Turbulences  

Mary Rissel

 

La nuit a tout mangé en quelques minutes. Plus d'arbre, de piéton. De miaulement ou d'aboiement. De pétarade ou de cri. De lumière. Depuis ma fenêtre, je ne vois ni n'entends rien. Le monde dort sous un ciel de suie et se moque bien de mon insomnie. De l'étrange énergie qui s'empare de moi à mesure que je pénètre son silence. Sur mon bureau patientent une pile de feuilles blanches et un crayon bien affûté. C'est obligatoire. Pour parer à l'inspiration qui ne souffre aucune attente. Pourtant je reste plantée dans l'embrasure, les mains dans les poches et les yeux grands ouverts, vaguant d'un noir à un autre. Et puis un mot crochu clignote au fond de mon cerveau. Une lame froide. Une couleur assassine. Une voix en pique. Et cent autres choses encore. La multiplication est vertigineuse et désordonnée. Oppressante. L'envie me prend alors de réveiller l'immensité trop étale. D'en détériorer, peut-être même d'en saigner un bout. Avec mon crayon qui n'a pas l'ordinaire truand mais se régale d'excès.

 

À tâtons je gagne mon bureau. Une pression sur l'interrupteur de ma petite lampe et je m'assieds, pour écrire. Des heures pendant lesquelles s'entremêlent la jubilation et l'horreur. Et s'il m'arrive de ralentir, ce n'est que pour rire plus à l'aise. Dans le dos du monde qui ronfle et se fout de la guêpe, des gamins aplatis, du bras baveux... Mais, pour comprendre, il te faut tourner la page et t'enfoncer dans cette sorte de patchwork conçu dans la fantaisie, donc sans vraiment de foi ou de loi.

 

Hein, pour rire, évidemment !

 

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