Un signe dérangeant

William Wilson

 


« Quand tout le monde est bossu, la belle taille devient la monstruosité. » Honoré de BALZAC

Le lieu où débute l'histoire que voici n'a aucune espèce d'importance ; car, du jour où il vint au monde, nul ne s'en souvient, nul ne se soucia de sa venue, pas même sa mère pour qui ce ne fut qu'une formalité à remplir. Sa présence fut si inattendue, si peu souhaitée, que personne ne devait la remarquer, hormis ce merle qui vint se poser, à la hâte, sur ce qui lui servait de berceau. L'oiseau effleura, tout en chantant, les lèvres du petit avec ses ailes, juste avant de s'envoler en direction de l'orient. Sous le coup d'une émotion nouvelle, le nourrisson se mit pour la première fois à esquisser un sourire ; un sourire qui ne devait plus le quitter quand bien même le souvenir de l'oiseau se serait lui envolé.
Malgré l'aspect réjouissant de ce qui eût été pour tout autre un fabuleux présage, les premières années de l'enfant furent particulièrement désagréables. En dehors du manque d'affection dont il fit l'objet, sa mère, odieuse, ne le nourrissait qu'une fois sur deux, par oubli ou par fainéantise. Son père, un être infâme, acceptait mal les cris du petit, le secouant sans cesse dans l'espoir de le faire taire ; ce qui, aussi incroyable que cela puisse paraître, le faisait plutôt sourire ! Le père, qui n'y voyait là qu'une marque d'insolence, voulait enseigner à son fils les valeurs essentielles que sont l'autorité et le respect ; il eut recours à la force. Ce fut en vérité miraculeux que l'enfant puisse survivre à de tels traitements. Il n'y avait ni frayeur, ni chagrin, dans le regard de l'enfant, mais bien plutôt un amour inconditionnel ; rien ne semblait pouvoir le détourner de la sensation que lui procurait ce monde très beau, qui faisait que son expression joyeuse se renouvelait d'elle-même, simplement à la vue d'une petite fleur enveloppée d'herbe.
Lorsqu'il eut quatre ans, un médecin détecta une maigreur anormale et constata les nombreux hématomes qui recouvraient le corps du petit ; mais ce ne fut qu'à l'âge de sept ans qu'il fut retiré de la garde de ses parents, jugés indignes. On le plaça à l'orphelinat pour y faire l'expérience du sort réservé aux pupilles de la nation ; l'institution était anciennement un vaste domaine privé, qui, à la suite d'un lègue à caractère philanthropique devint propriété d'État ; située en pleine campagne, la demeure avait été bâtie au sommet d'une colline bordée d'arbres, annonçant une forêt plus dense à ses pieds. N'ayant jamais vu la nature d'aussi près, l'abondance de la flore et la faune devaient piquer la curiosité de l'enfant qui allait s'y épanouir autant que peut se faire ; à un âge où l'on se confronte aux autres pour affirmer sa personnalité, lui pouvait rester seul des heures durant à contempler les paysages qui s'offraient à lui ; il devait se passionner pour l'observation des oiseaux qu'il parviendrait à imiter en sifflant.
En contrepartie de ces moments privilégiés, le fragile enfant eût, hélas, à subir des brimades quotidiennes, au sein de l'orphelinat ; les enfants privés de famille et sans repères faisant parfois preuve de méchanceté, il devait en faire la cruelle expérience. Le garçonnet, qui semblait peu affecté de l'absence de ses tortionnaires de parents, parvint là encore à surmonter une situation pouvant nuire à tout autre. Lorsqu'on le chahutait – ou qu'on le brusquait – il ne répondait pas ; tout au plus haussait-il les épaules en esquissant un sourire. Les railleries ou l'agressivité continuelle de ses camarades ne suscitaient jamais la réaction escomptée ; – on eût dit qu'il arborait l'expression de celui qui pardonne. Ce comportement incompris était en parfaite contradiction avec les lois de la psychologie ordinaire ; suggérait une indifférence émotionnelle, une forme d'insensibilité, d'apathie.
Durant sa quinzième année on le plaça comme apprenti chez un charpentier chez qui il fut nourri, logé, blanchi, et aussi maltraité. Jamais cela n'affecta jamais l'humeur de l'apprenti qui ne demandait que de vivre à la campagne. Son patron, désireux de le voir s'initier aux métiers du bois, le fit travailler comme une bête de somme ; le jeune homme devenu très robuste grâce à ce mode de vie, manifesta de la reconnaissance à l'endroit de ce patron, qui continuait de le martyriser ; mais à aucun moment il n'essuya, de la part du jeune homme, le moindre sentiment de révolte ; au contraire crut-il déceler quelques élans affectifs de la part de celui qui eût pu être son petit-fils. L'employeur décida finalement de garder son employé, quinze longues années, au terme desquelles il rendit l'âme. Suite à cela, la petite entreprise familiale fut vendue par la sœur du défunt qui ne savait qu'en faire ; le pauvre et unique employé fut remercié du jour au lendemain.
Ne sachant pas où aller il se mit à errer avec ses maigres économies sur les routes de son beau pays ; le découvrant avec ses régions variées, admirant des plaines à perte de vue ; des collines ondulées et verdoyantes avec ses estives qui parcourent les monts parfois enneigés ; il traversait des villes, des villages, des hameaux ; il sillonnait des prés, des chemins escarpés, des routes bétonnées ; il longeait les lacs et les rivières, avec un égal bonheur. Le spectacle de la nature suscitait des émotions qui se muèrent graduellement en béatitude.
Il n'était pas rare qu'il partage son maigre repas avec des compagnons de route, – humains ou non – qui se joignaient à lui spontanément ; évidemment un tel mode de vie peut s'avérer mouvementé, jamais sans risque ; cela tenait beaucoup aux personnes malintentionnées qu'il pouvait être amené à rencontrer. Ainsi le pauvre homme se vit-il, rudoyé, malmené, détroussé même, à maintes reprises, par des vagabonds, des scélérats qui se défoulaient sur lui, lui reprochant systématiquement ce sourire inopportun qu'on s’évertuait à vouloir lui ôter. En vain.
Aux antipodes de la malveillance, son air aimable lui permettait de se faire embaucher pour les travaux des champs durant la belle saison. En le voyant si placide et tellement travailleur, il n'était pas rare que des propriétaires terriens veuillent lui offrir un emploi stable ; mais toujours déclinait-il poliment l'offre, choisissant de reprendre sa route avec son petit pécule ; il ne refusait pas ces généreuses propositions par crainte d'être trop exploité ; il n'y songeait même pas tant il aimait les gens ; mais plutôt préférait-il vivoter en itinérant, dormant dans les granges, sous les ponts ; cela ne le dérangeait pas de laver son linge à la rivière. N'avait-il pas connu d'autres formes d'inconfort ? Il vécut ainsi sept années… Malgré tous les avantages que suppose un mode de vie pastoral, il en ressortit prématurément usé, sans toutefois que cela n'affecte son heureux caractère.
Le matin d'une journée de fin d'été, sur la route qui le menait vers l'une des exploitations qui lui donnait du travail ; il croisa un vagabond comme lui, qui s'en allait chercher un emploi comme lui ; à la différence qu'il était bien en peine de trouver : on l'avait déjà rejeté d'un peu partout. Il semblait très affecté par sa situation ; avec un langage approximatif, il déclarait traverser une période difficile. Voyant son interlocuteur sourire benoîtement tandis que lui se plaignait amèrement de son sort, le vagabond mécontent pensait qu'il avait à faire à l'un de ses demeurés qui errent sur les routes ; et se dit que c'est à cause de ce genre de simplet, travaillant probablement pour rien, que lui ne trouve pas d'emploi ; l'homme fulminait en ressassant à haute voix ses misères dans le dessein de faire fléchir l'autre ; il émettait des propos un peu incohérents au sujet du désœuvrement dans lequel il se trouvait ; ses débordements donnaient à songer qu'il nourrissait le secret espoir d'obtenir une aide immédiate, ou qu'il voulait extirper une larme à son interlocuteur. L'autre, – tout aussi démuni – insouciant – souriait de plus belle, avec une fleur entre les dents, dont il mâchouillait la tige. Sans doute cherchait-il par cet élan à réconforter le malheureux ; qui maintenant s'emportait en grommelant des injures, pas seulement pour lui-même. Quand soudain son visage se colora sous l'impulsion d'un bouillonnement intérieur, – ses narines se dilatèrent – et, dans un élan de méchanceté, il poussa brutalement l'autre, dont la tête allait heurter une pierre en tombant. Alors l'agresseur fouillait-il machinalement les poches de l'homme à terre avant de disparaître.
La victime, étendue par terre : les muscles relâchés ; la respiration calme ; le visage détendu ; c'est ainsi qu'il s'en alla… emportant avec lui le secret de son merveilleux sourire.
Par-delà l'issue de ce drame humain, cet homme aimable, ce bon vivant, n'avait fait que d'accomplir ce qu'il estimait être un devoir pour lui-même et pour les autres ; n'ayant fait que manifester son amour de la vie ; un amour aveugle, qui autorise la libre acceptation de ce qui est. Mais ! Ce signe, cette expression joyeuse, qui paraît si évidente pour tout être en quête de bien-être, ne contrastait-il pas, présentement, avec le malheur de certains, pour ne pas dire de tous ? C'est ici seulement que l'on vérifie à quel point il peut paraître indécent d'être heureux.


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