Jean-Luc Berger
La cérémonie au monument aux morts a commencé depuis quelques minutes et
elle est en retard ! Ce n’est pas la première fois qu’elle arrive à la
bourre à un rendez-vous. Pourtant, aujourd’hui elle avait promis à son
grand-père qu’elle serait présente ; pour une fois qu’il doit être médaillé
!
En ce matin de onze novembre, un petit vent frisquet souffle, achevant de
défeuiller les arbres que l’automne a drapés de ses teintes fétiches.
Lorsqu’elle est arrivée, Delphine a lancé à son grand-père un petit signe de
la main accompagné d’un sourire, au cas où il ne l’aurait pas vue, dans la
foule des gens présents. Elle voue une grande admiration à son aïeul, mais
elle a fixé rendez-vous à sa copine Angélique, et, la remise de décoration a
été l’excuse donnée aux parents pour sortir.
Delphine est une jeune fille timide et réservée présageant d’une certaine
fragilité. A bientôt quinze ans, elle est complexée par sa petite taille, ce
qui ne l’empêche pas, depuis peu, de se maquiller : rouge à lèvres, fond de
teint et habits la rendant, aux yeux de ses parents et de certains voisins,
un peu trop aguicheuse.
Elle a retrouvé sa copine Angélique qui l’attendait assise sur une marche du
petit escalier, voisin du monument.
À dix sept ans, Angélique est une jeune fille de forte corpulence, grande,
au visage de garçon manqué et au caractère bien trempé. Martyrisée par un
beau père incestueux, elle a été retirée à sa famille voilà maintenant
quelques mois. Depuis, elle vit dans une famille d’accueil du village. Les
deux jeunes filles ont rapidement sympathisé, faisant de leurs différences
une complémentarité, bien qu’ignorant tout, des quelques secrets enfouis au
fond d’elles, l’une n’osant encore les dévoiler à l’autre.
Elles se sont écartées un peu plus de la manifestation et se sont assises
sur le banc, à quelques pas de là. Lorsque Delphine lui a raconté le
guet-apens que lui a tendu la bande à Jo et le viol qu’elle a subi, elle a
fait remonter des souvenirs qu’Angélique essayait d’oublier, ce qui la fit
s’emporter, à tel point, que Delphine dut la calmer ; certaines personnes
agacées par leur bavardage se sont retournées, le regard réprobateur. Après
avoir marqué le pas quelques secondes, la cérémonie reprit. Les filles se
sont approchées l’une de l’autre. Angélique a baissé le ton et sa copine
essaie de la tempérer tant elle est énervée par l’envie de vengeance. On
voit bien par ses mouvements de tête et ses gestes de la main, qu’elle a des
hésitations sur les plans envisagés. Elle devrait pourtant être d’accord
avec Angélique ! Quoique…elle n’imaginait pas cette réaction : vouloir le
tuer ! Elle pense d’un coup avoir peut-être été trop loin ! elle songeait
plutôt à isoler Jo de son entourage habituel, l’attirer lui aussi dans un
guet-apens, le rouer de coups à la limite du lynchage, qu’il en sorte
humilié, après, il comprendrait peut-être !
A quelques mètres d’elles, la manifestation touche à sa fin. Les gens se
dispersent tranquillement. Le grand-père, un peu soucieux semble-t-il, jette
un regard vers les jeunes filles. Il a esquissé un mouvement pour aller vers
elles, mais ne sachant probablement quoi leur dire, se ravise et s’en va lui
aussi. À son âge, il a bien du mal à comprendre les jeunes d’aujourd’hui !
Le vent s’est calmé. Le soleil a réchauffé un peu l’atmosphère de cette fin
de matinée. Dans le bourg voisin, une bande d’adolescents désoeuvrés passe
son temps à traîner en scooter dans les rues. La semaine, certains sèchent
les cours, d’autres les ont abandonnés tout simplement ; alors, avec leur
peu d’imagination, ils essaient de cogiter autour de quelques bouteilles de
bière et aux lèvres une cigarette douteuse, les coups qu’ils vont pouvoir
fomenter. Ils ne se sont pas montrés trop agressifs jusqu’à présent ; juste
quelques petits larcins. Seul, peut-être : Jo est le plus teigneux de tous ?
Malgré son air freluquet, c’est le meneur de la bande.
Elles sont restées là, toutes les deux. Delphine s’est levée et fait les
cent pas devant Angélique, les mains dans les poches, la tête baissée,
semblant regarder le bout de ses chaussures. Inquiète, elle se demande, si
elle a bien fait de lui raconter ses déboires. Angélique, en pleine
réflexion, est restée assise, prostrée, mûrissant son affaire. Penchée en
avant, elle trace avec un bout de bois trouvé là, des lignes dans le sable
de l’allée. Sa copine vient de s’arrêter de piétiner. Elle la regarde faire
sans comprendre, sans même la questionner sur la signification de ces
traits, se disant que de toute façon, ce n’est pas en faisant des dessins
sur le sol qu’elle résoudra son problème. Angélique se rend bien compte que
son amie a des doutes, peut-être même a-t-elle peur ! Elle ne veut pas se
demander pourquoi, ce n’est pas son genre de se poser tant de questions !
Elle essaie néanmoins de la rassurer en lui expliquant, que pour elle, il
n’y a pas de crainte à avoir sur l’issue du règlement de compte, mais
qu’elle va quand même demander de l’aide aux copines.
La cérémonie terminée, le petit bourg s’est vidé. Tout le monde est rentré
chez soi. Les deux filles s’apprêtent à en faire autant. Elles choisissent
de se retrouver un peu plus tard, dans l’après-midi.
Chez elle, Angélique dresse son plan de bataille, le portable à l’oreille.
Delphine, elle, est rentrée à la maison en catimini de peur que son
grand-père ne la questionne sur la teneur de ses conversations. Elle a beau
être discrète, l’aïeul l’a bien vu arriver et lui jette un regard
suspicieux. Elle se réfugie dans sa chambre en refusant de déjeuner,
prétextant qu’elle n’a pas faim. Les parents laissent faire, avouant au
grand-père que c’est une chose habituelle pour elle et pas forcément
alarmante. Le grand-père n’ose pas en rajouter, ce n’est pourtant pas
l’envie qui lui en manque !
Une heure plus tard, elles prennent leur scooter et vont au rendez-vous.
Elles veulent être là avant tout le monde. Les copines les rejoindront pour
la même heure, mais individuellement, pour ne pas être remarquées. Elles
sont toutes les deux casquées, Angélique essaie d’avoir une conduite calme,
mais elle a du mal, sous ses airs obstinés, à cacher son stress. Pour aller
au plus court, elle coupe par la place en slalomant à pleine vitesse entre
les bornes et les jardinières qui bordent la rue principale, au risque de
chuter ! Derrière, sa copine roule plus sagement. En voyant son état
d’énervement, Delphine se dit qu’elle ferait mieux de stopper les choses là,
mais maintenant qu’elle lui a raconté ses déboires, elle sent qu’elle ne
pourra plus l’arrêter…
La bande à Jo est réunie cet après-midi, comme tous les jours d’ailleurs,
devant les portes du gymnase. Certains sirotent une bière, d’autres fument
des pétards. Jo, le petit chef de bande quand il n’est pas le nez sur
l’écran du portable, à guetter un message, scrute d’un œil glauque les
environs à la recherche d’on ne sait quoi. Si rien ne bouge, ils resteront
tous là jusqu’au soir. Le groupe est composé d’une majorité de garçons, les
filles ne sont là que lorsqu’elles sont la petite amie de l’un d’eux.
Delphine a eu ce rôle il y a peu. L’histoire s’est malheureusement mal
terminée … Jo avait pourtant tourné autour d’elle longtemps, et, s’il était
arrivé à ses fins, c’était en la harcelant tous les jours, allant même
jusqu’à l’accompagner à la porte du collège. Il s’en vantait auprès de ses
copains, rajoutant faussement que c’était une fille facile !
Lorsque son téléphone vibra et qu’il eut prit connaissance du message, il se
leva en titubant, enfourcha son scooter tant bien que mal et quitta le
groupe. Personne ne bougea. L’ont-ils vu ?... ils sont tous enivrés par
l’alcool et la drogue.
A deux kilomètres du village, en bordure de la forêt se trouve la cabane :
le lieu du rendez-vous. Il est pour le moment tranquille. Angélique a
installé ses copines en arc de cercle à la manière d’une attaque commando,
assez proche pour réagir vite. Delphine, qui a le rôle le plus dur, est
terriblement embêtée par la tournure des évènements et ce qu’en a fait sa
copine ! Elle ne l’imaginait pas aller jusque là ! « C’est elle qui a tout
manigancé », se dit-elle ! Elle se demande ce qu’elle va faire lorsqu’il
arrivera ! Elle n’a pas discuté avec Angélique, pas suffisamment !... elle
ne sait plus où elle en est… ça s’embrouille dans sa tête, alors pour se
donner du courage ou inconsciemment, elle traîne un regard circulaire dans
les moindres recoins de la baraque, théâtre des faits. Elle jette un œil
vers les copines qu’elle sait à proximité, ce qui lui donne de l’énergie, du
moins le pense-t-elle ! Elle s’est assise sur le rebord de la fenêtre, ou ce
qu’il en reste, la cabane étant à l’abandon depuis longtemps. Elle regarde à
l’extérieur pour voir s’il arrive. Elle sait pourtant qu’il ne peut pas être
déjà là, mais elle est tellement stressée qu’elle voudrait voir le temps
passer plus vite. L’anxiété qui grandit lui fait vraiment regretter d’avoir
parlé…
Le soleil du début d’après-midi commence à être masqué par quelques nuages.
Le vent souffle un peu plus fort. Il ne va plus tarder à faire sombre. Les
quelques promeneurs qui s’étaient engagés dans la forêt rentrent chez eux un
peu étonnés de voir cet attroupement de jeunes dans le secteur.
Au domicile des parents de Delphine, le grand-père vient de reprendre sa
voiture pour rentrer chez lui. Il est un peu marri de n’avoir pu dire au
revoir à sa petite fille avant de partir. Ses enfants sont un peu étonnés de
le voir les quitter à cette heure, habituellement il préférait toujours
rentrer plus tard, à la nuit tombée.
Sur son scooter, le petit chef sillonne en zigzaguant la rue principale du
village. Le bourg est vide. Il n’y a personne, hormis une bande de garçons
qui se trouve là, sur la place, à discuter. Ils l’ont vu passer, des
réflexions sur sa façon de rouler ont fusé du groupe de jeunes, accompagnés
de coups de sifflet. Il n’a pas ralenti pour autant. Les a-t-il entendus ?
Il n’a pas pu remarquer, vu son état d’ébriété ! Il vient de quitter le
bourg et roule maintenant sur la petite route sinueuse menant au lieu de
rendez-vous.
Le grand-père roule tranquillement, sillonnant les petites routes, il scrute
alentour. Il n’aime pourtant pas circuler à cette heure « entre chien et
loup », mais depuis qu’il a aperçu Delphine s’éclipser en début d’après-midi
et n’être pas encore rentrée, il s’est inquiété ; alors il est parti plus
tôt prétextant avoir des choses à faire chez lui.
Dans la cabane, Delphine vient de réaliser inopinément qu’elle a son
maquillage habituel ! Elle n’est pas là pour séduire puisqu’elle veut se
venger ! Elle ne sait plus ce qu’elle doit faire ! Alors, elle prend
précipitamment son sac, sort son coton, son démaquillant et s’apprête à
enlever fond de teint et rouge à lèvres. Elle hésite un instant, comme si
elle allait commettre un acte irréparable, et au dernier moment, se ravise.
Dehors, Angélique qui a observé la scène par l’ouverture arrière de la
cabane, sans trop comprendre à quoi elle voulait en venir, semble soulagée ;
sans vouloir le dire à ses copines, elle aussi se pose des questions : «
pourquoi n’est-il pas encore arrivé ? L’heure du rendez-vous est dépassée !
» Dehors, la pénombre s’est installée. Les filles commencent à trouver le
temps long. Elles piaffent d’en découdre. Soudain, un bruit de sirène
s’amplifiant progressivement arrive à leurs oreilles ; Au loin, elles
Le doute, d’un coup, s’est installé dans le petit groupe. Delphine a rejoint
Angélique. Les copines se sont rameutées. Elles sont maintenant toutes
rassemblées. Des questionnements trottent dans les têtes, sans vraiment de
réponses ! Choisir de rentrer, est le parti qu’elles ont pris, un peu
désabusées tout de même. Casquées, elles enfourchent leur machine et
avancent lentement comme redoutant d’instinct l’instant à venir.
Le lieu de l’accident est sur leur chemin. Lorsqu’elles arrivent, les
sauveteurs sont en train de déblayer la route des débris laissés par
l’accident. La voiture a été poussée sur le bas côté, son propriétaire est
un peu choqué par l’accident. Delphine vient de reconnaître son grand-père,
elle met son scooter sur sa béquille et va se jeter dans ses bras. Le
scooter disloqué est hissé dans le véhicule de la gendarmerie. Les filles
les regardent faire d’un air hagard. Elles ont l’air d’autant plus ahuries
que sur leur visage livide, le reflet bleu du gyrophare leur donne, par
intermittence, des airs d’extraterrestres.
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