Versailles
Simone Blanc
Dimanche, les parents ont emmené les enfants au château de Versailles. Premier contact avec le patrimoine historique et culturel, cette visite, certes indispensable, sera-t-elle vraiment sans risques ? Parents conformistes que la fatigue rend distraits, y avez -vous seulement songé ?
Voici le château, ses jardins, ses bassins, son soleil de passé majestueux.
Tenté par la nostalgie, un flot de visiteurs s’écoule, régulier. Amoureux des gloires surannées, simples curieux ou promeneurs, l’espace d’un instant, se perdent ou rêvent crinolines, carrosses, éclats et silences des palais. Dans le souvenir d’élégances hautaines, en habits à particule, les espaces, les dorures et le poids du temps ralentissent et alourdissent les pas anonymes. Enfin dépaysés, dans cet apaisement de l’âme qui naît de la fréquentation du beau, les voyageurs repartent. Peu importe si ces beautés lointaines sont ou non de leur goût. Rassurés, ils rejoignent un bref quotidien, machinal, étriqué ; puis, dans la ville immense à l’horizon inhumain, ils oublient les châteaux.
Au contraire, les enfants ont sauté à pieds joints dans la magie. Leurs désirs sont encore si vifs, si écorchés. Ils ignorent tout de l’art et de ses longs artifices. Les voilà saisis par tant de puissance. A leur tour, ils donnent du coeur à leurs rêves les plus fous.
Après les petits et les grands appartements, la fraîche clarté du jardin éblouit. Enfin ! On abandonne le guide ! Les ordonnances, les tracés, la maîtrise, le gouvernement de pure géométrie !
« Le Nôtre ? » interrogent les parents qui hésitent, absorbés, admiratifs, dépassés ! Bercés d’ors, les adultes ont égaré l’ordinaire des banlieues sous les arbres. Les cailloux de l’allée crissent sous leurs pieds. Alanguis, ils s’arrêtent, caressent les statues, et baillent furieusement.
Les enfants choisissent cet instant. Avec la ruse de leur âge, ils sautent sur l ‘ occasion et prennent le large. Facile ! Ils ont traîné un peu comme les grands et... Hop !
Les voilà partis à gauche au milieu d’un groupe de touristes. Les parents ont pris à droite. Au château, ce genre de choses arrive tout naturellement. D’un accord tacite, trois enfants délivrés se donnent la main pour courir, légers, dans les rues du parc. Ah ! C’est mieux que le petit Poucet ! Les parents n’ont rien vu, ils avancent dans la poussière, songeurs...
C’est si grand, Versailles, on ne peut pas tout voir, il faudra revenir un autre jour, se promener en barque sur l’étang ou bien, un soir, pour le spectacle, si ça n’est pas trop cher. Musiques d’eau, contes de fée, lumières.
Pendant ce temps-là, en toute tranquillité, les enfants découvrent un monde qui les regarde passer sans rien dire.
Alors, les petits aussi réfléchissent. Bientôt, une vague inquiétude les pousse à retourner à regret vers le château. Puis ils traversent la grande cour pavée, enrichis par l’aventure, emplis d’une idée folle ! Qui sait ? Quelqu’un aura peut-être envie d’adopter des enfants ? Ils se hissent sur le mur d’enceinte et s’assoient, jambes pendantes, face au flux des passants. Enfants perdus, bien sages ! Bambins à louer ! Voyez ces enfants abandonnés au château !
Le châtelain ou bien, un garde les inviteront peut-être. A l’heure de fermeture ? Dans un bureau ? Au salon ?
Et vos parents ? On ne sait pas. On aura une moue d’ignorance, des regards d’innocence. Ces enfants sont sans parents. Fils ou fille de roi, ça n’existe plus depuis longtemps mais, il y a sûrement quelque chose d’équivalent ! Quelque chose, un jour, une fois... Ah ! être soi, librement, parce qu’enfin, on n’a pas idée d’avoir des parents comme ceux-là. Si malheureux, si ennuyeux, que même leurs enfants ont pitié d’eux !
Et si on avait disparu, hein ! tous les trois ? Hop ! On s’fait la malle ? C’est décidé ? On est parti ! On retrouvera de vrais parents. Des gens bien comme il faut, bien-portants, brillants, brillants de l’intérieur, comme en souhaitent tous les enfants. Des fées, des chevaliers ! Loin d’ici, bien sûr, parce que Versailles est un musée. Les enfants sont réalistes. Quand ils manquent d’argent, les parents des contes perdent leurs enfants. Mais les vrais enfants, eux, quand ils manquent d’amour
L’air a fraîchi. Des visiteurs passent et lèvent les yeux. Ils considèrent les gamins : « Voyez, disent-ils à leur progéniture, quelle leçon ! Des enfants sages ! Comme ils attendent ! On leur a dit de rester tranquilles, alors, ils ne bougent pas ! Comme quoi, ça existe vraiment ! Tous ne sont pas turbulents ! »
Et l’heure fraîchit. Les grilles dorées brillent au coucher du soleil. Mais alors, si le roi s’éteint, pourquoi s’échapper ? Les enfants se sentent prisonniers dans leur nouvelle liberté. « Ah ! Ça ira ! »
Soudain, là-bas, dans la foule, papa et maman approchent. De loin, ils ont aperçu leurs enfants. Tiens ! Ils ne sont pas bêtes, ces enfants, postés près de la sortie pour mieux voir arriver leurs parents ! Ce n’était vraiment pas la peine de s’inquiéter.
« Ah ! Ça ira ! »
Les enfants sautent à regret, rejoignent leurs parents. Que s’est –il passé ? Depuis le temps ! Comment se sont –ils débrouillés ? Décidément, on ne peut pas leur faire confiance ! « Ah ! Ça ira ! » On tourne le dos au château. Il faut partir ! Le château disparaît.
Un rêve tombe, et la carmagnole traîne les talons.
© 2004
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