Une vie de rêve

William Wilson

 

 

« Il ne faut se permettre d’excès qu’avec les gens qu’on veut quitter bientôt. » Choderlos de LACLOS

En regardant chronologiquement les images d'elle-même dans l'album familial, une jeune femme s'étonnait de l'évolution de son visage avec le temps. Bien qu'elle puisse assez clairement se reconnaître dans la petite fille qu'elle avait été, force lui était d'admettre qu'elle avait considérablement changé. Bien que ses yeux soient toujours les mêmes, on eut dit que le masque autour avait subi une transformation. Ce qui est normal avec les années, mais pas forcément dans le sens où elle l'aurait voulu. À pas même vingt ans, elle estimait déjà subir les outrages du temps. Ses études et ses loisirs ne lui ayant pas laissé l'occasion de se reposer, elle manquait de sommeil depuis si longtemps, que cela se remarquait dans cette discrète coloration qui soulignait le dessous de son œil. La fatigue prolongée lui avait donné un teint grisâtre qui ne la quittait plus même durant les beaux jours. Participant aux soirées festives depuis son adolescence, elle avait peu profité de la lumière du jour, qui contrastait avec les ambiances tamisées des événements nocturnes auxquels elle participait chaque fin de semaine. En parallèle, l'opiniâtreté qu'exigent des études universitaires lui avait valu du surmenage en période d'examen. En dehors de ses problèmes de fatigue et des vapeurs liées à son mode de vie mouvementé, elle mangeait mal et trop. Elle vit apparaître des rondeurs, qui, si elles se montrèrent avantageuses dans un premier temps, allaient lui nuire par la suite. Finalement complexée pour un excès d'embonpoint dont elle ne pouvait se défaire. Et voilà que ses fesses, déjà volumineuses, commençaient à s'affaisser, sa poitrine aussi ; elle qui avait eu de si beaux cheveux, s'étonnait de les voir si abîmés, malgré la somme de produits de qualité qu'elle utilisait pour les parfaire. Sa peau avait perdu de sa douceur, malgré les huiles essentielles et les crèmes, elle avait perdu sa souplesse d'antan. Pires que cela, des irruptions cutanées dévastaient ponctuellement ce qui lui restait de beauté. Affligée par son état, elle avait le sentiment de n'être que le souvenir d'elle-même à un âge où d'autres resplendissent. Et lui semblait payer un prix élevé pour des excès assez courants lorsqu'on est jeune. Le montant lui apparaissait d'ailleurs si énorme qu'elle avait le sentiment de ne plus pouvoir séduire.
Le régime qu'elle fit, précisément au début du printemps, lui valut de se sentir épuisée au début des vacances d'été, éprouvée qu'elle était par sa situation d'ensemble. Elle interrompit du jour au lendemain ses frasques pour dormir des journées entières. Les rêves qu'elle fit, éveillaient un appétit, celui de continuer de dormir. Les désirs inconscients, refoulés à l'état de veille, s'épanchaient durant son sommeil, dans ses rêves ; les interdits s'y satisfaisaient, mais d'une façon détournée, voilée, symbolique. Ainsi la dormeuse s'affranchissait-elle de la réalité, jusqu'à ce que, au bout d'un certain temps, l'on s'en inquiète du côté de ses parents. La jeune femme se contenta-t-elle alors de scinder ses journées par une longue sieste, le reste du temps elle demeurait calme, lisait, écoutait de la musique, avant de s'assoupir. Depuis combien de temps ne s'était-elle pas prélassée de la sorte ? En sondant les profondeurs de son être, par-delà la désagréable sensation de vide, par-delà d'insondables abîmes, par-delà les gouffres aberrants du savoir pratique, elle parcourait des régions, assez mal définies, qui paraissent veiller à la prospérité de l'être, non pas pour ce qu'elles ont d'intelligible, mais bien parce qu'elles agissent sur soi avec charme et légèreté. Elle se félicitait de pouvoir se soustraire au tumulte du monde extérieur, se souciant plutôt de ses fluctuations intérieures. Elle prenait le temps de s'intéresser aux aspects de sa personnalité auxquels elle avait peu songé jusqu'ici, s'étonnait de ne pas s'ennuyer seule avec elle-même : elle fit du temps libre une source d'élévation. Elle n'éprouvait plus le besoin, pour se connaître, d'être aimée des autres, elle considérait ne rien devoir prouver, si ce n'est à elle-même. « Le monde peut bien attendre ! » songeait-elle.
Toujours en dormant beaucoup, elle profita avantageusement de la période estivale, afin de récupérer relativement à son ancien mode de vie. Lorsqu'il fut envisagé qu'elle se prépare à reprendre ses études, elle était en meilleure forme, son visage avait retrouvé de la fraîcheur, elle avait perdu du poids, ses problèmes d'éruption cutanée s'étaient dissipés, sa peau avait retrouvé de son éclat. Mais la jeune femme, estima que sa mine était celle d'une convalescente, et décida de suspendre ses études universitaires afin de prendre une année sabbatique. Afin, disait-elle, se remettre complètement. Autour d'elle, on convint que ce n'était finalement pas une mauvaise idée, puisqu'il s'agissait pour elle d'aller mieux.
Il s'établit alors de plus en plus une relation spéciale entre la jeune femme et son sommeil, pour lequel elle ménageait l'essentiel de ses journées. À la fin c'en était à se demander s'il elle n'était une rêveuse, au sens propre du terme. Même à l'état de veille elle basculait dans de longues méditations, s'ébattant dans ses pensées des heures durant. . Selon un cheminement personnel, elle extériorisait, sans être endormie, les souvenirs et les préoccupations qui l'obsédaient inconsciemment, qu'elle tachait d’ailleurs parfois de retranscrire sur une page blanche, dont elle aurait voulu recueillir, si ce n'est l’intégralité, du moins des vestiges
Lors de ses longs instants de farniente, en écoutant de la musique, en lisant, en flânant, en profitant et en dormant bien sûr, elle s'étonnait de d’une telle sérénité. Ainsi, l'introvertie, en se laissant happer par un océan de pensées agréables, avait-elle fait connaissance avec une personne qu'elle connaissait finalement assez peu, qui lui apparaissait autrement intéressante que ce malentendu auquel elle était parvenue avec une partie d'elle-même.
L'année s'écoula avec une rapidité déconcertante, et sans qu'elle s'en rende compte, la chenille s'était muée en papillon. Un papillon qui portait en lui et sur lui les couleurs de la beauté pure. Et pas seulement, elle était aussi la fleur sur laquelle ce dernier se pose avec grâce. Elle était tout ensemble. Son corps était simplement méconnaissable, désappointant. On se demande par quel prodige, la nature, si prodigue, si clémente, parvient à réaliser de telles beautés. Même à un âge où tout est encore possible, et quant bien même aurait-on entendu parler des bienfaits du sommeil réparateur, sa splendeur émouvante pour tous relevait du prodige. Un peu surprise de ce changement rapide, elle s'en alla hâtivement contempler les pages de l'album familial et réalisait avec contentement qu'elle vivait à nouveau en harmonie avec elle-même.
Lorsque la ravissante jeune femme décidait de s'en retourner à ses études, d'envisager la vie active, et surtout revoir des gens, elle n'en retira que des désagréments et des sauts d’humeur. Sa relation avec les garçons, si importante à cet âge, fut bien en deçà de ses espérances : on se bousculait beaucoup pour son aspect physique et la sexualité que cela inspire. Du côté des filles, elle s'apercevait qu'elle n'avait plus d'amie, mais plutôt des rivales. Depuis qu'elle avait changé et qu’elle resplendissait, elle n’éveillait plus cet esprit de camaraderie qui existe entre filles. Ses parents se désintéressaient de ses récents centres d'intérêt, dont les randonnées en pleine nature qu’elle pratiquait en éternelle convalescente. Ce n'est que lorsqu'elle vit se dessiner clairement son avenir dans le ciel de sa destinée, que le monde lui apparut d'un ennui sans fin, à mille lieues de ses songes délicieux dont le sommeil est le plus sûr gardien, des songes aussi transparente qu'une eau dans laquelle elle pouvait se mirer sans crainte. Aussi, la belle mélancolique préféra-elle recourir une fois encore à l'absence, simplement en allant s'étendre, afin de dormir, et dormir encore, se détournant par-là d'un destin prévisible, pour un autre, plus onirique.
Contrairement au conte du même nom, que tout le monde connaît, cette belle au bois dormant-là pourrait exprimer le désir impérieux de se réfugier dans les rêves, pour échapper à un mauvais sort.


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