, j'ai repris ma charrette, regagné mon conapt. Que pouvais-je donc faire ? Rien, assurément. Le client est roi, partout.

Mais bon.

La fois suivante où j'ai vu le charcudoc, ce fut pour le charger dans ma charrette. Il avait reçu une sale blessure au niveau de l'abdomen. Une exécution, très certainement. Les armes blanches coûtent moins cher que les munitions. Sa viande ne me rapporterait pas grand chose, mais certaines parties devaient malgré tout encore être récupérables. Il ne pourrait plus rien m'apprendre sur la morte dont l'image ne me quittait plus.

Tant pis.

Et le lendemain, une nouvelle fois, le même cercle de rats. Et contre le mur, la même viande. Le fleuve que je grossissais inlassablement venait de faire couler les mêmes eaux. Au Central Sanitaire, on la sépara tout de suite des mes autres clients, et il me sembla bien qu'on l'emmenait dans la salle adjacente.

Et encore.

Ensuite, encore, une nouvelle fois, les rats qui ne goûtaient pas, inexplicable, le corps de la belle. Puis une autre scène le lendemain, et cela se répéta. Je pris l'habitude de passer régulièrement dans la ruelle. Cela devint une sorte de rite que je n'osais briser de crainte de ne pouvoir plus poser mes mains sur celle l'enveloppe défunte de celle qui hantait désormais mes pensées. Elle était morte à chaque fois de coups, de strangulations, de sévices divers. Mais à chaque fois son décès était récent, c'est un spécialiste de la chose qui vous l'affirme. Et petit à petit, je me laissai entraîner dans une spirale de passion malsaine, j'allais au boulot comme on va à un rendez-vous secret, je tremblais qu'elle ne soit pas là, ou pire encore, qu'un autre viandard ne la ramasse avant moi. Et quand par malheur elle n'était pas là, je me sentais sale, nauséeux, quand j’examinais ce qu'était devenue ma vie.

Et alors ? Les viandards ont eux aussi des rêves. Il est donc possible de les briser, je présume. Mais plus tard. Oh, Soleil Sang, plus tard, plus tard, plus tard, mais jamais jamais. C'est ça, Fumeterre. Un rêve merveilleux qui se brise en éclats tranchants de rires désespérés et hystériques.

J'ai fini par briser le rite. J'ai choisi de savoir. J'ai veillé, caché au coin de la ruelle. Ils sont venus. Deux types, vêtus de l'uniforme d'un rade quelconque, avec, chargé sur les épaules du premier, la forme de ma perpétuelle cliente. Il l'a jeté au sol. Quand ils ont tourné les talons, je me suis précipité. Ses yeux n'étaient pas encore tout à fait voilés, et son souffle n'était pas encore vraiment parti. Alors que je tentai de la ranimer, son âme s'envola.

Mon rite s'enrichit. Je finis par repérer le moment où elle était jetée, agonisante, dans la ruelle. J'étais présent, et, dès que les deux keupons avaient quitté les lieux, je me précipitai, prenais sa tête dans le creux de mes bras, et la berçais jusqu'à ce qu'elle quitte le monde. Puis, respectueusement, je la déposai sur ma charrette et, veillant à ne pas trop la bousculer, je me hâtai vers Central Sanitaire remettre sa dépouille.

On s'en aperçut. On se moqua. Mais je n'en avais cure. Mon univers se restreignait à ses moments de douceur où je l'aidais.

Curieusement, je savais que c'était toujours elle, toujours la même, jamais un clone.

Dans la salle adjacente, les machines, les fluides, les connections, les nanomachines qui rejetaient toujours plus loin les frontières de la mort : je croyais avoir compris. Un supplice sans fin était le destin, éternel et sans cesse recommencé, de ma Prométhée dont les chacals suçaient la vie sans trêve, et qui tous les soirs m'apportait la lumière de ses yeux qui s'éteignaient, la chaleur de son corps qui s'évaporait contre le mien, alors que je la berçais dans mes bras.

Alors, alors... Même la passivité finit par s'éroder.

Chaque soir je rôdais un peu plus tôt, remontant le temps sans cesse recommencé qui s'achevait au Central Sanitaire. Je repérais d'où venaient les deux rigolos, et je les pistais à rebours, jusqu'à les voir sortir d'un rade avec leur fardeau. Et chaque soir, il était trop tard pour faire autre chose que guetter le moment sublime de douleur et de mélancolie où avec mon amour j'aidai la belle à franchir l'immuable frontière. Je ne pouvais même supporter l'idée qu'un autre la ramasse, pourtant il le fallait bien si je voulais mettre fin à son supplice.

Donc, un jour finissant.

J'entrai dans le rade, un rade classieux de Rose Bose, où de vieux beaux s'offraient les subreptices frissons de l'encanaillement sous haute protection. Je claquais quelques nuits de labeur dans un jus coupé, m'approchai du mutant. Dans ses bras, le symbiote était mon aimée, comme prévu. Et le voyage s'engagea.

Je décrochais rapidement, blême. D'ordinaire, c'est le symbiote qui fournit les rêves, et le mutant les renvoie aux consommateurs de jus présents. Ma douce n'avait pas de rêve, elle avait un trou noir au niveau de l'imaginaire, qui aspirait les rêves des présents, faisant d'eux des symbiotes par procuration. J'avais envie de vomir. J'ai quitté les lieux. Je ne suis d'ordinaire guère accro au jus, et là, j'avais eu ma ration pour longtemps. Aurais-je encore le courage de bercer la tête de mon aimée ce soir ?

Bien sûr. L'amour est aveugle, et je suis un pauvre con qui n'est pas de taille à lui résister, une saloperie de viandard ridicule.

Mais mon rite nocturne perdait de sa saveur, avait un goût frelaté, à présent, une odeur de pourriture qui serrait ma gorge. Comme il fallait s'y attendre dans un rade de Rose Bose, après le voyage, le symbiote était livré aux appétits charnels des présents. Jusqu'à ce qu'il ne réagisse plus.

Oh, Soleil Sang !

J'ai payé, trouvé un nouveau symbiote, tenté de soustraire ma belle. Mais ce fut en pure perte. Tout peut s'acheter. Sauf le mensonge ultime qui nie la brisure des rêves.

Depuis, les rats sont les plus sûrs indicateurs. Je ne récolte plus que la viande qu'ils ont déjà goûtée.

Je l'ai sauvée pourtant, ma belle. Enfin presque. J'ai appris son histoire, de la bouche même des deux rigolos, qui avaient de longue date repéré mon manège.

A la base, il y avait les recherches de Central Sanitaire, qui repoussaient les limites entre la vie et la mort. Et il y avait ma belle, qui n'avait même pas de nom, qui n'avait pour survivre qu'un corps resté intact malgré les pluies corrosives et les rayons cosmiques. La résurrection était mécaniquement possible, cela on le savait depuis longtemps déjà. Mais jamais on n'avait su comment redonner aux ressuscités l'indéniable marque de la vie,  l'imagination. Ma tendre et douce avait vendu son corps dans cette vie, mais aussi dans les multiples vies qu'on lui infligerait. Pour quoi ? Pour qui ? Cette question n'a guère de sens, icitte. Seul comptait le résultat final. Son âme, à force d'être recyclée, était usée jusqu'à la corde. Etait-elle seulement consciente que je guidai tous les soirs son envol ultime ?

Je n'ai plus jamais tenté de la soustraire à son mutant avant qu'elle ne pille les rêves des consommateurs, avant qu'elle ne se condamne à mort. Car les rêves qu'elle pillait ne s'envolaient pas, mais avaient formé définitivement la trame de son âme. Qui pourrait vivre en se sentant à la fois victime consentante et bourreau sans pitié ? Et pouvais-je simplement, fort de mon égoïsme, la forcer à cesser ainsi sa perpétuelle ronde insensée ?

Quand bien même.

Si elle ne mourrait pas dans le rade, elle ne survivrait pas longtemps. On ne joue pas longtemps à ne pas mourir, même sur Fumeterre.

Que pouvais-je donc faire, à part bercer constamment ses derniers instants ?

Ce n'était pas une andropute. Ce n'était pas un être de synthèse. C'était une chose programmée pour naître, piller les rêves et mourir chaque jour. Juste de la viande recyclée. De la marchandise pour viandard.

     

© 2002 Jean Millemann – Tous droits réservés.