Un village ensanglanté 

Céline Pollaert

 


Je suis heureuse d’être à Chastel. Je respire à pleins poumons l’air frais et vivifiant de la campagne. Cet air pur m’a tant manqué. Ma grand-tante s’en est allée le mois dernier en laissant derrière elle une coquette somme d’argent dont je suis la seule héritière. De l’argent, une villa sur la Riviera, un appartement sur les quais de la Seine et ce manoir en Lozère. Cette demeure est, il est vrai, dans un état pitoyable mais mes plus beaux souvenirs d’enfance s’y rattachent. Orpheline à l’âge de quatre ans, ma grand-tante m’avait prise sous son aile. Elle m’avait élevée, éduquée et beaucoup aimée. Nous passions le mois de juillet ici, avec Émilie, la domestique et le vieil Oscar, notre jardinier.

Le domaine entourant le château était vaste, se révélant ainsi être un terrain de jeux extraordinaire pour le garçon manqué que j’étais à l’époque. Courses folles, parties de cache-cache avec les chenapans du village, batailles rangées dans la roseraie. Mais aussi égratignures, écorchures et fracture du tibia !

Cette région me plaît. Il y fait bon vivre. Nous sommes en début d’automne. Debout sur la terrasse qui surplombe la vallée, je m’extasie devant les couleurs chatoyantes de l’immense forêt, que l’on dit giboyeuse et pleine de mystères. Je vieillirai en ces lieux. Les travaux de restauration commenceront dès la semaine prochaine mais j’ai d’ores et déjà posé mes valises. Paris me saoule et, je l’avoue, je déteste la Riviera.

De sombres journées m’attendaient pourtant …


J’avais pris l’habitude, chaque mardi matin de me rendre dans l’unique bar-tabac de Chastel afin d’y acheter mon hebdomadaire. Ce jour-là, deux jours seulement après mon arrivée, l’attroupement sur la minuscule place du village me surprit. Les habitants de Chastel étaient plutôt taiseux.

Des femmes avaient les yeux rougis. Certains hommes semblaient très nerveux. Parmi eux, je reconnus Alphonse, mon voisin, armé d’une antique fourche et le gros Joseph, son beau-père.

C’est la gérante qui m’informa de la terrible nouvelle. Une fillette avait disparu la veille. Elle avait quatre ans. La dernière fois que sa mère l’avait aperçue, Lucie jouait sagement devant la maison familiale.
Je songe avec effroi à l’inquiétude qui doit ronger les parents de Lucie. Il s’agissait de braves gens qui avaient une ferme à la sortie du village, à l’orée de la forêt. Des battues avaient été organisées. Rien. La petite fille semblait s’être volatilisée. Un enlèvement ? Un pervers sexuel ? Quelle horreur !


Il est bien loin le temps des gens de maison ! La cuisine est dégoûtante. L’aspirateur doit être passé. Mon chien laisse des poils partout. Quant au parc, n’en parlons pas. Il ressemble plus à la jungle birmane qu’à un digne jardin à la française. Émilie et Oscar me manquent terriblement !


Le corps de la petite a été découvert au cœur de la forêt, à trois kilomètres de chez ses parents. Un promeneur, surpris de trouver une petite chaussure vernie sur son chemin, avait stoppé sa randonnée et regardé autour de lui … Des psychologues l’avaient pris en charge.

D’après les enquêteurs, Lucie avait probablement suivi l’assassin de son plein gré. A l’abri des regards, il avait alors pu commettre son crime abominable. Le village est terrassé.



Déjà, les soirées fraîchissent. Assise devant un bon feu de bois, le chien couché à mes pieds, je suis plongée dans un livre relatant une des plus grandes énigmes de l’Histoire de France. Énigme qui trouve ses racines dans nos terres, ici, en Lozère. La Bête du Gévaudan. Cet ouvrage est fort bien fait.


Jeanne est morte jeudi. Elle fut retrouvée atrocement mutilée dans son petit jardin. Elle fut tuée en plantant ses pensées. Triste fin. C’est le vieux Victor, âgé de quatre-vingt-six ans, qui a découvert le corps de la malheureuse en allant chercher son pain quotidien. On craint pour sa vie tant le choc fut rude pour le brave homme. Visage arraché et tripes à l’air. Personne n’a rien vu. Personne n’a rien entendu. La jeune femme a pourtant tenté de se défendre. Le médecin légiste est formel. Il s’agit vraisemblablement d’un animal sauvage. Un animal sauvage ? A Chastel ? Une réunion de crise sera organisée à la mairie dès ce soir. Le village est en état de choc. Un animal sauvage … La peur tombe sur notre petit bourg comme une chape de plomb.


Je connaissais Jeanne. Sa petite maison, remarquablement restaurée, était légèrement en re-trait du village. Jeanne aimait le calme et la solitude. Elle disait avoir besoin d’être seule pour peindre et travailler. Agée de trente ans, elle était professeur de dessin à l’Académie de la ville voisine. Jeanne était artiste. Tel Cézanne, on la voyait parfois sillonner la campagne, accompagnée de son chevalet. Elle sculptait. Elle adorait la peinture sur soie, l’Afrique, la world music et les bijoux. Elle n’avait pas de petit ami. Elle m’avait un jour invitée au vernissage d’une de ses expositions. Nous avions beaucoup discuté. Elle m’avait parlé avec énormément d’émotion de son voyage au Mali, des gens qu’elle y avait rencontrés, de leur grandeur d’âme et de son intention d’y retourner. L’Afrique se reflétait dans ses toiles. Ocre, brun, or. Et rouge sang.


Angèle, 18 ans. En trois jours, notre petit bourg s’est engouffré dans la terreur et l’incompréhension. Un couvre – feu est instauré. Seuls des journalistes étrangers sillonnent encore les rues.


J’ai mal dormi. Les derniers évènements se bousculent dans ma tête. Je n’ose plus sortir de chez moi.

Je tue le temps en effaçant à nouveau les empruntes laissées par mon plus fidèle compagnon rentré de sa randonnée quotidienne. Au vu des évènements, la pauvre bête ne pourra sans doute plus sortir. J’en ai le cœur serré. Il aime tant le grand air. Je prends conscience que ma vie s’est peu à peu organisée autour de lui. Ses repas, sa sieste … et ses caprices.

Avoir un caniche, un labrador ou un teckel demande du temps, certes. Mais j’ai dogue. Je vous laisse imaginer …

Affalé dans le canapé, il dort maintenant du sommeil du juste. Étonnée, je remarque qu’un peu de sang macule son museau. Mon Dieu ! Peut-être s’est-il blessé. Je tends machinalement la main vers lui et … le chien se redresse. D’un bond. Il me toise en grognant et tient sa gueule à quelques centimètres de mon visage. Ses yeux injectés de sang. Sa puissante mâchoire. Ses crocs.

Bon chien, Wolf ! Bon chien ! Bon chien !

  © 2007 - Céline Pollaert - Tous droits réservés.