Une histoire de coeurs

Richard Bresson

 


      Ils s’aimaient d’un amour rare, d’un amour de cinéma, déraisonné, au delà même des passions, presque mystique. Ils s’aimaient depuis dix ans. Ni plus, ni moins. Un Big bang qui s’éternisait. Et puis elle est morte. Sa dernière pensée fut pour lui, dans un virage raté.
Alors, tout s’est enchaîné. Le téléphone criant dans la nuit, le lointain bavardage de l’homme au taxi, l’arrivée à l’hôpital, illuminé comme un aéroport, la course dans les couloirs blancs. Et la porte, celle qu’il ne put jamais ouvrir. Puis ce médecin, gêné mais tenace, qui lui présentait une autorisation administrative. Son cœur était solide, disait-il, je vous en supplie, acceptez, vous sauverez une autre personne. Et il signa. Il signa la survie du cœur de celle qu’il aimait. Avant de s’enfermer avec elle dans la citadelle de ses souvenirs. Pendant de longs mois.
Un jour pourtant, le deuil apaisé, il revint au monde. Et dans ses pensées, une idée fixe mena ses premiers pas d’homme seul.

Elle avait la trentaine, elle était heureuse. Dans sa poitrine, depuis de longs mois, battait le cœur d’une autre. Elle était heureuse, pourtant son doux sourire se teintait souvent de tristesse. Fragile aurait pu être son prénom. Ce jour qui se levait, un de plus que la providence et la science lui offraient, elle l’avait attendu, souhaité. Mais la brusquerie des hommes l’effrayait. Sa curiosité ne serait-elle pas punie, ses rêves bouleversés, son cœur chaviré ?
Ce jour-là, un homme lui rendait visite. L’homme qui avait aimé son cœur lui rendait visite. Lequel d’entre eux était le plus impatient ? L’amant qui s’accrochait à un amour à jamais perdu ? La ressuscitée hantée par l’être qui l'habitait ?
L’homme était grand, brun, le front dégarni, les cheveux longs dans le cou. Un jean, une chemise aux manches courtes et sur le bras, une veste en toile froissée.
-  Bonjour.
Elle n’était pas belle, seulement douce. Plus grande, plus mince, la coiffure emprisonnée dans un foulard noué sur la nuque.
-  Entrez, je vous en prie.
-  Merci mademoiselle, merci beaucoup.
Il la précéda dans le corridor qui menait au salon. Ils se rencontraient pour la première fois, comme les membres d’une famille éparpillée qui tente de se reconstruire.
Deux êtres liés par la mort, par la vie, qui encombrait l’esprit de l’un, qui essoufflait les paroles de l’autre.
-  Je suis ravie de vous rencontrer, monsieur. Je... j’ai une dette envers vous.
-  Envers ma femme, mademoiselle.
-  Oui, excusez-moi. C’est difficile pour moi.
- Je comprends. Je vous avoue ne pas être très à l’aise également.
-  Un rafraîchissement ? Une bière, un alcool ?
-  Non. Elle me servait souvent un thé froid quand il faisait très chaud.
-  Je… je n’ai pas de thé… désolée.
Sa voix fluette semblait se dissoudre dans l’air. Plus elle tentait d’affirmer le ton, plus ses mots s’étouffaient dans un voile cotonneux. L'homme ne devait même plus l’entendre.
Il ne l’écoutait plus. La voix de la fille lui paraissait lointaine. Cette blonde malade ne ressemblait en rien à son amour disparu. Il regrettait son acte. Qu’avait-il espéré ? Tout cela était ridicule.
-  Mademoiselle, je crois que je vais m’absenter… un autre jour peut-être.
Jamais, pensa-t-il, plus jamais.
J’ai peur, pensa-t-elle, pourquoi ce cœur se trouble-t-il ?
-  Mademoiselle, puis-je vous demander…
-  Je vous écoute, demandez, monsieur.
Écouter les battements de son… de leur cœur, voilà ce qu’il souhaitait.
Poser son oreille sur sa poitrine, fermer les yeux et penser à elle. Un silence uniquement rythmé par le tam-tam de celui qui, avant, jouait le messager pour son amour. Attends, mon cœur te parle, le comprends-tu ? lui disait-elle. Attends, mon cœur s’affole, fais-moi l’amour, lui susurrait-elle.
Que risquait-elle ? Accomplir la lubie d’un désespéré, lui donner quelques instants de bonheur, pourquoi pas ! Elle retira son pull-over, se leva et s’approcha de l’homme. Il resta assis, son visage face au sein qui palpitait. Il prit l’une des mains de la jeune femme, ses doigts cherchèrent la veine qui follement battait dans le poignet. Les yeux clos, sa tête lentement bascula.
Mais, avant qu’il n’atteigne la peau, la voix de l’inconnue lui planta un poignard. Dans ses cœurs.
-  Vous vous rendez compte, mon fiancé doit bientôt arriver de son travail, s’il nous trouve dans cette situation ! Et elle rit. D’une façon charmante, naïve, sans mesurer le mal qu’innocemment elle libérait.
Trahison ! Mille fois ce mot heurta son esprit. Trahison ! Tout se déchirait, tout brûlait, tout explosait. Seul au monde, univers parallèle, ailleurs, seul avec une souffrance qui le rongeait, seul comme le naufragé dont les doigts se détachent lentement du radeau de fortune. Seul, au bord d’une sombre éternité où se consument les brûlures de la vie.
Trahison ! Il se leva brusquement et, hagard, demeura un moment face aux larmes qui le suppliaient de l’excuser.
Pardonner quoi ? Que ce cœur aime donc, il n’en était plus le propriétaire. Mourir, voilà ce qui comptait maintenant. Mourir. Pour la retrouver, elle et son coeur.
-  Excusez-moi, cria-t-il en sanglotant, je suis désolé.
Elle le vit partir en courant et elle pleura aussi. Vivre, voilà ce qui comptait maintenant, vivre et rassurer son cœur. Il était dix-huit heures, son fiancé ne tarderait plus, quelques minutes encore et il saurait trouver les mots qui consolent.
Trahison ! Mourir ! Elle, son cœur ! Mourir ! À cœur ouvert ! A tombeau ouvert ! Inexorablement l’aiguille du compteur de vitesse, se dirigeait vers le rouge. Alors le véhicule s’emballa, vers la voie de gauche, vers une autre voiture qui s’apprêtait à le croiser, vers un autre destin qui rejoignait sa fiancée, une jeune fille fragile.

Ils s’aimaient. Depuis peu, mais pour toujours. Ils s’aimaient, d’un amour rare. Elle surtout, qui avait côtoyé le néant, quelques mois auparavant. Et puis lui, aujourd'hui, dans cet hôpital, aux frontières de la mort. Un accident stupide alors qu’il regagnait son nid d’amour après une journée de travail.
Ensuite, tout s’est enchaîné, le piétinement du policier sur son paillasson, la sirène hurlante de la voiture qui la menait aux urgences, le martèlement rapide de ses pas dans les couloirs blancs, la porte qu’elle poussa, en priant.
Et ce médecin gêné qui lui fit face, un papier administratif dans la main.
- Son cœur est blessé, madame, mortellement. Il nous reste une chance, une seule, une greffe. L’autre victime de l’accident est décédée, mais par bonheur son cœur est solide, il sauvera votre fiancé.

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