Vent d'Autan

Lucie Chenu


 

Nelly marchait le dos courbé pour résister au vent d’Autan qui l’attaquait de face. Elle tenait sa fille par la cagoule, prête à la rattraper au moindre faux-pas. La petite savait à peine marcher qu’elle se sauvait dès qu’elle en avait l’occasion pour explorer l’extérieur. Ces temps-ci, elle était particulièrement intéressée par la route qui serpentait vers le haut de la colline et par les cailloux de toutes tailles et de toutes formes qui la bordaient.

 

 La mère et l’enfant grignotaient des carottes en marchant. "Que ne faut-il pas faire pour faire plaisir à ses mômes ? ” se disait Nelly, amusée. En fait, elle n’était pas fâchée de cette récréation. Le vent n’était pas froid quand on était bien emmitouflé. Le tout était de bien se couvrir les oreilles car l’Autan s’insinuait jusqu’à provoquer de méchantes otites et même, chez certains, des pertes d’équilibre. C’était l’oreille interne, bien sûr, mais il y avait encore des gens par ici pour dire que le vent d’Autan rendait fou !

Certes, ce vent qui contournait les Pyrénées pour apporter au Midi l’air du Sahara avait quelque chose d’inhabituel, mais de là à penser qu’il puisse avoir une action sur le mental, l’esprit cartésien de Nelly se refusait à envisager ça, ne serait-ce qu’un moment.

            Une bourrasque plus forte que les autres les fit chanceler, mais le bébé riait en s’élançant à l’assaut du vent, son doudou câlin brandi tel un étendard. Nelly replongea dans ses pensées. Elle se souvenait d’avoir lu quelque part, qu’autrefois, un meurtre commis par vent d’Autan bénéficiait de circonstances atténuantes !

 

La petite s’avançait toujours plus loin, agitant sa peluche dans les airs. Le grelot de l’ours et le souffle du vent s’entrelaçaient comme pour rythmer une chanson dont les paroles auraient pu être les rires de l’enfant. Nelly se sentait étourdie par l’effort de la montée. Le vent la faisait trébucher. Elle aurait voulu rentrer maintenant, mais la petite la tirait en avant. Le nounours, en l’air, dansait au gré des bourrasques. On aurait dit une flamme écarlate grossissant à vue d’œil. Les violettes embaumaient. C’était bizarre, Nelly ne se souvenait pas qu’il y en eût par ici. Et d’ailleurs, il était trop tôt pour qu’elles fussent déjà fleuries, alors, d’où venait cette odeur délicieuse et entêtante ? L’esprit de Nelly s’embrumait de plus en plus.

Le vent s’intensifiait. Au fond d’elle-même, une inquiétude naissait. Mais ça ne pouvait pas être un ouragan, il n’y avait pas eu d’avis de tempête... Peut-être fallait-il quand même se mettre à l’abri ?

Nelly se tracassait sans bien savoir pourquoi, pour qui... Il lui semblait que quelque chose d’anormal allait se produire : un brusque orage ou une violente averse de grêle, comme il en sévissait parfois dans la région ?

A présent, la peluche s’était envolée. La petite la retenait par la patte en riant aux éclats, comme pour l’empêcher de s’enfuir. Soudain, la fillette sembla s’envoler, elle aussi. L’espace d’un instant, l’inquiétude de Nelly se mua en frayeur. Mais la femme retomba bien vite dans son état d’hébétude. Une voix dans sa tête chantonnait, en rythme avec le vent et le grelot du nounours. La chanson disait " lâche-la, elle est à moi, lâche-la, tra la la la"… C’était joli, comme était joli aussi la chose rouge sang, grosse comme un de ces ballons de fête foraine, presque aussi grosse que la fillette, à présent, qui planait en l’entraînant vers le haut de la colline.

 

Instinctivement, Nelly raffermit sa prise sur sa fille. Mais la chanson se fit de plus en plus forte et la migraine l’élança subitement. La douleur fit chanceler Nelly, mais aussi, la ramena à la réalité. Elle ne s’était pas aperçue que les pieds de sa fille ne touchaient plus le sol. Elle sentait ses mains glisser et la petite lui échapper. Le ballon rouge s’était enflé. Il projetait une ombre malsaine sur Nelly. Sa fille chantait à tue-tête, à présent, "lâche-moi, il est à moi, lâche-moi, tra la la la…"

 

Dans un effort désespéré, Nelly attrapa sa fille à bras-le-corps. La migraine lui martelait les tempes de plus en plus fort et la nausée montait peu à peu. L’odeur, si agréable au début, de violettes, était à présent si forte et pénétrante ! Sans savoir pourquoi, elle se mit à chanter, elle aussi, d’une voix rauque et assoiffée, d’une voix qui appelait la pluie : “ lâche-la, elle est à moi, lâche-la, tra la la la » ; cela n’eut pour effet que de redoubler l’ardeur du vent. Encore un instant et ses pieds ne toucheraient plus la terre.

La terre ! Nelly s’accrocha à l’idée de la terre, le seul élément qui puisse vaincre le vent. Une grotte, un trou où se terrer, mais il n’y avait rien.

            Les cailloux. Les cailloux avec lesquels la petite jouait tout à l’heure. Elle avait donné à sa mère les plus beaux et Nelly les avait mis dans sa poche. Elle en attrapa un, le lança vers le ballon rouge, mais rouge… et le manqua. Elle avait dû lâcher sa fille d’une main, pour ça, et elle craignait qu’elle ne lui échappe à jamais. Nelly sentait ses forces faiblir. Elle joua son va-tout, sortit une poignée de cailloux couverts de terre et les lança en l’air en criant de toutes ses forces, de toute sa voix : “ lâche-la ! Elle est à elle ! Lâche-la ! Elle ne t’appartient pas plus qu’à moi ! ”

Pour cela, il lui avait fallu libérer son autre main. Elle avait senti se liquéfier ses entrailles en voyant la petite s’éloigner, entraînée par le vent qui riait et sifflait à se oreilles.

Par miracle, l’un des cailloux avait crevé la baudruche maligne, la folle lutine qui avait essayé d’enlever son enfant. Nelly avait récupéré sa fille dans le fossé, après un roulé-boulé.

La petite, assommée par le choc, semblait ne se souvenir de rien. Elle serrait contre son cœur son précieux nounours qui jetait à Nelly des regards en coin. Bah ! Quelle idée ! Comme si un jouet pouvait jeter un regard ! La migraine de Nelly s’estompait mais lui laissait la tête comme floue, vaporeuse. Ce devait être ce parfum…

 ***

 Elles rentrèrent tard à la maison. Le vent s’était calmé et de lourdes gouttes de pluie avaient commencé à tomber. Nelly ne s’était pas rendu compte qu’elles avaient traîné dehors si longtemps. Il allait être temps de préparer le repas, donner son bain à la petite, sans parler de laver la peluche qui, elle ne savait pourquoi, était couverte de boue. Les tâches bassement matérielles, quoi ! Bah, soupira-t-elle, de temps en temps, ça fait du bien de prendre l’air.


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