Un homme ordinaire
Jean Winther
L’homme sort de la boutique. Il plonge dans
le bruit de la rue. Son cabas à la main, il progresse lentement sur le
trottoir. Les passants le croisent, indifférents. Il est âgé. Dans une ville
il vaut mieux être handicapé. Le handicap attire l’œil, entraîne la
compassion ou la répulsion, mais jamais l’indifférence. Dans le magasin il
avait retrouvé une étincelle de personnalité. Sur le trottoir il replonge
dans l’anonymat. Dans la boucherie il était monsieur Hoffman, au milieu des
passants il est redevenu une personne banale, ordinaire. À peine a-t-on fini
de le croiser qu’on oublie son visage. Il a pourtant une certaine allure
avec ses cheveux blancs soigneusement peignés vers l’arrière, son costume
gris usé par les années, un certain maintien malgré des épaules un peu
voûtées. Un observateur un peu attentif en aurait déduit que ce vieux
monsieur avait été un homme important. Au milieu de la ville, il n’est qu’un
vieillard faisant ses courses, un retraité sans importance. La solitude est
la compagne quotidienne d’Hoffman. Sa femme est morte il y a bien des
années. Ses enfants l’ont oublié. Pour résister à l’emprise du vide et de
l’indifférence, l’homme s’est bâti une carapace de souvenirs, de songes et
d’illusions. Pour son entourage c’est un homme ordinaire. Il faudrait
beaucoup de lucidité pour voir derrière cette cuirasse, la richesse de
l’univers qu’il transporte en lui. Il est le survivant d’une époque révolue,
tous ses amis sont morts et son monde d’autrefois n’existe plus que dans sa
mémoire.
Dans la boucherie quelques clients attendent d’être servis. La plupart sont
des habitués. Ils viennent là autant pour acheter leur viande que pour
discuter. Le boucher, en bon commerçant, connaît le nom de chaque client :
se faire appeler par son nom donne à chaque acheteur un sentiment
d’importance. Le patron et le commis plaisantent avec la clientèle.
L’atmosphère est détendue, différente de celle d’un hypermarché où l’on
passe de façon anonyme, devant les caissières, vestales indifférentes de la
société de consommation.
Une cliente, nouvelle dans le quartier, attend qu’on la serve. Elle regarde
le vieil homme s’éloigner dans la rue. Curieuse elle interroge la caissière
:
- Monsieur Hoffman c’est un vieux client ?
- Oh oui ! Cela fait des années qu’il vient à la boutique. En réfléchissant,
j’ai l’impression de l’avoir toujours connu.
- Il habite le quartier ?
- Oui dans un immeuble à 200 m d’ici.
- Vous le connaissez bien ?
- Oui et non. Il n’est pas très bavard. Je crois que c’est un ingénieur à la
retraite. Il doit être d’origine alsacienne, car il a un petit accent de
cette région.
Le tour de la dame arrive : la conversation dévie sur la tendresse du
rumsteck.
Monsieur Hoffman retrouve la quiétude de son appartement. Après avoir posé
ses achats sur la table de la cuisine, il va s’allonger sur son lit. Cette
promenade l’a fatigué. Souvent la solitude lui pèse. Il est content de
pouvoir discuter chez les commerçants, mais il est conscient du côté
artificiel de ces relations. Plusieurs fois il a essayé de s’asseoir dans le
square voisin et d’entamer la conversation avec des personnes de son âge. La
ville compte nombre de solitudes qui ne cherchent qu’à parler, surtout les
femmes qui sont plus nombreuses. Mais toutes ces rencontres l’ont laissé
insatisfait. C’est sûrement de sa faute, malgré tous ses efforts pour être
attentif, la conversation de ses interlocuteurs lui semble sans intérêt. À
chaque fois il ressent une sorte de soulagement à se retrouver seul dans son
appartement avec ses souvenirs.
C’est encore le cas aujourd’hui. Allongé sur son lit, son esprit vagabonde.
Il ne peut s’empêcher de penser à son passé, à ses heures de gloire. À
l’époque où il était un personnage important dans la force de l’âge. À sa
femme Maria qui s’accrochait à son bras. À son fils, à sa fille. Où sont-ils
maintenant ? Autrefois ils étaient fiers de lui. Parfois il sort quelques
photos d’une boite à chaussures et les regarde longuement. Elles sont les
reliques matérielles d’un passé révolu. Aujourd’hui il n’a pas la force
d’aller chercher la boite dans le placard. Ses souvenirs lui suffisent. Les
images défilent dans son cerveau, en désordre. Il essaie de se concentrer
sur certaines, mais le sommeil le gagne. Pour éviter de s’endormir, il
enfonce ses ongles dans les paumes de ses mains. Et la lucidité revient.
Sur le mur gris qu’il fixe, quelque chose est apparu ! Cela le réveille
complètement. Est-ce une saleté sur son œil ? Il ferme et frotte ses yeux
pour essayer de la faire disparaître. Il les ouvre... la « chose » est
encore là ! Elle le fixe. Il est paniqué ce n’est pas une tache ! Il voit un
œil... Il se sent transpercé par un regard glacé. Ce n’est pas possible !
Monsieur Hoffman ferme et frotte à nouveau les yeux. Lentement il les
rouvre... Il ne voit qu’un mur gris et uniforme. Il ressent une sorte de
soulagement : il s’était endormi et cet oeil n’était qu’un rêve ! Pourtant,
bien qu’il ne soit plus là, son souvenir est encore présent. Il le voit
toujours, il est gêné. Il a la même sensation que celle que l’on ressent
quand dans la rue on croise le regard d’un inconnu et qu’il vous fixe droit
dans les yeux. Il a l’impression que cet œil sait... Son pouls bat
douloureusement dans ses tempes. Il se lève, ouvre le buffet, sort un verre
et verse quelques gouttes d’un vieux marc. La chaleur de l’alcool le fait
revenir à la réalité. La réalité ? Cet œil semblait bien réel. Il ouvre la
télévision pour essayer de penser à autre chose.
Madame Germaine sort de sa loge flanquée de sa pelle et son balai. C’est une
habitude, tous les matins elle nettoie le hall de l’immeuble. Elle n’est pas
contente. Le vent qui a soufflé toute la nuit a ramené des papiers et des
feuilles de la rue. Elle râle pour le principe. D’abord ça fait du bien et
ça soulage. Ensuite madame Germaine est une sorte de philosophe. Elle ne se
pique pas de culture et de littérature comme la concierge de « L’élégance du
hérisson » (le comptable du quatrième lui a prêté le livre). Elle l’a lu,
parfois avec difficulté... mais pour une fois que l’on fait l’apologie des
concierges, elle a voulu le lire jusqu’au bout ! Non ! Madame Germaine a su
appliquer la philosophie dans ce qu’elle a de plus noble. Elle a donné un
sens à sa vie...Ça fait 20 ans qu’elle occupe la loge de l’immeuble. Ce
n’est pas la richesse et les fenêtres du logement qu’elle occupe avec son
mari donnent sur une cour bien sombre. Certains auraient sombré dans la
déprime ou la révolte. Ce n’est pas ce qu’a fait madame Germaine, elle a su
faire de sa vie non seulement quelque chose de « vivable », mais
d’intéressant. Elle est la plaque tournante de l’immeuble. Elle connaît tous
les locataires (c’est la moindre des choses pour une concierge !) mais en
plus elle a un mot aimable pour chacun même les grincheux. Grâce à ses
interlocuteurs, elle connaît tous les potins du quartier et se fait un
plaisir de les retransmettre aussitôt.
Justement, elle entend des pas dans l’escalier de gauche. Son oreille
entraînée lui fait reconnaître les pas de monsieur Hoffman. Ils se
connaissent bien tous les deux. Ce locataire est un vieil homme charmant.
Elle aimerait qu’il soit un peu plus bavard, mais il est comme il est ! Elle
apprécie la distinction qui se dégage de sa personne. C’était sûrement,
autrefois, un monsieur très bien. Il est serviable. Il accepte toujours de
la dépanner pour ses problèmes administratifs. Pendant longtemps il donnait
des cours particuliers, sans se faire payer, au fils Wallenstein de la femme
seule du 2e étage. En plus, il n’est pas chiche pour les étrennes de fin
d’année. Ce n’est pas comme certains !
Le voilà qui apparaît à la sortie de l’escalier. Il a son cabas à la main et
va faire ses courses. Il la salue et s’arrête pour lui parler du temps. Ah !
Le temps quelle source inépuisable de conversation ! Soudain au milieu d’une
phrase il s’arrête et la fixe d’un air effrayé. Elle l’interroge, mais il ne
semble pas entendre. Sans un mot, il file vers la sortie. Madame Germaine
pense : c’est bien triste de vieillir !
Monsieur Hoffman marche mécaniquement dans la rue, il est bouleversé. Que se
passe-t-il ? Tandis qu’il parlait à la concierge, il a vu apparaître un œil
sur le front de celle-ci. Le même que l’autre jour ! Il a failli avoir la
nausée. Il avait l’impression que cet œil le transperçait, vrillait son
cerveau et fouillait en lui. Instinctivement pour échapper au regard il
s’est précipité vers la sortie. Qu’a dû penser de lui madame Germaine ? Dans
la familiarité de la rue, il a retrouvé peu à peu ses esprits. Mais
maintenant il est inquiet. Ça fait deux fois qu’il le voit ! Ce n’est plus
un cauchemar, mais une hallucination... Il marche doucement sur le trottoir
fixant les pointes de ses chaussures. Il n’ose lever les yeux de peur de «
le » revoir...
Monsieur Hoffman n’a plus qu’une hantise : le voir réapparaître ! Une
semaine peut s’écouler sans que rien ne se passe. Puis soudain, n’importe
où, à n’importe quel moment « il » est là, incrusté dans un arbre, un mur,
une personne ou dans un objet. Chez lui, un jour, exaspéré il a jeté une
statuette sur le mur avec pour seul résultat de la briser en mille morceaux.
Il y a deux jours, monsieur Hoffman était chez le coiffeur et dans le miroir
« il » est apparu au centre de l’horloge placée derrière lui. Il n’a pu se
retenir, il s’est levé, a laissé un billet sur le plan de travail et s’est
enfui comme un malpropre dans la rue. Il a conscience maintenant que les
gens, qui le connaissent, le regardent d’une façon bizarre. Mais depuis
qu’il hallucine, sa vie a basculé. Quand il est seul chez lui il n’ose plus
penser à son passé. L’œil pourrait réapparaître... Pendant de longues
années, il a su s’accommoder avec sa conscience. « Cette chose » a tout
bouleversé. Il n’est pas croyant, cela ne l’empêche pas de voir là une
malédiction divine. Il essaie de se justifier : il n’a fait qu’obéir.
Plusieurs millions ont fait comme lui. Être obligé de se cacher si
longtemps, couper ses relations avec son pays, sa famille, ses amis est une
punition suffisante. Pourquoi le persécuter maintenant à la fin de sa vie ?
Il a tenté d’oublier en prenant des somnifères et des tranquillisants, mais
rien n’y fait. L’œil continue de le persécuter. Il a même brûlé les photos
de la boite, en vain.
Le docteur Alain Fournier médecin urgentiste boit un café au distributeur.
L’après-midi a été, une fois de plus, bien remplie. Le service, comme
toujours, ne désemplit pas. Faute de places de nombreux patients sont
couchés dans les couloirs sur des brancards attendant des examens plus
approfondis. Tandis qu’il sirote le liquide brûlant, appelé café, que
fournit l’appareil, il voit arriver David Rosenbaum, un collègue
radiologiste.
- Bonsoir Alain ! Je voudrais te parler d’un homme arrivé ce matin, monsieur
Hoffman.
- Parfaitement il a été ramassé inanimé sur la voie publique. D’après le
rapport que tu nous as fourni il a trois tumeurs au cerveau. À mon avis, il
est fichu, le mal est trop avancé !
- D’accord ! Mais je voudrais te parler d’autre chose à son sujet.
- Quoi ?
- Je connais cet homme. Il ne s’appelle pas Hoffman, mais Karl Krugel !
- Comment le sais-tu ?
- C’est un souvenir lointain toujours présent que je n’oublierais jamais :
Treblinka...
- Mais c’est un camp de concentration !
- Oui je n’en ai jamais parlé, ma famille et moi nous avons été déportés à
Treblinka en 1943, j’avais huit ans. Mes parents, mes frères et sœurs sont
morts. J’en ai réchappé par miracle. Karl Krugel était le médecin de ce camp
jamais je n’ai oublié son visage...
Le malade est allongé sur le lit, immobile, la face émaciée. Seul, le «
goutte-à-goutte » qui s’écoule donne un semblant de vie à la chambre.
David Rosenbaum s’est appuyé au pied du lit. Pendant de longues minutes, il
regarde « monsieur Hoffman ». C’est une véritable tempête qui se déroule
sous son crâne. Toute la douleur du passé resurgit. Il ne croyait pas
revivre cela avec une telle intensité. Les rôles sont inversés il a le
pouvoir d’éliminer son bourreau. Il continue de regarder ce visage qui a
hanté ses nuits depuis plus de trente ans.
Deux mots surgissent de sa bouche :
- Karl Krugel !
Le vieil homme sursaute et sort de sa léthargie. Il ouvre les yeux
horrifiés. Sa bouche essaie de prononcer quelque chose, mais rien ne sort.
David se penche un peu plus.
- Mon visage ne te dit rien, mais moi je me souviens. Treblinka 1943 !
À ces mots, le visage de Karl Krugel s’est crispé. Il est glacé de peur.
- Eh oui ! Je suis maintenant ton confrère. Mais toi, tu as violé le serment
d’Hippocrate, tu t’es servi de tes connaissances non pour guérir, mais pour
donner la mort. Tu sais que je peux aussi le faire. Ta pauvre carcasse
tremble non pas des remords que tu devrais avoir, mais de la peur de mourir
!
David s’éloigne un peu du lit.
- Eh bien non ! Je ne le ferai pas je ne suis pas un Karl Krugel. Je
laisserai le mal qui te ronge continuer à faire inexorablement son œuvre, je
ne me substituerai pas à la main de Dieu...
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