La
malédiction du vendredi matin
Antoine Kevisa
Le
Docteur Francis Kamesese Ravalavaku s’arrachait les cheveux. Un an plus tôt, il
avait vécu sa nomination comme Directeur Général du Horaniviki Memorial Hospital
de Suva, comme la consécration de sa jeune carrière. A trente neuf ans
seulement, le Docteur Ravalavaku était devenu un personnage important de
l’establishment fidjien. Bien sûr, il savait pertinemment que sa promotion à ce
poste devait beaucoup au ministre de la santé, Sir Abraham Sitivini Sovilomu,
son oncle… mais il était surtout convaincu que ses compétences professionnelles
et sa personnalité méritaient amplement ce petit coup de pouce qui n’avait fait
que lui rendre justice ! Aux commandes du plus grand hôpital de Fidji, le
Docteur Ravalavaku avait débuté sa mission sous les meilleures auspices : ayant
reçu carte blanche de la Direction Générale de la Santé et du Conseil
d’Administration du Horanaviki, il avait pu mener à sa guise les réformes qu’il
estimait indispensables afin, dans le même temps, de moderniser son
établissement et de procéder à des économies de bonne gestion dans ces temps
d’austérité décrétés par le Gouvernement. Les politiques, les syndicats, les
personnels soignants, administratifs et techniques… il avait habilement su
mettre tout le monde dans sa poche sans voir se manifester la moindre réticence.
Par des départs à la retraite anticipée non compensés, des réductions d’horaires
des agents d’entretien et le recours à des entreprises privées sous-traitantes
moins coûteuses que des fonctionnaires, et une guerre sans merci à tous les
gaspillages de fournitures, le Docteur Ravalavaku avait su réduire les dépenses
de fonctionnement de manière drastique et spectaculaire. Il avait pu ainsi
dégager les moyens financiers pour acquérir du matériel médical neuf. Diplomate
persuasif, il avait su convaincre le conseil d’administration et le ministère
d’acheter de l’appareillage australien à la place de l’américain qui avait
initialement été retenu par la commission d’appels d’offres officiant sous la
houlette de l’ancien directeur. Le choix qu’il avait finalement imposé
entraînerait un surcoût assez conséquent à l’achat, mais des frais de
maintenance nettement diminués, pour une technologie équivalente. Tout avait
donc souri au Directeur Général Ravalavaku durant les premiers mois qui
suivirent son entrée en fonction. Mais aujourd’hui, il vivait un véritable
calvaire !
Depuis quinze semaines, une mystérieuse épidémie, pire, une malédiction, s’était abattue sur le service de réanimation du Horaniviki ! Pendant cette période, vingt-quatre patients étaient décédés inexplicablement dans cette unité. En réalité, davantage, mais vingt-quatre… pour les seuls vendredis matins ! Cette singulière régularité de perte de malades chaque vendredi –et toujours le matin !- défiait toute logique. Cette consternante série noire ne pouvait en aucun cas être simplement considérée comme telle ! L’Inspection Générale du Ministère de la Santé avait eu vent de la rumeur de «malédiction» qui s’était répandue au sein et en dehors du Horaniviki et avait diligenté une enquête administrative que le Docteur n’avait pu empêcher.
Les investigations toujours en cours n’avaient pas encore élucidé le mystère de « la malédiction du vendredi », comme le Fijian Inquirer avait baptisé l’affaire, appellation reprise par les autres quotidiens et l’ensemble des medias nationaux. Le Docteur Ravalavaku lui-même avait épluché méticuleusement les comptes-rendus de chaque acte médical concernant un patient décédé un vendredi… Rien d’anormal, aucune faute ne pouvait a priori être imputée aux médecins étant intervenus. Le matériel d’assistance respiratoire avait également fait l’objet d’un contrôle technique approfondi, sans qu’aucune explication plausible ne se dégage. Et pendant ce temps, chaque samedi, le Fijian Inquirer consacrait sa une et une pleine page intérieure au dernier épisode de la veille venant alourdir « la malédiction du vendredi »…
Les
Fidjiens, comme de nombreux peuples du Pacifique Sud et particulièrement de la
Mélanésie, étaient enclins à croire à la sorcellerie, aux maléfices et autres
phénomènes surnaturels, mais nonobstant ces croyances ancestrales, l’affaire
avait inévitablement glissé du champ administratif dans le domaine judiciaire
afin d’explorer la piste criminelle. La plupart des familles des victimes du
vendredi avait déposé plainte, se constituant partie civile.
Certains parents étaient animés par le seul souci de la vérité, d’autres par la
cupidité qui leur faisait supputer une juteuse réparation financière. L’entrée
de la salle des soins intensifs où s’étaient produits tous les décès suspects
était gardée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par un policier. Un médecin
et une infirmière désignés par l’Inspection Générale de la Santé accompagnaient
les médecins et les infirmiers du service de réanimation, afin de vérifier la
conformité de tous leurs actes ; une seconde expertise du matériel avait été
ordonnée… Ainsi contrôlés, espionnés, le personnel du Horaniviki cédait peu à
peu à l’exaspération et à la paranoïa ; les patients eux-mêmes gagnés par la
psychose et peu désireux de risquer « la malédiction » avaient déserté le Horaniviki en faveur d’autres hôpitaux, moins prestigieux mais assurément plus
sûrs ! Que ce soit les vendredis ou les autres jours, la fréquentation du
Horaniviki avait baissé de soixante pour cent !
Le
Docteur Ravalavaku dépérissait. Il avait perdu sommeil et appétit et se sentait
au bord de la dépression. La semaine précédente, il s’était rendu à la réunion
hebdomadaire de son club, dans un salon du Berjaya Hotel. Lui, d’ordinaire si à
l’aise parmi cet aréopage de notabilités, d’hommes d’affaires, d’officiers
supérieurs, de hauts fonctionnaires et d’hommes politiques, s’était pour la
première fois senti comme un pestiféré. Les regards fuyaient le sien pendant
qu’il devinait les messes basses derrière son dos… Lui qui naguère rêvait de
toutes les gloires, de succéder un jour à son oncle au ministère et peut-être
plus… Il savait bien que son avenir si prometteur était en passe de devenir un
vieux souvenir ! Mais une chose l’inquiétait plus que tout : l’administration et
la police qui s’entêtaient à explorer la piste du défaut technique de
l'équipement médical, en plus des autres hypothèses, risquaient de découvrir la
raison pour laquelle il avait déployé tant de zèle à imposer ce matériel qui
n’avait pourtant pas convaincu son prédécesseur. Peut-être découvrirait-on qu’un
million de dollars australiens avaient été versés sur un compte ouvert à son nom
dans une banque de Port-Vila, la capitale de ce nouveau paradis fiscal qu’était
devenu le Vanuatu…
Le
Docteur Ravalavaku, résigné, n’attendait plus que le coup de grâce de l’annonce
de sa déchéance. Devant l’ampleur de ce qui était une « malédiction », mais
aussi un scandale, même son oncle influent et bienveillant ne pourrait lui
garantir aucune protection. Et surtout pas l’impunité !
Malgré
la surveillance policière, les vérifications techniques et les prières du
Docteur Ravalavaku, un nouveau patient avait succombé aujourd’hui, le matin de
ce vendredi maudit comme tous les autres ! Le Docteur Ravalavaku avait eu droit
à un coup de téléphone du Directeur de Cabinet du Ministre qui lui demandait des
explications. Même son oncle l’évitait ! Il était seul, abandonné par tous. Il
n’avait naturellement pu fournir aucune justification de cette nouvelle mort. Le
ton du Directeur de Cabinet avait été sec, tranchant, sans aucune marque de
respect, preuve s’il en était encore besoin qu’il n’était plus le neveu prodigue
! Il en était là de ses sombres réflexions quand sa secrétaire lui annonça que
l’officier de police Jaswant Raje désirait lui parler. Sans répondre il fit un
geste las indiquant de faire entrer l’importun. Jaswant Raje déplaisait au plus
haut point au Docteur Ravalavaku. Ce petit policier indien réservé, mais
omniprésent le stressait ; son obséquiosité le faisait percevoir comme un être
hypocrite et sournois. Mais cette fois, Raje était jovial et même exubérant :
-«
Docteur, je voudrais vous montrer la cassette… »
Apathique, le Docteur Ravalavaku le regardait sans comprendre qui brandissait
une cassette VHS d’un air triomphant…
-« Ah
oui ! La cassette »…
Encore
une idée saugrenue qui caractérisait le personnage : La surveillance de ses
agents s’étant révélée infructueuse, Raje avait installé des caméras vidéo dans
la salle de soins intensifs, comme s’il avait espéré prendre en flagrant délit,
sur pellicule, des fantômes assassins ! Tout cela était ridicule, mais au point
où il en était ! Le Docteur Ravalavaku acquiesça sans enthousiasme :
- «
Parfait. Mettez la cassette dans le lecteur et voyons ce film .»
Le
Docteur Ravalavaku se laissa tomber lourdement sur le canapé de son bureau,
tandis que l’officier Raje demeurait debout à côté de lui, avec un sourire béat.
Les
premières minutes de visionnage furent sans intérêt : une infirmière discutant
avec un médecin au chevet de la dernière victime en date de « la malédiction »,
puis une aide-soignante procédant à sa toilette sommaire… Le Docteur Ravalavaku,
d’abord indifférent, montrait des signes d’impatience :
-« Et
alors ? C’est comme ça tous les jours. Il n’y a rien d’extraordinaire… »
-«
Attendez ! Voilà ! C’est maintenant ! »
Sceptique, le Docteur Ravalavaku reporta son attention sur l’écran… et ce qu’il
vit le sidéra ! Raje dut arrêter le lecteur, rembobiner le film et repasser la
scène… On y voyait l’aide soignante sortir de la salle pour laisser place à la
femme de ménage qui nettoyait ces lieux une fois par semaine, le vendredi matin.
Celle-ci se mit immédiatement à l’ouvrage… en débranchant et rebranchant
successivement deux respirateurs artificiels situés à chaque extrémité de la
pièce, le temps d’alimenter en courant sa cireuse de sol !
Raje
interrompit le film au moment où la femme ressortait de la salle, impassible,
inconsciente du caractère meurtrier de son geste… Le Docteur Ravalavaku,
incapable de proférer un son, avait pourtant envie de hurler et de sauter à la
gorge de ce policier qui semblait si satisfait d’avoir conjuré « la malédiction
du vendredi matin ». Tout ça parce qu’il n’y avait pas de prise multiple et
qu’une demeurée envoyée par une société sous-traitante arrêtait quelques minutes
un appareil d’assistance respiratoire comme elle l’aurait fait avec un vulgaire
micro-ondes ! Et le Docteur Ravalavaku eut envie de pleurer lorsqu’il se rappela
que, quelques mois plus tôt, il avait rejeté une demande d’achat des économats
de l’hôpital, au nom de la rigueur budgétaire. Cette demande concernait.. des
prises multiples ! Le Docteur Ravalavaku avait soupçonné qu’il ne s’agissait que
d’une ruse pour contourner la coupure de la climatisation générale dans les
bureaux et les salles de repos des personnels soignants, en branchant des
ventilateurs personnels…
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2002
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