Verveine menthe
Marielle Taillandier
Elle m’a suivie quelques minutes plus tard et s’est assise en face de moi,
portant un cabas à provisions rempli et bien trop lourd pour elle. Petite,
frêle, la tête enroulée d’un foulard représentant les monuments de Paris, elle a
pris son temps pour s’installer en poussant des petits « pfff ! » de soulagement
en posant enfin son sac. Son imper élimé plié soigneusement sur la chaise, elle
a dénoué son foulard qu’elle a enfoui dans son sac à main. Puis elle m’a souri,
toute heureuse d’avoir capté mon attention, et son visage ridé s’est illuminé
comme une vitrine de Noël. Je venais de commander un thé à la russe bien chaud
avec des cookies lorsqu’elle appela le garçon pour demander une verveine menthe.
Visiblement, nous avions besoin toutes deux de nous réchauffer.
Nous nous sommes regardées, elle tout sourire, moi un peu timide. Je ne sais que
trop ce que signifient ces sourires d’approche de la part des vieilles dames :
ce sont des appels au secours, des harpons plantés dans les cœurs. Son sourire à
elle traquait le mien qu’elle semblait supplier de rester accroché et de ne pas
l’abandonner. Les vieilles dames tentent leur chance auprès d’inconnues comme
moi qu’elles savent disponibles et peut-être aussi seules qu’elles. Je parie
même qu’elle m’avait repérée avant d’entrer, proie facile que j’étais avec mon
regard vide et, entre deux doigts, un cookie grignoté du bout des dents.
Une main posée sur la tasse brûlante de sa verveine, remuant de l’autre le sucre
qui s’y noyait, elle eut vite fait d’engager une conversation qui ne laissait
aucun doute sur sa situation. Les Parisiennes sont souvent des montagnes de
souffrances accumulées entre leurs quatre murs, qu’elles viennent déverser en
flots douloureux aux inconnues des cafés. On les affuble souvent d’un caniche
hargneux et d’un maquillage outrancier mais leur vérité est bien plus cruelle.
Les verveines menthe ne sont que des prétextes pour parler, d’ailleurs elle n’a
presque pas touché à la sienne, affirmant qu’elle était amère et que ça lui
remuait l’estomac. La moitié de sa pension devait passer dans les infusions dont
il devait peu lui importer en vérité qu’elles fussent amères puisqu’elle ne les
buvait pas. Non, elle m’a regardée longuement avec son sourire d’un rose criard
et nous avons parlé, doucement, tâtant le terrain sensible des épanchements
puis, oubliant Paris autour de nous et l’ambiance du café aidant, nous nous
sommes progressivement confiées, saoulées de souvenirs et de petits secrets qui
nous arrachaient des rires pudiques ou des oh ! d’incrédulité. Elle s’appelait
Marthe et avait été artiste de music hall de strass et de lumières qui avaient
laissé des éclats dans son regard noisette. Amoureuse d’un homme beau comme un
dieu, qui était aussi son partenaire, tous les deux avaient usé les scènes des
cabarets de France et vécu de leur passion. J’imaginais les photos de cette
époque tapissant les murs de son appartement, soigneusement conservées dans des
cadres dorés entre les souvenirs de tournées et les programmes des premières
dédicacés. Son compagnon avait disparu et les photos devaient avoir jauni tandis
qu’elle devait se repasser en boucle le film de leur gloire où les projecteurs
les éblouissaient face à un public enthousiaste.
Les heures ont passé, entraînant avec elle le déclin de la faible lumière de
novembre. Nous n’avons pas vu la pluie tomber abondamment sur la ville, pas
senti la fraîcheur qui s’installait, ni vu la nuit qui recouvrait les trottoirs
et allumait les réverbères. Paris se préparait pour une longue soirée d’automne
humide et froide et enfilait son pyjama.
Marthe n’a pas bougé de son siège de tout l’après-midi et n’est pas allée aux
toilettes ; parfois elle contrôlait son visage dans son miroir de poche, le
lissait des deux mains pour retrouver une jeunesse fanée et tenter de me montrer
à quoi elle devait ressembler, avant. Une coquetterie datant de l’époque où il
fallait entrer en scène avec un maquillage irréprochable. Et la peur au ventre.
Le numéro de lancer de couteaux ou celui de la femme tronc, dont elle
connaissait les trucs qui font rêver les gens et trembler leurs acteurs.
Vers 19 heures, alors que je regardai ma montre pour tenter d’amorcer un départ,
deux types sont entrés dans le café. Ils ont lancé un coup d’œil circulaire dans
la salle et, en apercevant mon interlocutrice, se sont approchés tranquillement
de nous comme pour ne pas l’effrayer :
« Alors, Madame Laroche, vous nous avez encore fait des niches, aujourd’hui ? On
vous cherche depuis des heures…c’est pas bien, vous savez… »
Marthe lui répondit d’un regard brillant de larmes. L’un des infirmiers l’avait
prise par le bras pour l’entraîner doucement vers la sortie. Elle n’a manifesté
aucune résistance et les a suivis, résignée. Alors que je regardai la scène sans
comprendre, elle s’est retournée vers moi en me lançant :
« A demain, ici, à la même heure, revenez demain, je m’échapperai encore et je
vous raconterai la suite ! Je vous en prie !
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2008 -
Marielle Taillandier -
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