Un sale type 

Antoine Kevisa

 

« Il y a deux choses qui abrègent la vie : la folie et la méchanceté » (Baltasar Garcian y Morales)

  

A quarante ans à peine, de petite taille, plus large de hanches que d’épaules, très myope, une calvitie insidieuse le débarrassant rapidement d’un reste de chevelure achromatique, Eric Langefiel est maître de conférences en Histoire-Géographie à l’université Montpellier-III. Il compense son manque de prestance par l’affirmation de son autorité professionnelle. Obséquieux à l’égard de sa hiérarchie, il exerce en permanence une pression tyrannique sur ses assistants et ses élèves. Il adore également capter l’attention d’un auditoire, lors de conférences qu’il tient régulièrement à l’auditorium de la chambre de commerce et d’industrie ou dans l’amphithéâtre de l’université Paul Valéry.

En réalité, Langefiel n’est pas particulièrement brillant, loin s'en faut. D’une intelligence ordinaire et d’une capacité d’analyse des plus quelconques, il possède toutefois assez de rouerie pour choisir avec soin des sujets d’études qui n’intéressent que le plus petit nombre de ses collègues –et même, si possible, aucun- pour ne souffrir d’aucune comparaison. Il se réjouit de constater que le vivier des profanes qui tentent de se singulariser en assistant, par exemple, à ses interventions sur "l'évolution de l'influence de l'église sur les chants traditionnels en Micronésie, du XIXème siècle à aujourd’hui ", semble inépuisable. La connaissance constituant le véritable pouvoir, ces oisifs se considèrent alors les récipiendaires privilégiés d’un inestimable savoir qu’ils se feront un devoir, avec une suffisante supériorité, de distiller à leur tour à la multitude pour la plus grande gloire du petit maître. Cette troupe de chats bottés est nécessaire et presque suffisante à ce piètre Marquis de Carabas mégalomaniaque. Caricature bouffonne du Marquis de Sade également, car un dérisoire sentiment de puissance émerge de temps à autres dans la vie conjugale de Langefiel, grâce à une épouse fade, niaise et totalement soumise à ses déviations sadomasochistes.

Langefiel est un être prudent jusqu’à la frilosité. Son autoritarisme et ses abus de pouvoir ne sont destinés qu’à des individus socialement ou psychologiquement faibles. Il ne s’attaque jamais à ses pairs. Il ne s’agit pas de solidarité ou d’esprit de corps, mais simplement de la crainte d’une riposte qu’il sait être incapable d’encaisser. Pour autant, son caractère vindicatif est réel. Vis à vis de ses égaux ou supérieurs, il s’exprime de manière indirecte, sournoise mais redoutablement efficace. Langefiel a sapé des réputations, et même détruit des carrières. A l'encontre d'un collègue endeuillé par la disparition de sa femme, le poison fut injecté avec méthode :

- Je m’inquiète beaucoup pour Trubert. Il n’a pas l’air de surmonter le choc. Et cette rumeur selon laquelle il se serait mis à boire est insupportable. Il faut le soutenir au lieu de l’enfoncer. Je ne sais pas vraiment quoi faire, mais il faudrait l’aider !

Ces propos, onctueusement enrobés de générosité et d’indignation, furent naturellement adressés exclusivement aux pires ennemis de Trubert. Dès lors, l’intempérance alléguée de ce dernier, inconnue auparavant, fut un secret de polichinelle pour l’administration et les corps professoraux et estudiantins. Bien sûr, peu importait que Trubert n’ait jamais sombré dans l’alcoolisme, même aux moments les plus douloureux de son veuvage. Lorsque ces ragots, amplifiés, revenaient à lui, Langefiel protestait de plus en plus mollement :

- Non, je ne peux pas croire ça ! Vous êtes sûr ? Et bien, malheureusement, cela prouve que les plus solides d’entre-nous ne sont pas hors d’atteinte de l’adversité…Pauvre Trubert…

Trois mois plus tard, Trubert fut fermement invité à solliciter un congé de longue maladie pour dépression profonde. Langefiel récupéra l’entier bénéfice de leur contribution à un ouvrage universitaire collectif intitulé "cultures et religions en Océanie". Cette contribution avait été essentiellement apportée par Trubert, mais quelle foi aurait pu être accordée aux réclamations –qui ne vinrent jamais- d’un individu dont l’ivrognerie était devenue de notoriété publique ?

Ce n’est, en exemple, qu’un des épisodes de l’odyssée malfaisante de Langefiel, parsemée de "faits d’armes" anonymes dont il jouit solitairement, répugnant à les relater dans le détail à son épouse Tatiana. Celle-ci, jugée trop stupide pour apprécier à leur juste mesure ces sordides fourberies lui tenant lieu de machiavélisme, est pourtant le meilleur des publics du petit homme : point ne lui est besoin de comprendre pour admirer dévotement sa moitié en buvant ses paroles dont elle ne peut appréhender le quart, mais qu'elle reçoit comme l'hostie de la communion.

~ * ~

Pour une complète perception de Langefiel, il faut intégrer le personnage de Tatiana. Moins âgée de quelques années que son mari, elle forme avec lui un couple… étonnant !

Toujours maltraitée, rabrouée sans ménagement devant des tiers par Langefiel, il arrive parfois à Tatiana de s’abandonner à des sanglots convulsifs, sonores et grotesques qui provoquent davantage l’hilarité difficilement contenue des spectateurs de ces épanchements, que leur sollicitude. Tatiana n’en veut jamais à Langefiel. Ses seuls reproches s’adressent à elle-même, incapable de se hisser à la hauteur de cet époux d’exception.

Langefiel est athée ; Tatiana, catholique convaincue, n’a donc plus mis les pieds dans une église depuis son mariage ; Langefiel a également exigé qu’elle cesse d’apporter son concours bénévole au Secours Catholique et aux Guides de France ; Tatiana s’est exécutée sans protester. Prétextant une allergie pathologique, Langefiel a contraint Tatiana à se débarrasser de son chat, Farine, qui lui tenait compagnie depuis huit ans. Les incompatibilités et les allergies de Langefiel ne se limitant pas aux animaux de compagnie, il a évacué définitivement la question des enfants et obligé Tatiana, consternée mais obéissante, à se faire stériliser. Quant à la mère de Tatiana, dont celle-ci est pourtant la fille unique, Langefiel n’imagine même pas consacrer une seule journée de libre à la visiter à Perpignan. Eric ne l’a jamais formulé expressément, mais Tatiana sent bien que cette belle-mère, veuve d’un ancien employé de voirie municipale ne présente pour lui aucun intérêt, voire l’insupporte avec son accent et son allure si populacières ! Aussi, Tatiana n’a-t-elle pas revu sa mère depuis plus de deux ans, se contentant de l’appeler au téléphone. Et encore est-ce le plus possible à partir de son bureau, pour ne pas indisposer Eric. Originellement d’une pruderie et d'une pudibonderie à toute épreuve, Tatiana a aussi cédé aux extravagantes exigences sexuelles de Langefiel. Sans en retirer le moindre plaisir physique, elle éprouve néanmoins la satisfaction affective de satisfaire, et peut-être de combler son mari - du moins l’espère t-elle- sur un plan intime.

Tatiana est même honteuse de son emploi à la Recette Principale des Postes de Montpellier, au guichet philatélie. Comment pourrait-elle raconter ses banales et mornes journées de travail à celui qui évolue dans de si hautes sphères et dont il la tient soigneusement écartée ? Pourtant, une fois, une seule fois, l'année dernière, Tatiana s’est sentie utile à Eric, malgré son complexe d'infériorité : Sur l’injonction de son maître adoré, elle a subtilisé des timbres courants à trois francs, mais présentant un défaut d’imprimerie et donc destinés à être détruits. Langefiel a déjà écoulé vingt et une des trente planches de cent timbres auprès d’officines philatéliques de Montpellier, Avignon, Aix-en-Provence, Marseille et Paris. Les anomalies des pièces dérobées ayant plus que décuplé leur valeur nominale, Langefiel a retiré un bénéfice important de son petit trafic. Manne dont Tatiana n’a nullement profité puisque la tenue du ménage est depuis toujours financée par son seul salaire, Langefiel ne lui donnant jamais un sou. Aujourd'hui encore, elle ne sait toujours pas ce qu’Eric peut bien faire de ses revenus très largement supérieurs aux siens. L’héritage conséquent, notamment en biens immobiliers situés à Montpellier, qu’a reçu Eric de son père décédé trois ans plus tôt, n’a absolument pas modifié leur train de vie. Le couple ne sort jamais. Ni théâtre, ni cinéma, ni concert, ni restaurant. Les besoins vestimentaires sont satisfaits au strict minimum, surtout pour Tatiana, Langefiel devant quant à lui assumer quelque peu les signes extérieurs de son appartenance à l’élite universitaire. Tatiana dépasse Eric d’une bonne demi tête ; Elle a donc interdiction de porter des chaussures à talons hauts. Sans avoir jamais été d’une beauté époustouflante, Tatiana était autrefois plutôt coquette. C’était avant son mariage, il y a quinze ans ; il y a une éternité, avant que l’angoisse permanente de décevoir Langefiel n’épaississe prématurément sa silhouette et ne bouffisse son visage. Pourtant, lorsqu’il arrive, très rarement, à Tatiana de s’examiner dans un miroir, elle croit y déceler encore la possibilité de retrouver un certain charme qui pourrait raviver l’intérêt d’Eric. Elle ne pense pas une seconde à d'autres hommes, même imaginaires ; hormis Eric, nul ne compte !

 

Tatiana, souffre-douleur consentant de Langefiel, pourrait porter au front, avec extase et fierté, une inscription marquée au fer rouge "NÉE POUR SOUFFRIR". Souffrir pour LUI, pour ERIC évidemment ! C’est pourquoi Tatiana n’inspire généralement aucune compassion.

Amoral, égoïste, hypocrite, manipulateur, cupide, avare et bien d'autres choses plus abjectes encore… Langefiel est un pur concentré d’inhumanité. Tatiana, elle, n’est rien ni personne, même pas l'ombre d'Eric… Elle est la suprême insignifiance incarnée ! Le must d'une existence transparente et inutile !

~ * ~

La première rencontre en tête-à-tête entre Langefiel et le conseiller Michel Baldavini, adjoint au maire de Montpellier, eut lieu dans le bureau de l'édile.

Ce matin-là, en sortant de son appartement du Boulevard Sarrail, Langlefiel s’était hâté fébrilement vers la place de la Comédie pour y prendre le tramway à destination de l’Hôtel de Ville. Trois semaines auparavant, un vin d’honneur y était donné en raison du départ en retraite d’un universitaire, par ailleurs conseiller municipal. Langefiel n’avait pu que saluer le Maire, très entouré. En revanche, il avait réussi à discuter longuement avec un de ses adjoints, notamment de généalogie. L’élu s’était montré très intéressé et avait révélé à Langefiel qu’il aurait souhaité connaître plus précisément la partie de l’arbre de son ascendance originaire de la région montpelliéraine, l’autre étant d’origine italienne. Langefiel avait saisi avidement cette opportunité et proposé ses services et ceux du cercle auquel il appartient. L’adjoint avait paru assez gêné en déclarant ne pas vouloir abuser, mais Langefiel avait balayé ses objections en assurant que cela serait un plaisir pour lui et, surtout, une occasion d’assouvir une de ses grandes passions.

Après des recherches acharnées et anxieuses, Langefiel avait réuni des éléments qui avaient largement satisfait Baldavini. Au lycée, des démarches similaires sur des sujets quelconques, à destination de ses professeurs, l’avaient souvent fait traiter de "lèche-cul" par ses condisciples. A cette évocation, Langefiel a toujours eu un rictus de mépris. Il n’a jamais eu cure de ce que pouvait penser quiconque ne méritant pas de figurer dans son carnet d’adresses au titre de débiteur potentiel. Peut-être n’obtiendrait-il jamais rien de cet élu et il n’avait d’ailleurs rien de particulier à lui demander à l’époque. Mais, plus tard ? Aucune de ses actions n'était gratuite mais un investissement pour l'avenir. Et il sentait, assez confusément encore, que le moment de toucher les dividendes de son attitude servile se rapprochait…

Calculateur, Langefiel se définit plus encore par le caractère intuitif de son opportunisme qui a été payant une fois de plus. Baldavini l’avait chaleureusement remercié. Au cours des mois qui suivirent, les invitations à déjeuner et à dîner, seul à seul, s’étaient succédées, au rythme d’une ou deux fois par semaine, le plus fréquemment aux restaurants La Diligence et Le Chandelier. Baldavini réglait toujours la note, ayant repoussé d’emblée les protestations de pure forme de Langefiel, soulageant le cœur et le portefeuille effarouchés de ce dernier. Malgré la promesse d’une subvention au cercle de généalogie, Eric eut rapidement le sentiment que Baldavini ne s’intéressait plus que très modérément à la généalogie et à l'héraldique; d’ailleurs, lors de leurs entretiens, il n’en fut bientôt plus du tout question. Si Eric évoquait ces sujets en amorce de discussion, Baldavini déviait rapidement, avec un agacement manifeste. Il était également étonnant que cette sympathie récente n’ait pas conduit Baldavini à proposer une sortie en compagnie de leurs épouses respectives. Mais Eric n’avait aucune raison de s’en plaindre, redoutant plus que tout la mauvaise impression que la vulgaire médiocrité de Tatiania ne manquerait pas de produire sur un personnage de cette qualité.

Baldavini décrivait avec enthousiasme les grands dossiers du développement montpelliérain : rénovation de quartiers, intensification du réseau piétonnier, renforcement du potentiel de la Zone d’Aménagement Concertée de Figuières… Sans aucun prosélytisme, il demeurait toujours au niveau d’un exposé strictement économique. En étant choisi comme confident de renseignements qui dépassaient, de loin, le stade de l’information générale dispensée au citoyen lambda, Langefiel se sentait gonfler d’orgueil. Pourtant, au-delà de la satisfaction de sa vanité pathologique, il subodorait que le but véritable poursuivi par Baldavini n’avait pas encore été révélé.

Puis Baldavini en vint à suggérer à Langefiel de participer, à titre privé, à la société d’économie mixte du futur golf de dix-huit trous de la Pardéranne. Pour Baldavini, en tant qu’élu et donc initiateur public de ce projet, une prise d’intérêt était évidemment exclue puisque totalement illégale. Langefiel avait certes un confortable patrimoine composé essentiellement de biens immobiliers, mais ses liquidités étaient réduites. De plus, la grande bourgeoisie et les gros industriels de Montpellier et de la région n’avaient nullement besoin de l’apport financier d’Eric pour constituer le pôle privé destiné à donner corps à ce projet. Un obscur petit prof d'université n'avait pas sa place dans le cénacle politico-financier montpelliérain. Non, Baldavini n’était pas encore au cœur du sujet ! Langefiel comprit qu’il lui fallait effectuer le premier pas afin que Baldavini se dévoile tout à fait.

- Vous savez Michel, je n’ai vraiment pas l’envergure financière suffisante pour investir dans un tel projet. Et je le regrette ! Vous m’avez absolument convaincu que ceux qui participeront au développement de notre ville feront, de surcroît, une excellente opération pour eux-mêmes !

- C’est dommage Eric. Mais vous avez peut-être une autre solution… Je dois dîner un de ces jours prochains, avec quelques amis. J’aimerais que vous vous joigniez à nous.

C’est ainsi que Langefiel fit la connaissance de Claude Papalian et André Prudhomme, conseillers régionaux, ainsi que de deux entrepreneurs de travaux publics, Jean Pénin et Michel Bonier. A partir de là, les discussions devinrent ouvertes et l’enjeu plus clair. Langefiel s’était vu proposer de créer une société d’investissement grâce à des fonds qui lui seraient apportés par ses interlocuteurs. Simultanément, Langefiel rétrocéderait la quasi-totalité de ses parts à de nouveaux actionnaires dont les noms n’étaient pas inscrits sur l’acte sous seing privé non daté. En résumé, Langefiel devait accepter de servir de prête-nom, en contrepartie d’une infime -mais fort juteuse- participation à cette société, sans débourser un centime. De plus, Langefiel recevrait trois millions d'euros en liquide. Langefiel, qui n’avait jamais été torturé ni encombré par une quelconque forme de morale, avait été effrayé par l’énormité de l’opération et les risques encourus. Mais l’attrait du gain et l’évidente maîtrise de ses éventuels partenaires avaient vite emporté sa décision.

 

~ * ~

 

Deux mois plus tard, à l’aéroport Montpellier-Méditerrannée, Langefiel avait attendu le vol Air France en provenance de Paris sur lequel se trouvait Pénin, l’un des deux entrepreneurs véreux. Puis, à la sortie des voyageurs, Eric avait pris possession d’une valise de billets. Il avait été mortifié que le chauffeur de taxi l’oblige à se séparer de son précieux chargement pour le placer dans le coffre de la voiture. Arrivé à destination, il avait couru vers son immeuble, s’était engouffré dans l’ascenseur, avait ouvert sa porte en faisant par deux fois, dans son excitation, tomber ses clés. Il s’était ensuite précipité dans son bureau en refermant derrière lui, repoussant au passage avec brutalité cette gourdasse de Tatiana qui s'avançait, les lèvres tendues, pour souhaiter la bienvenue à son époux chéri. Il avait contemplé longtemps le contenu de la valise, tenté de compter les billets, se trompant, recommençant, y renonçant tant son trouble était grand. Samedi, Dix-huit heures vingt-cinq ! Trop tard pour déposer l’argent à sa banque. D’ailleurs, il lui faudrait changer d’agence pour ne pas susciter l’étonnement de son chargé de compte. Peut-être même répartir la somme entre plusieurs établissements. Voilà ! C’est exactement ce qu’il ferait dès lundi matin. Dans l’intervalle, il veillerait son magot. Il ne dormirait pas! Mais il fallait d’abord compter cet argent ! Il était certain que la somme exacte y était. Mais il voulait, il avait besoin de compter et recompter cette fortune pour réaliser vraiment, pour communier avec les billets. Il avait repris son comptage, s’était trompé encore et avait décidé de faire appel à Tatiana. Qu’elle serve à quelque chose, cette idiote, au moins une fois dans sa vie !

- Tatiana !

- Oui, mon chéri ?

- Viens dans mon bureau !

- Attends un moment, mon chéri. Je mets le lave-linge en marche et j’arrive.

- Ne m’emmerde pas avec ton foutu linge ! Je te dis de venir tout de suite ! Dépêche-toi !

Tatiana avait émis un petit couinement de contrariété, mais elle s’était exécutée docilement sans protester.

Au fond, puisque Eric ne pouvait exhiber son butin devant des tiers, il avait été heureux, une fois n’est pas coutume, que Tatiana fût le témoin de sa plus belle réussite. Tatiana, pantelante et bouche bée, avait regardé les tas de coupures d'euros empilés sur le bureau directoire d’Eric.

- Mais qu’est-ce que c’est, chéri ?

- Tu vois bien ce que c’est, espèce d’andouille ! C’est pas des sucres d’orge ! Ne pose pas de question débile ! Je ne te demande pas de débiter des âneries, mais seulement de compter avec moi, un point c’est tout !

Tout en abreuvant d’injures Tatiana parce qu’elle s’était trompée à plusieurs reprises, Langefiel avait fini par mener son entreprise à terme. Pas un euro ne manquait. Trois millions d'euros ! Tatiana avait fixé cette masse d’argent, ébahie, n’osant plus questionner Eric. Derrière les épais verres des lunettes, les petits yeux porcins de Langefiel allaient et venaient de l’argent au visage benêt de son épouse. Des sentiments mêlés de puissance, de mépris et de désir pervers l’envahissaient. Il s’était ébroué pour recouvrer ses esprits et avait aboyé :

- J’ai faim. Va me préparer à manger et sers-moi dans le bureau !

Quand Tatiana eut déposé devant lui un plateau-repas, elle fit mine de s'asseoir face à lui pour lui tenir compagnie, mais il la congédia sans ménagement:

- Allez, maintenant évacue! J’ai besoin de réfléchir. Et débranche le téléphone ! Je ne veux pas être emmerdé par ta mère !

Les événements dépassaient visiblement Tatiana. Eric l’avait expulsée avec rudesse du bureau et avait refermé à clé, afin de s’isoler. Elle était demeurée un instant devant le panneau, bouche bée, puis, autant par la force de l’habitude que par véritable détresse, elle s’était mise à pleurer.

Langefiel avait mangé avec voracité sans quitter du regard son riche étalage. Il avait compté encore quelques liasses, pour le plaisir. Il avait entendu le son de la télévision derrière la porte. Cette idiote était certainement captivée par une de ses inepties favorites ! Une nouvelle fois, il avait mesuré la hauteur qui séparait les cimes sur lesquelles il planait et l’abîme dans lequel pataugerait inexorablement cette imbécile pour le reste de son existence ! Plus que jamais, Tatiana l’énervait prodigieusement ! Et, de par ses instincts déviants, Eric eut envie d’aller la prendre, là-bas sur le canapé du salon, en la pinçant et la flagellant durement. C’était dans ces moments où il libérait ses pulsions sexuelles que s’exprimaient avec extase la supériorité et le mépris d’Eric.

Non ! Langefiel chassa de son esprit les fantasmes qui l’assaillaient. Ce n’était pas le moment !

Il était resté longtemps, seul, avec son argent. L’image d’un Harpagon s’était imposée à lui. Langefiel, habituellement sans aucun humour, avait souri à cette évocation; son sourire s’était transformé en un ricanement de dément :

- Ridicule ! Ridicule ? Qui est ridicule ? Ceux qui riraient de me voir ainsi ou moi avec ces trois millions d'euros? Trois millions d'euros ! Trois millions ! TROIS MILLIONS D'EUROS !

Eric avait éclaté d’un rire sadique et triomphant, avant de s’interrompre, subitement étreint par une terrible anxiété. Il s’était dirigé vers la porte, avait ouvert et appelé Tatiana du seuil, refusant de s’éloigner trop de son argent.

- TATIANA ! TA-TIA-NA !!!

- Oui, mon chéri ?

- Viens voir ! Vite !

- Qu'est-ce que tu veux, mon chéri?

- Ecoute-moi bien ! Tu vas laisser cette porte fermée jusqu’à lundi et n’ouvrir à personne si on sonne, dit-il en désignant l’entrée de l’appartement. Tu as bien compris ?

- Oui mon chéri, mais la concierge doit venir me voir demain matin pour prendre la mesure des fenêtres pour les rideaux…

-JE M’EN FOUS ! Je m’en fous de la concierge, je m'en fous de toi et je m'en fous de vos rideaux ! Tu m’obéis et tu fermes aussi les volets roulants ! ET TOUT DE SUITE !

Langefiel avait refermé la porte violemment, hors de lui ! En pleine crise de paranoïa, car l’appartement se situait au quatrième étage ! Il avait lui-même déroulé le store de son bureau pour se couper de ce monde hostile qui pouvait menacer son bien, le menacer lui dans ce qu'il avait de plus précieux.

Après plusieurs heures de veille, Eric avait finalement été vaincu par le sommeil. Lorsqu’il avait recouvré ses esprits, assis à son bureau, la tête posée sur ses bras croisés, il ressentit une lourde ankylose du bras droit et une légère douleur sur le haut du front dues à la position inconfortable prolongée. Il avait surtout besoin d’aller aux toilettes. La pendule accrochée au mur en face de lui indiquait dix heures trente.

Indécis, il avait regardé l’argent, puis ne pouvant plus se contenir, il s’était résolu à sortir et charger Tatiana de prendre le relais de la garde de son trésor.

- TATIA… La voix d’Eric s’était étranglée, tant la rage l’étouffait : le salon était inondé de lumière ! La baie vitrée était fermée, mais cette abrutie avait ouvert le volet du balcon !

Tatiana, assise dans le canapé, s’était tournée vers lui et avait risqué timidement :

- Bonjour, chéri.

La réponse d’Eric avait été vociférée :

- Je t’ai dit de laisser ce volet fermé ! Je ne peux rien te demander ! Tu es vraiment trop conne !

Instantanément, Tatiana adopta un trémolo larmoyant :

- Mais chéri, ce n’est pas de ma faute. Il ne marche pas. J’ai essayé de le débloquer, mais je n’y suis pas arrivé. Et je n'ai pas voulu te déran…

- LA FERME ! Je dois tout faire moi-même ! Tu es complètement nulle !

Langefiel, furieux, avait tenté de manœuvrer la manivelle du store et constaté le blocage. Il s’était alors hissé sur le tabouret dont avait dû se servir inutilement cette incapable de Tatiana, pour atteindre le mécanisme d’enroulement. Tatiana, qui l’avait suivi, avait dit d’une petite voix :

- Sois prudent mon chéri !

- Ah, toi, fous-moi la paix, triple buse !

- Attends, mon chéri, je vais te tenir avait osé insister Tatiana, en s’accrochant au pull-over d’Eric.

Débordant de haine, sentant une envie de meurtre le submerger, Langefiel fut tenté de la rejeter d’un violent coup de pied, mais avait préféré se concentrer sur l’indispensable réparation.

Soudainement, il avait senti le tabouret se dérober sous lui. Il avait battu l’air frénétiquement de ses petits bras pour tenter de se rétablir. Il avait cru un instant parvenir à éviter le vide et retomber en arrière sur le balcon. Mais ses tibias avaient heurté le haut de la balustrade et il avait basculé en avant, plongeant tête la première vers le béton éblouissant du trottoir. La stupeur l’avait empêché de manifester sa terreur. Il n’avait pas crié, tandis que le hurlement désespéré et strident de Tatiania avait occupé tout l’espace et le temps dont il eut conscience : environ vingt mètres et deux secondes…

 

~ * ~

 

Tatiania, vêtue de noir, hébétée et soutenue par sa mère, fixe un des grands cyprès du cimetière de Fabrègues, à onze kilomètres de Montpellier. Elle reçoit les condoléances d’un cercle restreint de collègues d’Eric, de quelques étudiants ainsi que de rares voisins venus témoigner leur sympathie à la veuve. Tatiania répond machinalement à chacun, balbutiant des bribes de remerciements incompréhensibles. Elle n’entend pas vraiment ce que lui disent ces gens dont la plupart lui sont inconnus. Derrière le masque hagard, son cerveau fonctionne parfaitement. Elle est plus lucide qu'elle ne l'a jamais été et ses idées la portent déjà loin de ce lieu, ailleurs, dans des paysages de vacances en harmonie avec la légèreté de son cœur.

- Ce tabouret de cuisine, je devais le jeter. J’avais bien vu que ses pieds ne tenaient plus que par deux vis à peine fixées dans le bois compressé complètement pourri. Lorsque le store s’est bloqué, j’ai eu cette idée ! J’ai attendu pendant des heures qu’il ressorte de son bureau. Je n’étais pas certaine que le tabouret céderait, mais j’étais décidée à ce qu’il n’y ait pas de seconde tentative. Je le tenais agrippé par l’arrière de son chandail. Eric croyait que c’était par sécurité. Lorsque je l’ai senti vaciller, j’ai cru qu’il allait réussir à sauter hors de danger et à s'en sortir. Alors, j’ai imprimé une poussée sur ses reins. Pas fort. Presque rien. Mais cela a suffi pour qu’il tombe. Il me prenait pour une idiote ! Ils me prennent tous pour une idiote. Je m’en moque maintenant ! Je suis libérée ! Libre ! Riche et libre !

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