Usage de faux 

Jean-Louis Blairé

 


C'est un petit atelier situé en Haute-Loire, quelque part entre Firminy et Monistrol, dans une paisible commune où coule une rivière qu'on appelle la Semène. C'est un petit atelier qu'une poignée de maudits s'attache à faire vivre. Des comme celui-ci, il n'en existe plus. Ni dans le bassin stéphanois, ni ailleurs. C'est un petit atelier avec une bâche, un four, un martinet, qui fonctionnent dans un vacarme propre à l'enfer. Pour les néophytes, les non-initiés, il serait difficile de comprendre ce qui se passe, à l'intérieur de ce petit atelier, et de savoir comment ça marche, toutes ces machines aux noms barbares.
Des besogneux sont là, qui s'acharnent sur de longues barres d'acier, été comme hiver. Comme au temps jadis, où ce travail constituait le gros de l'activité industrielle de la région.
Parmi ces forçats se démène un gamin d'à peine quatorze ans. On pourrait se demander ce qu'il fait là, à réguler une arrivée d'eau, au lieu d'être planté comme les autres préadolescents de sa génération, devant une console de jeux vidéos.
Il y a aussi des hommes à la moustache bien trop blanche et drue pour avoir commencé à pousser hier. Quand ils parlent du gamin, ils l'appellent le tireur-d'eau. Ils ne lui connaissent pas d'autre nom. D'ailleurs, sans doute par soucis d'égalité, tous ne répondent qu'à des sobriquets peu communs. Il y a le platineur, l'étireur, le finisseur, le chauffeur ou encore le bleuisseur, l'aiguiseur. Des surnoms, qui correspondent tout bonnement à la tâche que chacun doit effectuer. Dans ce monde-là, si bruyant, on ne communique que par signes. Faut-il accélérer le débit de l'eau, nécessaire au fonctionnement de la machine, le vieil ouvrier forgeur bascule la tête en arrière, et le jeune garçon ouvre la vanne qui fera tomber cette eau dans les godets de la roue de pêche, ce qui augmentera la vitesse de frappe du lourd marteau. Pour faire ralentir l'énorme bécane, le vieil ouvrier baisse la tête, alors le gamin referme la vanne et se calme la fureur de la forge.

Il faut les voir se mouvoir ces hommes, dans un ballet parfaitement réglé, savamment orchestré. Chacun bien à sa place.
Chaque jour que Dieu fait, avant que n'entrent en scène le platineur et l'étireur, le chauffeur est déjà là. Depuis longtemps. Très tôt le matin, à l'heure où l'honnête bourgeois rêve de spéculation, le chauffeur lui, est au pied de son four de briques, qu'il alimente de quelques brouettes de charbon. Plus tard, lorsque le four aura atteint ses neuf cents degrés réglementaires, la magie pourra opérer.
A l'aide de sa tenaille, il plongera dans la flamme un morceau d'acier découpé au préalable à vingt-cinq centimètres, avant de présenter celui-ci à l'étireur qui, en une poignée de secondes, transformera le simple bout de métal rougi, en un couteau d'un mètre de long. L'outil commencera à prendre forme. A vivre. Grâce à l'habileté de ce drôle de bonhomme qu'est l'étireur. Un fortiche que ce gars-là, qui fait ce qu'il veut de ses mains. De sacrés battoirs faut-il dire, qui lui procurent une poigne terrible, mais dont la dextérité laisse admiratif. C'est vrai que des faux, - puisque c'est de ça dont il s'agit - l'homme en a forgé quelques-unes dans sa chienne d'existence. Des longues et bien lourdes, des petites et plus légères, avec lames plates ou bombées. Des faux qui jamais ne sont exactement les mêmes. Puisque tout est réalisé à la main. L'ouvrier se laisse guider par le son, suit une impression, écoute son cœur qui parle. Pour être moderne, on dirait qu'il travaille au feeling. Pourtant, les indications générales du plan sont scrupuleusement respectées. L'instrument est toujours à la longueur déterminée, avec la masse savamment répartie. On ne peut rien reprocher au travail de l'étireur. Surtout, que d'aucun ne lui fasse jamais de remarques désobligeantes, encore moins des remontrances. Il ne répondrait sans doute rien, mais il n'apprécierait pas. Il serait vexé. Pire, blessé. Il n'a jamais plaisanté avec le travail. Ce n'est pas maintenant qu'il va commencer. Il avait quatorze ans lorsqu'il débuta dans le métier. C'était il y a... C'était il y a longtemps. Pour lui c'était hier. Il se revoit jeune « tireur-d'eau » puis « chauffeur » de son père, qui jamais ne lui demanda ce qu'il voulait faire de sa vie, puisque de toute façon l'affaire était entendue. Il serait un homme de la faux. Il ne lui serait pas venu à l'idée de faire autre chose. De vivre ailleurs. Autrement. Avant même d'y avoir goûté, il savait qu'il aimerait ça, triturer l'acier. Aujourd'hui encore, l'heure de la retraite sonnée depuis belle lurette, il en redemande. On le sent prêt à continuer ainsi jusqu'à la fin des temps. Aurait-il vraiment le choix d'abord... ? Il reste un des derniers fidèles à faire vivre la tradition. Et la relève se fait attendre. Il faut en convenir, ça ne fait plus envie à grand monde, ce genre de boulot. Puis surtout, il faut aussi admettre que le commerce de la faux n'est pas le plus florissant. Quel doux rêveur pourrait bien vouloir ramasser sa récolte avec un instrument antédiluvien ? A l'heure de la moissonneuse qui coupe, qui bat, qui moud, qui vous enveloppe tout ce qu'elle trouve sur son passage, rats, crapauds et vipères inclus.

Il n'y a plus de travailleurs des champs pour s'émouvoir devant le savoir-faire du platineur. Tient, on peut s'arrêter un instant sur lui aussi. Il est resté un grand dans sa spécialité, ce platineur. Il se revoit travaillant des dix heures par jour, pendant un demi-siècle au moins. Ca remonte à quand cette époque-là... Il ne sait plus très bien. En tout cas son collègue l'étireur n'était encore qu'un gamin en culotte courte quand lui devint contremaître au platinage. Il n'existerait pas de faux sans le platinage, voyez-vous. C'est une opération très importante le platinage. Cruciale. Une affaire d'ouvrier spécialisé. Qui ne s'improvise pas. Qui nécessite un long apprentissage de plusieurs années. Ce savoir se transmettait le plus souvent de père en fils à l'origine. Ou se vendait très cher. Le platineur est celui qui fait qu'une faux sera utilisable ou pas. En lui donnant, au millimètre près, sa largeur, son épaisseur, sa forme. C'est dire la gravité de l'affaire. Pour lui, pour notre platineur, il n'a jamais été question d'un banal métier, d'un simple gagne-pain. Non, il s'agit bel et bien d'un art. Qui demande le geste, la méthode, la précision, l'amour du travail bien fait et le petit plus inexplicable, qui transforme un objet usuel en œuvre. Alors inutile de parler d'industrie, de rendement, à ces hommes de la faux. Rodin travaillait-il à la chaîne ? Etait-il limité dans le temps ? Avait-il le regard fixé sur une horloge lorsqu'il sculpta son « Penseur » ? Sans doute que non. Et bien pour eux c'est pareil. Ils avancent à leur rythme. Suivant leur intuition. Ici, il s'agit de faire vivre un petit atelier à l'ancienne, rappelons-le. On y sauve la mémoire collective et peut-être quelques âmes. On y préserve la connaissance. Les secrets de la trempe, du chapelage, du finissage. Des opérations dont les noms ne parlent pas à nos esprits citadins. Mais qu'un petit groupe appartenant au monde de l'outil agricole se refuse à oublier.

Personne ne vient jamais rôder autour du petit atelier. D'ailleurs, bien malin celui qui saurait dénicher l'endroit où il se trouve. Et ne comptez pas sur l'aide de la population locale pour vous guider. Mieux, ne cherchez pas à savoir comment on accède à l'entrée de ce petit atelier. N'essayez pas de suivre une trace qui vous mènerait là où le badaud n'a pas sa place.
Pourtant la nuit, quand le temps a été clément, on peut apercevoir dans le lointain de ces lueurs fugitives, qui virevoltent un instant dans l'espace, avant de s'éteindre. On dirait des feux follets.
Ne tentez jamais de les rattraper. Vous ne connaissez pas la région et comme moi, vous vous perdriez sûrement. Surtout vous prendriez le risque énorme de déranger de nouveau les bénévoles qui se donnent tant de mal pour satisfaire leur unique et dernière cliente.
Les ombres damnées qui sont employées ici ont passé un étrange marché avec un singulier commanditaire. A l'arrivée, chacun était libre de refuser de collaborer. Mais flamme pour flamme, autant choisir son purgatoire. Et quel artiste n'est pas désireux de poursuivre son œuvre au-delà du temps réglementaire...
Ainsi des hommes continuent à produire ce qu'il se fait de mieux en matière de faux. Du modèle standard tout bête, tout simple, pour le commun des mortels, à la faux très fine et légère pour les faibles et les tout petits. En passant par les bien grosses et solides destinées aux increvables. Il en existe même, pour les grandes occasions, de finement damasquinées d'or, peu utilisées.

Voilà une journée qui s'achève. Une journée de dur labeur pour des hommes sans repos. Une journée rythmée par la visite quotidienne de l'exigeante cliente, qui vient prendre possession de l'instrument qu'elle s'est commandé. L'ordre de fabrication du modèle standard pour le tout venant est reconduit systématiquement, est-il nécessaire de le préciser...
Quand elle apparaît, chacun se fige. C'est une dame impressionnante, qui enveloppée dans un drapé de soie noire, salue tout le monde d'un geste vague, avant d'empoigner ce manche ci, ce manche là.
Avec une grande virtuosité elle reproduit à l'identique le mouvement du moissonneur. La longue lame aiguisée, brasse, tranche l'air, en émettant au-dessus de têtes qui ne craignent plus rien, un sifflement suraigu. Il faudra sans doute apporter quelques menues corrections à l'instrument avant que la Dame à la faux ne s'estime pleinement satisfaite. Après une visite rapide de l’atelier, elle n’omettra pas de signer d’un coup vif d’ongle le Grand Registre.
Passées ces négligeables formalités, elle prendra congé de son petit monde, du même geste vague. Puis, parée de l'outil de son choix, s'en ira faucher les vies, comme d'autres s'en vont faucher les blés.

  © 2008 - Jean-Louis Blairé - Tous droits réservés.