Un dernier voyage
Capucine Constant
Dans la chambre
ordonnée de l’hospice, Mémère dormait. Ce n’était pas l’heure de la sieste :
elle s’était tout simplement endormie. Comme épuisée par les présences
excessives de ses visiteurs qui s’occupaient déjà sans elle, elle avait fermé
les yeux et s’était laissé glisser dans un lourd et blanc sommeil.
Jonathan avait depuis un moment cessé de prêter attention à ses grands-parents,
un peu plus loin, qui parlaient gravement au docteur. Installé près du lit sur
l’austère fauteuil à repose-pieds, il avait commencé à retirer des petits
soldats de plastique de son sac à dos. Intimidé par le nouvel environnement et
par le silence envahissant qui s’y réverbérait, il plaçait patiemment ses
figurines une à une sur les accoudoirs du fauteuil. De temps en temps, il jetait
un regard à Mémère étendue dans le lit simple au cadre de bois, la tête grise
sur l’oreiller de flanelle et le maigre corps sous l’édredon froissé.
L’image de son arrière-grand-mère, inerte, bordée dans un lit qui n’était pas le
sien troublait profondément Jonathan. Autrefois, lorsqu’elle dormait, Mémère
faisait entendre des bruits terrifiants : des grondements de moteurs qui
s’étranglent et des barrissements fantastiques et jamais il n’aurait osé entrer
dans le sanctuaire de sa chambre ou même en entrebâiller la porte, préférant
attendre philosophiquement que Mémère en sorte d’elle-même, mystérieusement
ressourcée et disposée à discuter avec lui des grandes et des petites choses de
la vie. Maintenant, la respiration de Mémère se faisait discrète sous l’œil
attentif de chaque visiteur et Jonathan assistait sans distinction aux scènes
les plus intimes de son quotidien. Chacun de ses soupirs, tout comme ses objets
personnels, étaient sujets à être examinés et interprétés par un tous et chacun.
N’importe qui pouvait ouvrir ses tiroirs sous prétexte de veiller à son confort
et les objets démythifiés que Jonathan apercevait lorsqu’une infirmière ouvrait
l’armoire pour y ranger quelque chose ne contrastaient que trop de violemment
avec le bric-à-brac immémorial que Mémère conservait, avant, dans son bahut ou
son chiffonnier et auquel il n’avait que trop rarement accès.
Maintenant Mémère dormait juste à côté de lui et Jonathan continuait d’aligner
ses soldats d’un mouvement automatique. Les rangées de figurines s’allongeaient
graduellement sur les accotoirs rebondis du fauteuil. Les deux armées, d’un
côté, la grise, de l’autre la verte, bordaient le siège comme des sculptures,
une large allée.
C’était sa deuxième visite dans la nouvelle maison de son arrière-grand-mère. La
première fois, peut-être afin de créer une dernière fois l’illusion qu’elle
était bel et bien l’hôtesse dans ce domicile étranger, ils avaient emmené Mémère
dans la salle de séjour. Ils avaient traversé le long couloir, le temps d’une
éternité sordide, chacun des pas de l’aïeule dédoublé par ceux de la marchette
et résonnant dans le silence creux de l’hospice. Jonathan l’avait escortée un
moment, son impétuosité d’enfant freinée par la vision de ce corps exténué qui
s’acharnait avec une persévérance égale à mettre un pied devant l’autre.
Ils avaient alors passé l’après-midi dans ce triste salon que le personnel
infirmier traversait comme aléatoirement à pas affairés et feutrés. Toujours, on
demandait à Mémère si elle avait besoin ou envie de quelque chose et, sans
attendre de réponse, on allait lui chercher un coussin, une couverture, trop
heureux de pouvoir quitter un instant le boudoir dominical où les minutes
s’éternisaient. Pour justifier ce va-et-vient, on lui disait gaiement : « C’est
à notre tour maintenant, de nous occuper de toi ! » Perplexe, Jonathan se disait
ce devait être terrible pour elle, de voir les rôles s’inverser ainsi, de ne
plus pouvoir prendre soin de personne, de ne même plus pouvoir choisir comment
prendre soin d’elle-même.
Aujourd’hui, ils étaient restés dans sa chambre. Grand-maman s’était assurée que
sa mère avait tout ce dont elle avait besoin pour les prochains jours et,
pendant qu’elle récapitulait les rendez-vous chez divers spécialistes de la
santé et passait en revue les prosaïques objets de la table de chevet, Jonathan
avait pris place sur le bord du lit, sans trop savoir ce qui l’attendait.
Parfois, Mémère l’accueillait avec les mêmes baisers sonores et virils
qu’autrefois ; parfois, elle se détournait en se plaignant de maux trop réels ou
imaginaires. Aujourd’hui, elle l’avait faiblement serré dans ses bras et il
avait alors ouvert son poing, révélant d’un sourire de connivence le petit
soldat de plomb dont il savait que la vue la réjouirait. Avant, sa seule mention
déclenchait une avalanche d’anecdotes que Jonathan écoutait d’une oreille
conciliante, mi-blasé par ces récits d’une autre époque, mille fois ressassés,
mi-fasciné par leurs héros qui constituaient sa propre ascendance, depuis les
myriades d’enfants occupés à réinventer le cours de l’histoire sur le sol nu
d’un salon dépouillé jusqu’aux grands oncles, morts à la guerre ou emportés par
une fièvre inexorable. Et parfois montaient aux yeux de Mémère des larmes
complexes que Jonathan s’efforçait de faire tarir et d’élucider. Aujourd’hui,
Mémère s’était contentée de faire un lent clin d’œil en poussant un « pif, paf !
» archaïque, imitant le bruit des antiques fusils à baïonnettes.
« Tu parles fort ! », lui avait alors dit Jonathan.
« Han ? » avait-elle brusquement répondu.
Maintenant, elle ne disait plus « Pardon, mon cœur ? Parle plus fort, veux-tu
?», elle disait « Han ! » comme si on la tirait brutalement d’un rêve maussade.
Sa surdité avait mis fin au temps des confidences et des confessions, aux
chuchotements à son oreille gourmande et aux délicieux conciliabules où la voix
flûtée de l’enfant se mêlait doucement à la sienne, rauque et gutturale.
Maintenant, chaque tentative de dialogue se soldait par d’absurdes monologues
redondants et bien consciente de ce fait, Mémère glissait dans un autre univers
dès qu’on cessait de s’adresser directement à elle.
Grand-maman s’était finalement approchée de sa mère pour rajuster son appareil
auditif. Jonathan n’aimait pas voir les gens « jouer après » son
arrière-grand-mère : les infirmières, les médecins, la famille. Intérieurement,
il revivait la même sensation d’impuissance que lorsque sa mère le
débarbouillait dans un restaurant ou l’hiver, lorsqu’elle lui remontait sa
fermeture-éclair jusque dans le creux du cou. Mais, cette petite révolte
bouillonnante lui permettait aussi de se sentir plus proche de son
arrière-grand-mère et il trouvait dans cette dernière forme de solidarité un
certain réconfort.
Jonathan examinait maintenant ses petits soldats, les belles rangées qu’il avait
alignées avec une série de gestes méticuleux. Il avait toujours aimé la
précision d’objets disposés géométriquement et cet ordre avait généralement un
effet apaisant sur lui. Aujourd’hui pourtant, le jeu l’ennuyait et il s’y était
adonné plutôt pour détourner son esprit du visage inanimé de Mémère que par
véritable plaisir. Avec un certain détachement, il continuait de manipuler ses
soldats en méditant sur leur sens et leur valeur.
Il ne s’était jamais donné la peine de baptiser ses armées, constatait-il. Il
n’y avait pas non plus de bons ni de méchants. Il n’y avait que les vainqueurs
et les vaincus et les gris gagnaient toujours, menés par le petit soldat de
plomb qui faisait office de général. Sinon, ils étaient tous pareils : verts
comme la mauvaise herbe ou gris comme la cendre ; les jambes asymétriquement
plantées dans une base ovale ; un casque enfoncé sur une tête anonyme ; les deux
mains soudées à une mitraillette aux contours mal définis ; deux rubans de
munitions croisées sur chacune de leurs poitrines. Ils étaient faits de
plastique coulé et sur certains, à l’endroit où le moule s’était refermé, un
mince ruban de plastique formait une auréole translucide. Ils étaient mous au
toucher. En appuyant sur leur poitrine, on pouvait les écraser comme une
méchante gamelle en aluminium et alors, ils ne reprenaient plus leur forme
originale. Une bosse concave les défigurait, à laquelle s’ajoutait parfois une
cicatrice laiteuse, là où le plastique s’était déformé. Rien de comparable avec
le petit soldat de plomb qu’il tenait de son grand-oncle et qui avait été peint
avec amour, à l’aide d’un pinceau à un poil lui avait expliqué Mémère, pour les
détails comme les yeux ou les boutons d’or de l’habit bleu. Et même si la
peinture était égratignée à certains endroits, il avait gardé l’éclat d’un passé
lumineux et arborait fièrement tous les petits bouts d’âme de ceux qui lui
avaient fait prononcer des discours exaltants à l’aube d’une attaque stratégique
ou d’une judicieuse retraite.
Soudain enflammé par l’aura légendaire du petit personnage, Jonathan voulut le
faire s’adresser à ses fantassins et donna un coup de coude involontaire aux
soldats gris qui allèrent rouler par terre avec le bruit mat d’un château de
cartes qui s’effondre. Déconcerté, il contemplait les figurines éparpillées sur
le sol, mais, étrangement indifférent, n’éprouvait aucune envie de les replacer
dans leur formation originale. Les petits soldats verts, eux, se tenaient
toujours au garde-à-vous sur leur appuie-bras, tout imbus de leur victoire
gratuite. Jonathan emmena gravement son visage à leur hauteur, dans une sorte de
face à face disproportionné. Avec leurs têtes toutes vertes, ils lui faisaient
penser à de sournoises mantes religieuses ou à des martiens aux intentions
impénétrables et aux pouvoirs psychokinétiques. Un instant, il envisagea de les
faire dégringoler de leur piédestal en les balayant de la main, puis, il changea
d’avis en considérant leurs faces d’extraterrestres et finit par se mettre en
tête de leur procurer un vaisseau.
Ce n’est qu’alors que Jonathan remarqua le son étrange qui résonnait dans la
pièce. Il n’aurait pas pu dire quand il avait commencé, ni d’où il venait, se
manifestant comme une odeur qui s’impose soudain aux sens, née aussi
mystérieusement qu’elle ne se dissipe, par la suite. Bizarrement, le bruit
semblait émaner de son arrière-grand-mère. C’était une sorte de ruban de Moebius
auditif, chargé de modulations incohérentes et aigues. On aurait dit une voix
distordue et impartiale qui tentait de communiquer avec un être absent. Le son
était figé et réitératif, à peine audible, incompréhensible, un appel lancé dans
l’univers, persistant, obsédant. C’était un bruit d’OVNI, comme dans les films
d’extraterrestres lorsque le vaisseau spatial atterrit et que les faisceaux
lumineux balayent la surface de la planète à la recherche d’une victime ou d’un
élu.
Jonathan leva la tête et écouta un instant ces intonations mystérieuses, ce son
inaccessible qu’il se rappelait vaguement avoir déjà entendu quelque part. Il
chercha un moment à en découvrir l’origine et finit par reprendre son jeu,
convaincu de son inoffensivité, de son bien-fondé même, malgré ses accents
lancinants. Il s’empara d’un bol de bois qui traînait sur la table et dans
lequel Mémère mettait parfois du chocolat ou de petites menthes et y fit
solennellement monter les soldats verts officiellement métamorphosés en
martiens. Puis, il mit son soldat de plomb sur pied, l’inclinant un peu, comme
si le personnage scrutait le ciel avec un intérêt mêlé d’appréhension.
« Quel est donc ce bruit singulier ? » se demandait le général d’un air
mystifié.
De l’autre main, Jonathan faisait planer la soucoupe volante, « ou…iouiou…iouiou…
», lui faisait exécuter des ronds menaçants au dessus du soldat étonné. Les
petits bonhommes verts inspectaient la scène, impavides, du haut de leur aéronef
de bois. Dans l’esprit de Jonathan, le visage inanimé du soldat de plomb se
teintait alternativement d’anxiété et de curiosité devant ce phénomène
énigmatique dont il était incapable d’évaluer la portée. En arrière-plan, la
respiration silencieuse de Mémère se mêlait aux sifflements inégaux du vaisseau
imaginaire dont le soldat discernait maintenant la silhouette obscure.
Jonathan réfléchissait à la tournure que les événements devaient prendre. La
fuite était inutile. Que pouvait bien faire ce petit homme d’une autre époque,
seul devant ces pouvoirs mystérieux ? Celui qui, avec un courage exemplaire,
avait vaincu toutes les armées du monde, qui avait conquis les plus lointaines
contrées, se retrouvait maintenant avec un sentiment indéfinissable qui lui
remuait le ventre et devant lequel sa vaste expérience ne lui était d’aucun
secours. Le général attendait, inquiet et fébrile. Il guettait le ciel violacé ;
il tendait l’oreille à la voix surnaturelle du vaisseau chimérique, l’esprit
tiraillé entre la conviction que sa dernière heure était arrivée et la
perspective enivrante d’une dernière aventure qui le ferait accéder aux confins
de l’univers. Imperturbables, les extraterrestres continuaient de l’examiner,
discutaient dans leur langage inextricable de ce qu’ils voulaient faire de cet
homme d’un autre siècle puis, d’un accord unanime, dirigèrent un large rayon
indolore vers le général qui, stupéfait, se sentit devenir léger, léger, et
léviter au dessus du sol. En état d’apesanteur comme les cosmonautes des
générations futures, il regardait la terre s’éloigner et décroître en taille
alors que derrière lui, il sentait déjà les puissantes et oppressantes
vibrations de l’éblouissant vaisseau où son destin allait se jouer. Dans le
creux de sa main, Jonathan berçait son soldat, roide et froid, sentant le poids
du plomb sur sa paume et s’imaginant la petite âme qui s’agitait, comme un
insecte dans un bocal, oscillant entre le désir de s’abandonner à ce bel
engourdissement et la terreur qui s’emparait de lui à l’idée de se fondre dans
cette immensité béante et de renoncer ultimement à tout souvenir, à toute
identité, à toute humanité.
Avant que Jonathan n’ait décidé du sort du général, il entendit les pas confus
de sa grand-mère qui rentrait dans la pièce en glissant une main soucieuse sur
son visage. Elle esquissa un pas dans sa direction, mais interrompit son
mouvement en prenant conscience de l’étrange bruit qui emplissait la pièce. Elle
poussa un soupir de lassitude et elle se tourna vers Mémère : « Maman, ton
appareil ! » Puis, comme celle-ci ne réagissait pas, elle haussa le ton et
répéta avec impatience : « Maman ! ». Mémère ouvrit de tous petits yeux aux
pupilles éberluées et souleva doucement sa tête hirsute de l’oreiller comme pour
retrouver le fil perdu d’une de ses bribes d’existence.
Tout désemparé, Jonathan se faisait le spectateur impuissant d’un monde à
l’envers où impunément, la fille semblait disputer la mère, où l’aïeule
répondait soudainement à l’appellatif « maman » et où pour l’enfant qui veillait
maintenant sur le sommeil de l’adulte, la douceur des cheveux blancs avait
cruellement cessé d’être une source de réconfort.
« Tu veux continuer de dormir, maman ? » Mémère fit signe que oui et sa fille
lui enleva ses prothèses auditives. Le son mystérieux se tut. En regardant par
dessus la large épaule de sa grand-mère, Jonathan put entrevoir la source du
bruit d’OVNI : deux embryons couleur chair, des jumeaux non-nés, imbriqués l’un
dans l’autre comme le yin et le yang. D’un geste machinal, sa grand-mère rangea
l’appareil sur la table de chevet, entre l’étui à lunettes et le verre d’eau
maintenant tiède. Lorsqu’elle se retourna, son regard résigné rencontra le
visage bouleversé de Jonathan.
« Viens, mon cœur », dit-elle après un court silence. « Mémère est fatiguée. »
Et ils rangèrent ensemble les figurines de plastique dans le sac à dos. D’une
main obstinée, Jonathan serrait encore le petit soldat de plomb dont le dernier
voyage continuait de résonner comme un écho dans son imaginaire en suspens.
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2009
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