Un certain regard
Emmanuel Signorino
J’avais treize ans quand je suis venu à Cannes
pour la première fois avec mon père.
Il était pianiste de jazz et jouait dans les clubs et les soirées privées
pendant le festival.
Il avait accepté que je l’accompagne, à la seule condition que durant l’été je
rattrape mon retard accumulé pendant toute l’année scolaire. L’envie de liberté
avait été plus forte que tout le reste. J’avais bien trop souvent séché pour
aller au cinéma, ou simplement me perdre dans Paris. Depuis deux ans déjà, dès
les premiers jours de mai, chaque jour ou presque, je suppliais mon père de
m’emmener avec lui, mais jusqu’ici, il avait toujours refusé. C’est donc sans
grande conviction que je lui avais demandé:
“Je peux aller à Cannes avec toi ?”
“Oui, pourquoi pas.”
J’étais tellement habitué à ses réponses négatives que je lui avais fait
répéter, histoire de m’assurer que j’avais bien entendu. Mais non, je ne rêvais
pas, une fois de plus, il m’avait dit oui, mais très vite, m’avait précisé ce
qu’il exigeait de moi en contrepartie. Deux petites semaines à Cannes
impliquaient, tout un été de révisions et de devoirs, mais cela ne m’effrayait
pas plus que cela, j’avais une telle envie de soleil que j’aurais signé
n’importe quoi.
Nous étions arrivés au petit matin. La gare de Cannes m’avait un peu déçu, je la
trouvais minuscule et tellement ordinaire.
- Qu’est ce que tu crois ? avait fait mon père, Cannes est une petite ville,
sauf pendant le festival, là elle change de visage, comme une femme voulant
séduire le monde entier de ses charmes fous, elle est prête à toutes les
excentricités pour attirer les regards sur elle.
J’aimais quand mon père me parlait ainsi, il avait le chic pour sortir de belles
phrases sans le vouloir.
Aujourd’hui, après toutes ces années, je réalise que la première impression que
j’avais eue de Cannes était la bonne. Un immense décor de cinéma que toute
l’année des acteurs anonymes faisaient vivre de leur seule présence quotidienne
et banale, mais tellement importante. Il m’arrive encore de repenser à cette
phrase de mon père. Cannes, cette femme aux deux visages, m’évoquant tant
d’images, mais celle qui traduit le mieux ce que je ressens, est celle ci. Une
épouse et une mère de famille, qui pendant deux semaines, redeviendrait une
femme libre aimant la vie, la nuit et tous ses excès, oubliant tout pour
satisfaire ses propres désirs.
Un des nombreux amis de mon père, avait mis à notre disposition, un petit
appartement dans le quartier du Suquet. Je me revois, découvrir les ruelles en
pente ressemblant tant à l'Italie. C’était ici, que j’allais devenir adulte
malgré moi, mais je ne le savais pas encore. Mon père m’avait proposé de me
faire visiter la ville, mais je préférais faire connaissance avec elle, tout
seul, me laissant guider par les petits signes et clins d’œil, qu’elle ne
manquerait pas de m’adresser. C’est ainsi, que je me suis abandonné à elle, et à
sa douce folie. J’avais soif de la mer et de ses vagues que j’imaginais bien
plus grandes, qu’elles ne l’étaient en réalité, mais une fois sur la Croisette,
j’avais tout de suite oublié cette petite déception, en me concentrant sur les
îles de Lerins qui semblaient dessiner la silhouette allongée d’une femme. Je
marchais sur l’une des avenues les plus célèbres du monde, et je m’y habituais
très vite, trop vite sans doute. J’étais descendu sur la plage où des
photographes improvisaient une séance pour une starlette dont on n’entendrait
sûrement jamais plus parler, mais au moins elle aurait eu son fameux quart
d’heure de célébrité.
Les premiers jours, je n'ai pas arrêté de marcher dans les rues de Cannes. Je
voulais m'imprégner de son atmosphère particulière, oui d'elle, je voulais tout
connaitre, même ses secrets les plus intimes.
Derrière le festival et son faste, existait en coulisses une vie simple et
ordinaire que j'apprenais à découvrir et à aimer chaque jour. Très vite, j'avais
ressenti le besoin de m'éloigner de la Croisette et de son exubérance pour me
concentrer sur ce que j'appelais à l'époque, la vraie Cannes. Celle qui ne
brillait jamais mais à mes yeux, avait plus d'éclat que tout le reste. J'aimais
la simplicité du quartier République. Rue Mimont, je m'asseyais à la terrasse
d'un café arabe où je prenais un thé à la menthe très fort. J'aimais les façades
décrépies des ces magasins si vieux, dont on ignorait au premier abord, s'ils
étaient fermés pour toujours. A chaque fois, c'était une surprise quand le
commerçant levait le rideau de fer. C'était ce coté si humain et fragile, qui
manquait tant à l'autre Cannes.
Je m'étais lié d'amitié avec un peintre de la Croisette: Aldo. Ses toiles
n'étaient pas si différentes de celles des autres, mais lui, savait attirer
l'attention des passants. Il avait cette manière de poser son regard noir de
sicilien sur vous, comme une menace, avant de l'adoucir avec un sourire. C'est
ainsi, que j'avais fait sa connaissance, il m'avait fixé et moi, du haut de mes
treize ans, j'avais osé lui résister en refusant de baisser les yeux.
Désarmé, il avait éclaté de rire et m'avait invité à m'asseoir près de lui. Nous
avions passé toute l'après midi à parler, ou plutôt devrais-je dire à l'écouter.
Il semblait intarissable, s'accordant une petite pause de temps à autre, quand
un badaud s'approchait à portée de son regard. Il vendait peu, mais celui lui
suffisait pour vivre.
Il aimait répéter avec son accent italien:
"Ma guarda, j'ai tout ce dont j'ai besoin ! " en désignant la mer devant nous.
Mon bonheur est là, à portée de main. Tous les matins je me baigne, ensuite je
prends le café avec les amis. A midi, je mange avec qui veut bien de moi, je
prépare mes toiles et j'arrive ici. La vie est simple ragazzo, mais on cherche
toujours à se la compliquer avec tout un tas de conneries, comme les femmes,
l'argent, la gloire."
Je riais, pour dissimuler à quel point la justesse de ses paroles m'avait
touché.
Plus les jours passaient et plus mon père s'absentait, devenait transparent.
Lorsqu'il rentrait au petit matin, je dormais encore, et il ne restait jamais
bien longtemps. Il lui arrivait aussi de découcher plusieurs nuits de suite. Je
trouvais parfois quelques mots écrits à la va vite sur un paquet de cigarettes
vide ou dans un coin sur la première page de Nice-Matin. Il me souhaitait une
bonne journée, me promettait d'être là un peu plus tôt, tout en sachant qu'il
n'en serait rien, mais sans doute, se sentait-t-il obligé de me rassurer tant
bien que mal.
Je parlais de mon père à Aldo, tentant de lui expliquer le malaise que je
ressentais ces jours ci. J'avais trop souvent l'impression d'être une charge
trop lourde pour lui. Je me répétais souvent que sans moi, il serait sans aucun
doute devenu un grand musicien de jazz. Aldo m'écoutait en souriant. Ce n'est
que des années plus tard en me souvenant de son sourire que j'en avais
finalement compris toute la portée.
J'avais très vite calqué mon rythme de vie sur celui d'Aldo. Je le suivais comme
une ombre, nous étions devenus inséparables. Les jours se suivaient sans
pourtant se ressembler. Avec lui, j'apprenais tant de choses sur la vie à
travers le récit de la sienne.
C'était arrivé peu de temps avant la fin du festival. Un soir, Romy Schneider
s'était arrêtée devant nous, et pour la première fois, Aldo avait baissé les
yeux. L'actrice m'avait souri tendrement et à la différence d'Aldo j'avais osé
croiser son regard. Des minutes qui suivirent, je garde un souvenir à la fois
flou et précis par moments. Comme dans un rêve, je me revois montrer toutes les
toiles d'Aldo à Romy Schneider, ainsi que ses dessins dans une chemise. C'est à
ce moment là, que commence l'absence, cette étrange perte de contact avec la
réalité. Lorsque je suis revenu à moi, la toile choisie par la belle actrice
était déjà emballée, et une liasse de billets dans ma main. Avant de partir,
Romy Schneider m'avait embrassé. Comme un fantôme d'amour, elle s'était évanouie
dans la foule dense, sans que personne ne prête attention à elle.
C'était à ce moment, qu'Aldo et moi avions repris conscience en même temps. Je
lui avais tendu l'argent. Il y avait de quoi vivre au moins deux mois. Nous
pouvions plier boutique pour ce soir.
- Aldo, il faut que je raconte cela à mon père tout de suite !
- Maintenant ? Tu ne peux pas attendre ?
- Non ! Je pense qu'il est à la soirée de la MGM, tu sais où c'est ?
- On va trouver, ne t'en fais pas.
Une heure plus tard, nous étions devant un bar de nuit.
- C'est là. Tu es sur que tu veux entrer ? M’avait demandé Aldo
- Oui.
Il avait filé un billet au portier et j'étais entré. La pénombre était presque
totale, et j'avançais lentement me dirigeant vers l'unique source de lumière.
Une estrade faisant office de scène, où je ne sais pas par quel miracle l'on
avait réussi à hisser un piano sur lequel une silhouette avachie tentait tant
bien que mal de jouer "Singing in the rain".
Autour de moi, des ombres parfumées, allaient et venaient, se rencontraient et
se séparaient. J'étais invisible à leurs yeux et c'était mieux ainsi. Quand je
suis arrivé près de la scène, j'ai vu quelqu'un ressemblant à mon père, mais sur
le moment je ne pouvais pas croire que c'était lui. Et pourtant cet homme ivre,
embrassant une femme, était bien mon père. Inutile que je m'approche plus près.
Aujourd'hui encore, je ne sais toujours pas ce qui m'a fait le plus mal:
découvrir que mon père trompait ma mère ou tout simplement qu'il n'était en rien
ce grand artiste frustré que j'avais imaginé.
Une fois dehors, j'avais retrouvé Aldo.
- Excuse moi, j'ai dû me tromper, il n'était pas là.
- Ce n'est rien, tu lui diras demain matin. Allez, il se fait tard, il est
l'heure de dormir.
Il m'avait raccompagné. Au fond de moi, je savais qu'il avait tout deviné, mais
se taisait par pudeur.
J'avais passé mes dernières journées à Cannes seul. J'éprouvais un stupide
sentiment de honte et de culpabilité vis à vis d'Aldo. Je savais qu'entre nous,
plus rien ne serait comme avant. La faiblesse et la lâcheté de mon père avaient
tout gâché. Le matin de notre départ, il était venu me dire au revoir. Mon père
était en train de boucler sa valise.
- Je te présente Aldo, lui avais-je dit.
Ils avaient échangé les politesses d'usage, puis nous étions partis. J'étais à
la fois triste et soulagé de quitter Cannes. Je perdais un ami cher, mais d'un
autre côté je me détachais peu à peu d'un père qui ne méritait pas tout mon
amour.
La vie a fait, que j'ai attendu plus de quinze ans avant de revenir à Cannes.
J'avoue avoir cherché Aldo en vain. Plus personne ne semblait se souvenir de
lui. Parfois je me demande si je n'ai pas inventé toute cette histoire, même si
je sais que je n'ai pas rêvé. Les preuves existent. Dans un cahier, j'ai
conservé tous les mots écrits par mon père et surtout, deux regards resteront à
jamais gravés en moi, celui d'Aldo V et celui de Romy Schneider.
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2008 -
Emmanuel Signorino - Tous droits réservés.