Encore un verre, Igor !        

 

Yves Aillerie



              


« Il n’y a pas pire sourd que celui qui se met le doigt dans l’oreille », soliloqua le commissaire, ravi d’avoir échappé pour quelques secondes à la faconde bruyante de la demoiselle. Il considéra sans la voir la minuscule virgule de miel recueillie sur son index, frotta sa main sur le gris de son pantalon et regretta de n’avoir pu boucher ses deux oreilles à la fois pour s’extraire définitivement des jérémiades de la belle concierge.
« Reprenons !»
Reprendre où ? Il savait bien qu’il n’y avait rien à reprendre. Reprendre l’enquête ? Mais quelle enquête ? Bien sûr, il avait entendu parler de la princesse Percica, comme tout le monde, de ses disparitions subites, de ses retours inattendus, mais rien ne justifiait qu’il ne vienne perdre son temps ici, auprès de la jeune femme.
« Et vous savez, Monsieur le commissaire, lorsque je l’ai vue, pour la dernière fois, j’ai été étonnée, la princesse ne portait pas de chapeau. C’est un signe, non ? »
Il se gratouilla le nez ! « Quel ennui ! Non mais quel ennui ! Quand je pense à ce qui m’attend à la maison! » Le plancher, à l’étage, était devenu son obsession depuis quelques jours, surtout depuis qu’il avait posé un couvercle de béton au dessus de la cheminée, la cheminée Napoléon. Il n’y en avait que deux dans le village, de ces cheminées géantes, taillées dans le granit, dentelées comme des coiffes bretonnes. Depuis qu’il avait posé le cache, la maison était de nouveau étanche à la pluie et il pouvait imaginer y vivre bientôt, dès que le plancher serait posé sur les nouvelles poutres.
«Et elle ne m’a même pas saluée. D’habitude, elle a toujours un sourire, un mot aimable, mais là, pensez-vous ! »
Il n’écoutait guère. La discussion ne le menait nulle part. Enfin, du stricte point de vue de l’enquête ! Il l’avait senti depuis le début de l’entretien. Mais l’intermède semblait plaire à son interlocutrice, la distraire. Par charité, il posa encore quelques questions sans intérêt. Il nota d’autres détails inutiles sur le comportement, sur les vêtements, sur les coiffures de la princesse. Objectivement, il du également admettre qu’il y gagna quelque réconfort à la contemplation du cou du témoin dont la peau, au moment de se perdre sous la blouse, était de soie crème. «Tissée, pensa t’il. De la soie tissée. Un jardin, des dunes, des vallées, en soie tissée. Crème. Nature ! Palsembleu, que c’est beau, la nature !»
« Je vous remercie, madame. Au plaisir.»
Il commanda une fillette de muscadet au bistrot du coin de la rue des Suisses. Il n’avait pas vraiment soif, mais besoin de faire le point sur une enquête dont, objectivement, il avait perdu la maîtrise. Encore que ! L’avait-il jamais eue, la maîtrise ? Tout avait commencé par ce fax du préfet de police indiquant la disparition de la princesse Percica. Dernière résidence connue : 54 rue Didot, Paris XIVe. Le reste, c’était à lui de trouver. Trouver ! Lui qui n’avait jamais élucidé aucune enquête ! Enfin, il essayerait quand même !
Quand il avait loupé son certificat de droit, à vingt deux ans, Igor, le commissaire, était entré au ministère de l’intérieur. Fonction : bourreau. C’était son premier emploi. Il avait appris à monter et démonter la grande machine, à aiguiser la lame, surtout. Selon lui, c’était là et dans le graissage du cornillon que reposait le secret d’une décapitation propre et sans stress. N’ayant jamais connu son prédécesseur, Igor avait appris le métier tout seul, apprenant par cœur les techniques dans le livre, un recueil datant de 1801 que maître Hirdonnelle, bourreau et fils de bourreau, avait rédigé et enluminé après une succession d’exécutions pas toujours parfaites. L’étude du grimoire qu’il avait retrouvé aux archives était finalement l’essentiel de son activité. D’ailleurs, les exécutions capitales étaient passées de mode et ce n’est que mentalement qu’Igor se persuada de l’efficacité de ses préparatifs mais sans finalement jamais avoir à les tester. Un décret fut approuvé par l’assemblée, la peine de mort fut abolie et Igor le bourreau n’attenta jamais à l’intégrité physique d’un quelconque condamné. Igor ne se formalisa pas, démonta et aligna soigneusement dans la cave du ministère la lame, les rails du cornillon, la corde et les deux moitiés du colleté. Igor devint gorille. Au sein des unités d’élite, il reçu un complément de formation dans lequel il apprit essentiellement le maniement des armes à feu. La mission qui s’ensuivit, la garde rapprochée du colonel Jenesaiki l’occupa pendant presque 12 ans pendant lesquels le colonel ne quitta guère sa villa de Manosque.
Le souvenir le plus marquant que laissa à Igor cette période furent ses vacances en Bretagne et surtout la visite du palais de Anne, la Duchesse. La dame, quoique décédée depuis quelques siècles, l’avait très favorablement influencé. La résistance par le mariage, il avait trouvé cela moderne, tellement habile ! Un rien contraignant, peut-être, mais habile. Et puis, il avait fait la connaissance de Robert Planète. Conservateur du château depuis sa sortie de l’université, Robert avait appris à Igor la grandeur sépia de la nation bretonne, les faits d’armes glorieux et amoureux de la duchesse. Un soir, après que Robert eût commenté la dernière visite guidée, Robert appris également à Igor à quel point pouvait être réconfortante la dégustation d’un solide coup de Gros Plant. Depuis, quand les visiteurs désertaient enfin le musée, ils se retrouvaient dans l’immense cuisine du château. Quelques bouchons sautaient alors à la gloire des Vennettes et des Redontes, des verres se coloraient du jaune tilleul en hommage aux collines du Leon. Il arriva même que, seuls dans l’immense pièce, Robert et Igor redessinassent d’une jambe hésitante une Laridé ou un Andro.
Enfin bref ! A la mort du colonel, la France n’ayant plus de personnalités inoffensives à protéger promut Igor, le gorille, et le fit commissaire. La mutation ne déplaisait pas à Igor qui avait ainsi le loisir de travailler à sa maison et l’application qu’il avait mise à aiguiser la lame, jadis, fut reportée sans heurt à la perfection des joints de sable et de chaux.
L’hermine! L’hermine ! Là est la clef, pensa Igor en refermant le livre de photos, seul élément tangible de l’enquête. En noir et blanc, les sept clichés montraient en gros plan l’animal, tatoué sur de minuscules bouts de chair pâle. Il recommanda un ballon de blanc.

Marie Percica fit sa première fugue à 14 ans. A Saint-Tugdual, le chinois avait vu entrer dans sa pharmacie la fragile jeune fille brune. Oh, bien sûr, il en avait vu d’autres, des célèbres, des fous, des riches, des pauvres, sur la peau desquels il exprimait tous les caprices, tous les fantasmes, tous les délires. Sous ses doigts libellules émergeaient des bouillies de sang et d’encre des dentelles bleues et des estampes aux ombres délicates. Au chant des plaintes pas toujours contenues de ses patients, il avait dessiné tous les dragons, toutes les fées, toutes les fleurs, toutes les croix. Il avait sauvé de l’uniformité, parfois de la laideur, des ventres et des dos, des épaules, des chevilles, et même, même, des paupières et des tétons. Le bouche à oreille qui amenait chez lui les plus grands et les plus humbles avait touché Marie.
Le commissaire gara sa voiture derrière l’église et s’autorisa un ballon de muscadet au bistrot en face. Rien ne pressait, après tout ! Un carillon un peu désuet signala sa présence quand il entra dans la pharmacie. La silhouette qui se tenait derrière le comptoir s’anima sans excès, celle d’une femme pas encore âgée, blanche et sans ombre. A la question du commissaire, oui, elle reconnut la dame, sur la photo, oui la dame était venue, il y a quelques jours, oui, elle avait assisté le pharmacien quand il avait posé sur sa peau, dans le jardin de son ventre blanc, et avec l’encre argent, le dessin de l’hermine. La dame avait pleuré sous la morsure du stylet. Oui, vous trouverez le pharmacien chez lui, sûrement. « Merci, madame. Si vous avez des nouvelles ou un supplément d’informations …». Igor laissa sa carte de visite, sans illusion.

La maison au bas de la rue était un peu en retrait. Le pharmacien accueillit lui-même le commissaire et le fit entrer dans son bureau. Depuis le fauteuil en vieux cuir ou il s’était installé, le commissaire contemplait la haute bibliothèque. Combien d’heures de lectures le pharmacien a-t-il passé sur ce fauteuil, s’amusa à penser Igor ? Bonne idée, les livres sur tout le mur, et cette façon de présenter les tableaux, les photos. Bonne idée, pour la maison, là bas, quand le plancher sera posé.
Une fois encore, Igor présenta la photo de la princesse. Le vieux pharmacien prit la photo, souleva les grosses lunettes d’écaille. « Elle est belle ! » soupira t’il. Il reposa le cliché, le posa sur le bureau, fit pivoter son fauteuil, offrant au regard de son interlocuteur ses épaules frêles et de son cou maigre d’autruche, de son crâne chauve, de sa peau brune. Sans attendre la question, il parla, toujours dos tourné.
Un jour d’avril, il y avait déjà si longtemps, Marie s’était assise sur le tabouret en bois, dans l’arrière boutique. Elle avait expliqué l’hermine, le symbole présent sur les blasons de sa famille et dans les interminables discussions avec son père. Elle avait redit la fourrure blanche, l’obsession de pureté, la mort plutôt que la tâche et la souillure ! Marie était restée sept jours à la pharmacie. Le septième jour, le pharmacien avait dessiné l’animal au creux de l’aisselle adolescente et lisse. Et il avait piqué. Et il avait piqué encore, longtemps. Du sang s’était étalé sur le flanc de Marie. Des larmes avaient coulé sur ses joues. Silencieuses. A la demande de Marie et pour le blanc de la fourrure immaculée de l’hermine, le pharmacien mélangea de la poudre d’argent à l’encre. Les piqûres avaient été plus douloureuses. Marie avait gémit, ses larmes avaient coulé un peu plus encore.
Et puis elle était partie.
Elle était revenue, plusieurs années après. Puis elle avait de nouveau disparu, était revenue à nouveau. A chaque fois, Marie restait quelques jours, parlait, parlait beaucoup, puis repartait dès que le dessin s’était installé dans sa chair, sans rien dire, l’encre et les larmes à peine sèches. Il y avait maintenant sept hermines sur le corps de Marie, sept cicatrices, sept révoltes. Sur chacune d’elles, l’argent avait éclairci l’encre, à l’endroit des yeux, et par moments, certains plis de la fourrure renvoyaient d’imperceptibles éclats de couleurs, philtres de pureté lumineuse.
Le pharmacien retourna sa chaise, face au bureau, face à Igor. Il avait l’air très vieux, très vieux.
« Vous savez, Monsieur le commissaire, Marie, je sais que je ne la reverrai plus. C’était tellement différent, cette fois, tellement différent. Quand elle est arrivée, c’était au premier dimanche de la dernière lune, elle n’a pas voulu parler. Elle n’a pas voulu que je lui pose de questions, elle n’a rien dit, seulement exigé que je dessine l’hermine tout de suite, là, juste au milieu de son ventre.» Le pharmacien posa son doigt au bas de sa chemise, pour montrer. « Et puis, quand j’ai terminé le dessin, et les piqûres, et l’encre, et l’argent, alors elle a profité que je rangeai mon stylet pour griffer le dessin, enfoncer ses ongles dans sa peau. Elle a tout saccagé. J’ai du la gronder, la forcer à retirer ses mains, et j’ai nettoyé la plaie encore une fois. Elle ne pleurait pas, à ce moment là, et pourtant, elle devait avoir mal, monsieur le commissaire, très mal. Et l’hermine que j’ai tracée est probablement très abîmée, maintenant. Au moment de partir, elle m’a pris dans ses bras et a donné un baiser sur ma joue. Son visage était rouge et chaud. ‘L’hermine ne supporte pas la souillure et son corps mort n’appartient à personne’, m’a-t-elle dit. ‘Aimez moi toujours, papa Lu !’ Voilà, monsieur le commissaire. Elle m’a appelé papa, et je sais que je ne la reverrai jamais, que personne ne la retrouvera jamais. »
La discussion était close. Igor savait que son enquête, comme toute les autres qu’il avait menées jusque là, se terminerait sans que ne soit connue la vérité. Demain, il enverrait son rapport au procureur. Le dernier domicile connu, les tatouages, l’interview de la concierge, quelques indices recueillis dans l’appartement, il saurait constituer un dossier complet. Un dossier suffisamment complet pour que soit classée sans suite l’affaire de la princesse Percica. Dans quelques semaines, il ramènerait au pharmacien de Saint-Tugdual le bijou en cristal retrouvé dans l’appartement de la princesse. Une hermine. Pas vraiment l’animal, non, mais l’hermine dessinée sur le drapeau noir et blanc.
Et puis, l’affaire serait classée, définitivement.
L’affaire fut classée.
Et Igor fut instruit d’autres affaires. Oh, pas vraiment des affaires d’état, sauf celle du président de région, dont personne, en somme, n’avait réellement envie que quiconque mette à jour la tendre vérité. Pensez donc, Madame Volvène ! Manque de preuves, bien sûr ! Et quel intérêt à mettre dans l’embarras ces gens qui ne pensaient pas à mal.
Après chaque affaire, Igor repassait à Nantes.
Après chaque affaire, Igor retrouvait Robert. A l’automne de 1998 Robert acheta un tonneau entier chez le Marquis, viticulteur à Basse-Goulaine. Le tonneau dormait désormais à température dans les caves du château. Robert et Igor aimaient y venir puiser à la carafe le vin pour la consommation du jour. Bien sûr, le Gros Plant n’avait pas la prétention des nectars aux étiquettes coûteuses, mais quel compagnon fidèle que ce vin de soif qui laissait la bouche propre et pure, gourmande, qui laissait les idées claires et l’amour de la vie.
D’ailleurs, la délicieuse corvée de carafe, comme ils l’appelaient, avait éveillé chez Robert et Igor leur curiosité et leur envie de pousser un peu plus la visite des lieux et ils s’aventuraient, parfois se perdaient, dans le labyrinthe des sous-sols du château du cœur de Nantes. Emus, ils retrouvaient parfois, au détour d’un souterrain, à l’ombre de leur lampe hésitante, un morceau de tissu, un objet, un petit peu de l’âme et de l’histoire de la grande Duchesse.
La maison d’Igor était devenue habitable. C’est là qu’il reçu un jour la seule lettre que lui envoya Robert, cachetée à Nantes. La lettre était brève. Mais une lettre d’ami doit-elle toujours être longue ?
« Cher vieux camarade,
Le Marquis m’a livré de sa dernière récolte. C’est une révélation.
Viens, je t’attends.
Robert »
L’enquête sur le vol des deux lamas du zoo de Rennes lui laissait quelques disponibilités. Igor s’en alla retrouver Robert.
« Viens !» dit celui-ci, simplement quand Igor se présenta. « Viens !»
Ils attrapèrent en passant la carafe vide et prirent tous les deux le chemin de la cave.
« Quand j’ai reçu la nouvelle cuvée du Marquis, en roulant le tonneau, j’ai découvert qu’il y avait une porte, là, et une pièce derrière, regarde ! Ca pourrait t’intéresser ! »
L’endroit surpris Igor, sans qu’il ne sache vraiment pourquoi. Ah oui, le contraste avec la cave ou dormaient les barriques. Pas d’humidité, pas l’odeur un peu acre des moisissures plus ou moins nobles. La lampe de Robert se promenait sur les murs et se fixa sur le coin du fond. Une table, quelques livres posés. Enormes. « Va voir ! », dit Robert.
Par la couleur de ses illustrations, le premier livre qu’il ouvrit rappela vaguement à Igor le grimoire de maître Hirdonnelle, le bourreau. Là s’arrêtait la comparaison. Sur la couverture, seule était lisible une année, 1656. Sur chacune des pages, des dessins, à la plume, à l’encre. Des textes. Des poèmes. Et partout, partout, l’hermine, le dessin de l’animal ou du symbole, tout au long du traité sur l’histoire de la province. Igor tournait les pages avec une douceur philatéliste.
« Je savais bien que ça t’intéresserait, » osa Robert.
Igor se pencha sur les enluminures, les peintures de l’animal à la fourrure blanche, les portraits de la Duchesse. Igor réalisa instantanément.
« Tu m’emmerdes, mon vieux. Vraiment tu m’emmerdes ! Tu ne comprends donc pas ? Si je leur montre ça, c’en est finit du pharmacien, ils réussiraient même à retrouver la princesse ! », répondit Igor.
Igor ferma le livre.
Le silence s’était installé entre les deux amis. Insupportable. Insupportable.
« Dis, tu reprendras bien encore un verre, Igor ? »
Robert referma au cadenas la porte de la chambre au grimoire.

© 29 mai 2004 - Yves Aillerie - Tous droits réservés.