Annie Mullenbach-Nigay
Un oiseau traverse la pelouse entre les pierres closes et chaudes du jardin.
L’air vibre. Dans un soupir le chien a posé sur l’herbe ses rêves et son museau,
au fond de ses yeux vagues défilent des marées de gazons frais et acidulés, des
gazons d’avant l’été.
Sur le transat à l’ombre du grand pin, Mirette ouvre un œil et plisse son nez
qu’elle a su garder si jeune. Du vent ! Une prune s’écrase sur la pelouse. Les
coins de la nappe se soulèvent mollement, sa frise répétée au petit point ondule
: pomme, poire, abricot… Mirette fredonne : « prune, pomme, poire, abricot, y’en
a une de trop… »
Cette vieille comptine ! Mirette sourit. Elle tient encore son stylo du bout des
doigts, des feuilles éparses sur les cuisses. En baissant les yeux elle peut
lire par le travers :
Cher ami…cher Antoine…cher…mon cher…mon cher ami Antoine…
Trop banal, trop intime, trop pompeux… Suranné ?... Pas assez jeune…Par
téléphone ce serait encore plus difficile, par e-mail si compliqué.
Mirette soupire.
« Cœur qui soupire n’a pas ce qu’il désire. »
La voix de sa grand-mère surgit des profondeurs de l’enfance.
Mémé ! Disparue depuis si longtemps et soudain si présente, corsetée de noir et
de mauve jusqu’aux reflets vagues de son chignon, jusqu’au cœur de l’été,
jusqu’au cœur de sa vie.
Mémé ! De la tenue en toutes circonstances, fidèle à l’ombre d’un regard pâli
sous la ligne bleue des Vosges, regard perdu sous le chemin des Dames, figé sous
le verre sépia face au grand lit.
Mirette baigne dans la fraîcheur de draps blancs impeccablement tirés en cet été
lointain où elle n’était qu’une petite fille sur la pointe de ses pieds devant
le grand cadre noir.
- C’est qui ?
- Ton grand-père.
J’étais une petite fille, tu allais mourir cette année-là, tu avais quel âge
mémé ?
Le tien, le mien, 53 ans, ou 54 !
Mirette se redresse sur sa chaise longue, la poitrine collée au tee-shirt où ses
seins en liberté font encore sa fierté.
Le même âge que mémé !
Mémé, j’ai ton âge et je danse, je plonge, je grimpe, je suis seule et je plais
encore…
Mirette s’agite, les feuillets glissent dénudant deux jambes sportives sous un
hâle parfait et un short trop court.
Elle tend les mains, grêlées de brun comme le gazon trop sec où les aiguilles de
pin s’enchevêtrent.
Ses mains ! Sa grand-mère avait les mêmes lorsqu’elle lissait d’un coup de
poignet le revers immaculé sur la couverture sombre. Mirette les cache sous les
feuilles blanches où les mots font des taches de son :
Cher…mon cher…mon ami…Antoine…
S’il n’avait pas ces années de moins, et elle, ces marques de plus.
Sur la pelouse desséchée le chien dresse une oreille, ouvre un œil réprobateur
et soupire…n’a pas ce qu’il désire…
Mémé, Mirette désire Antoine, à toi sa grand-mère elle peut bien l’avouer, vous
avez le même âge, celui de bientôt la retraite et des désirs fous.
Tu n’avais pas de ces désirs dans la grande chambre ?
Toi, tu avais un héros à vénérer, ta fille a eu le sien, les Vosges une seconde
fois s’en sont chargé. Nous n’en n’avons plus de héros, les grands-pères
d’aujourd’hui s’en vont, verre à la main dans un nuage de tabac, sur un lit de
soins intensifs, les plus téméraires sur l’autoroute un soir de long week-end,
les plus sportifs sur un court de tennis un après-midi de plein soleil, à moins
qu’ils n’aient déserté avant, les pensions alimentaires ont remplacé les
pensions de veuve de guerre.
Il n’y a plus de héros, mémé, la fidélité à un regard est restée dans l’autre
siècle avec le noir et blanc, nous c’est numérique, un petit clic et un grand
écran vide, pas de quoi meubler la solitude du grand lit coupé en deux. Alors
même les plus sages espèrent, regardent, recherchent, prolongent un été qui
s’attarde à dénuder les corps, l’âge est rayé du calendrier, l’hiver est une
saison d’antan.
A.N.T.O.I.N.E.
Mirette a tracé les lettres bien droites, s’appliquant à compter les bâtons, la
moitié de son âge à lui, le tiers du sien.
Le corps en fournaise, elle inspire cet été brûlant qui n’en finit pas de
repousser l’automne.
Antoine, viens, venez, je vous attends…Le jardin entier attend, le chien souffle
à peine, les fruits enguirlandés figent au bord de la nappe, les prunes se
retiennent aux branches.
Antoine, je vous attends pour dîner…
Elle respire. C’est simple, c’est amical, ils dîneront.
Quand ? Demain, soir.
Demain, parce que demain paraîtra moins empressé, les hommes n’aiment pas les
femmes trop pressées, et le soir, le soir il fera moins chaud, la pénombre
atténuera les différences, ses mains surtout seront moins visibles.
C’est sûr, à la rentrée elle les fera dépigmenter, trop bête d’être trahie par
ces taches d’un autre âge. Des fleurs de cimetière disait grand-mère et ses
mains alors semblaient sortir de la terre funèbre des tranchées.
Des gouttes de sueur coulent entre les seins de Mirette qui frissonne. Tout
était plus simple pour toi, mémé, tu avais accepté.
Donc, un dîner, sous les arbres, moins protocolaire qu’en salle à manger, moins
intime qu’au salon mais plus naturel, la nature n’a pas d’âge.
Une prune est tombée. Elle pourrait faire un clafoutis, privilège de sa
génération elle sait encore cuisiner.
Mirette ferme les yeux et s’abrite derrière sa nuit qu’elle savoure par avance.
Elle mettra une robe mince, celle qui lui fait une silhouette de jeune fille,
celle qui a la légèreté de tout offrir sous un voile de bienséance. Si elle est
encore femme elle n’en est pas moins grand-mère à son tour, de la tenue jusque
et surtout en amour.
- Mamie, tu dors ?…tu écrivais…
L’adolescence a envahi l’espace, le chien se déplie et s’en vient quêter une
caresse, sa queue zèbre l’air, deux prunes s’écrasent sur la nappe, en étoiles.
- Ma chérie…
La chérie plie vers Mirette ses 16 ans de liane gainée de noir juchée sur 16
centimètres de plate-forme pailletée, sans l’ombre d’un faux pli derrière les
piercings de son nombril largement dénudé au-dessus d’un châle d’opéra.
Elle balaie les feuillets de ses longues mèches brunes et pointe un ongle verni
de violet profond :
- « Antoine, je vous attends pour dîner demain soir »… Mamie ! c’est trop !
- …
- Comment as-tu deviné pour Antoine ? Il ne savait pas comment te le dire…il
avait peur que tu trouves son âge un peu trop…il est trop beau !…
Génération trop gémit Mirette, rétine irradiée par les pampilles trop brillantes
du châle trop serré sur des hanches trop minces.
- Une invitation par écrit, c’est trop classe ! Mais après dîner, ma petite
mamie, tu ne m’en voudras pas, j’irai danser ou au cinéma ou quelque part avec
lui. Maintenant tu sais, tu ne t’inquièteras plus, tu pourras finir ta soirée
tranquillement ici, avec Vulcain.
Un baiser violet sous un assaut de crinière sombre, une dernière giclée de
sequins dans les yeux de Mirette qui se brouillent et l’adolescente a déserté
l’ombre du pin. Elle chaloupe à travers branches entre les pattes désordonnées
du chien, semant des prunes dans son dos.
- Fais attention ! crie Mirette parce qu’il faut qu’elle crie.
- Mamie ! Tu pourrais faire un clafoutis !...
Elle s’est arrêtée à hauteur de la table et a posé les doigts sur les chairs
éclatées, entre gourmandise et dégoût. Les plis de la nappe s’envolutent autour
de ses jeans avec des grâces retrouvées de petite fille.
- …Et pourquoi tu n’inviterais pas aussi ce vieux monsieur qui te fait la cour ?
Il est trop…
Vieux, pense Mirette qui ne pense plus.
- Tu peux encore plaire, mamie, Antoine dit que tu ne fais pas ton âge !
Elle rit, la bouche pleine. Une caresse au chien et elle est partie, du jus sur
le violet des lèvres, les doigts poisseux.
- Attention, répète Mirette dans un souffle.
La nappe pend marbrée de tâches brunes sirupeuses.
Le chien a replongé du nez sur l’herbe rase, ses rêves de vertes marées envolés
derrière les pampilles trop clinquantes avec les prunes écrasées d’un été trop
mûr.
L’ombre a déserté le grand pin. Mirette demeure là, dans la lumière criblante du
soleil, avec ses mains, avec ses veines, avec ses tâches, avec ses rides.
Tout était simple pour toi, mémé, tu avais accepté.
Elle ramasse une feuille vierge, son stylo :
« Cher vieil ami, je vous attends pour dîner demain soir… »
Elle barre « vieil », respect des convenances, et elle soupire. Elle pourrait
tout aussi bien téléphoner.
Une prune s’écrase sur la pelouse. Prune, pomme, poire, abricot, y’en a une de
trop…
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