Un  homme d’Ecrythure 

 

Thierry de Gryse

 


Pour commodités m’avait-on dit, ce dont je me suis accommodé au-delà de mes espérances, ma mère avait confié l’éducation de son rejeton à son propre père - entendez mon grand-père maternel.
Ce jour là, l’histoire d’un après-midi, elle était venue reprendre son bien : un mioche malingre, inhibé et incurablement pensif…
Elle avait programmé de monter sur Chartres ; cette ville noyée dans un sombre océan de labours au milieu duquel se dresse l’aiguille vert pâle de la cathédrale. Cet univers de platitude s’appelle La Beauce.
Le Perche, lui, côtoie par obligation cette triste contrée en lui faisant l’aimable douceur de ses terres mamelonnées. Je n’ai jamais su voir autrement les touristes venus par cars entiers s’agglutiner au pied de la cathédrale que comme des mouches venues se perdre dans le vinaigre.
A nous alors, à nos aises, de forêts en bosquets, de villages en hameaux, du haut de nos collines, la tête dans les cieux, glissant sur des toboggans de verdure, nettoyant dans les serpentins d’eau claire le fond de nos culottes ou un genou effleuré ; à nous, à nous les vallées, les petits ponts courbes en pierre brune, les voûtes déférentes sous lesquelles, silencieuse, glisse l’onde dans un lent mouvement de miroir; à nous, à nous le nectar des tartines de nos goûters…
Cet après-midi là, ma mère et moi formions un duo aussi inattendu qu’incongru. Je ne posais pas la moindre question. Ma mère ne fit pas le moindre commentaire.
Nous nous retrouvions dans une pièce que je supposais salle d’attente : quelques chaises, une table basse, des revues éparses... Ce lieu m’était parfaitement inconnu.
Je sens battre, comme j’écris, le balancier de mes deux guiboles : « Fais pas ça », disait-elle. Je stoppais net, coupant court à toute inertie. Elle ne supportait pas le mouvement. Pouvait-elle tolérer l’immobilité, encore cette immobilité devait-elle être muette et conforme à la force de gravitation. Elle exerçait donc une pression de la main sur le genou retord qui au mépris de toute physique raidissait l’un de mes deux mollets ; et ce jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre, comme il sied, dans un parfait parallélisme vertical.
Quatre décennies plus tard, je sais encore la luminosité de cette journée qui enveloppait le lieu où nous nous trouvions ; à l’atome près court toujours le frisson de l’air sur ma peau.
J’avais d’abord songé à une destination médicale. J’étais donc atteint d’un trouble si grave qu’il avait été fait autour de cette maladie plus grand silence ; ma mère, elle-même, s’était soudain emparée de la conduite à tenir en circonstances aussi critiques. J’allais mourir…
Une femme d’un autre temps me tenait maintenant la tête entre ses deux mains reptiliennes, épiderme écailleuse et rare froidure. L’effort de concentration de ce serpent décati sonnait faux. Devais-je comprendre, cette fois, qu’elle avait eu l’idée saugrenue de s’enquêter de ce que deviendrait le moutard en prenant les soins ridicules d’une espèce de diseuse de bonne aventure ! A dire vrai l’antique visionnaire n’y voyait pas grand-chose. Elle se risqua bien un peu mais ma mère n’en eût pas pour son argent… Un billet de cinquante francs en échange de deux vagues indications. La première concernait ma caboche ; la seconde cette image : « Des livres Madame, je vois des livres …»
Vinrent les salutations d’usage comme terme à ce que je croyais n’être qu’un irréel interlude.
Le retour ne fut pas plus prodigue d’échanges, et je ne faisais que peu de cas de ce type de boniments.
Les jours qui suivirent cette récréation divinatoire furent d’un amusement nouveau ; jusqu’à ce que je me surprenne à me laisser aller à un jeu ridicule ; j’en venais finalement à m’essayer d’y rattacher quelconque réalité… L’imaginaire était en route…
Les livres ? Les fameux livres ? Ceux d’un collectionneur, d’un antiquaire, d’un bibliothécaire, d’un documentaliste, d’un libraire se dit le môme…
Les pensées, vagabondes, jolis ballons de l’Enfance portés au gré du vent, s’en allèrent encore… Et puis… Et puis survînt, tout à coup, dans la fulgurance d’un éclair, ce lumineux joyau, ce trait d’union merveilleux entre les livres et la caboche d’un gamin : un de ces livres parmi tous, écoutez bien, serait le Mien…
A cet instant même, magique s’il en est, l’Ecriture et moi étions scellés ; pour la seconde fois je venais au monde...
J’échafaudais mes premières phrases le soir même, dans mon lit, sous une lueur bleutée.
Ainsi, depuis quarante ans, je n’ai jamais cessé d’écrire. Des mots, des mots pêle-mêle, mêlés à la pelle sur le sable d’or qu’inlassablement recouvre le ressac de mes nuits.
Il s’en est écoulé de l’eau sous les ponts de pierres brunes...
Ce soir, je ne sais pas pourquoi, j’ai pris un crayon ; un crayon papier perdu au fond du cartable de l’écolier qui rêvait de devenir un homme d’Ecrythure. La faute à ma mère...

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