Trompe l'œil 

Jean-Pierre Schamber

Prix Pégase 2007

 

Alors qu’il travaillait à un trompe-l’œil d’un mètre sur un mètre trente représentant, dans leurs plus infimes détails, six cent vingt sept livres, portulans, publications, journaux divers, et deux cent quarante deux instruments d’optique scientifique, une soudaine douleur vrilla la poitrine de Bernard Dorville qui mourut dans les deux secondes qui suivirent. Son pinceau de martre à trois poils, avec lequel il s’appliquait à reproduire le gaufrage de la tranchefile d’une reliure en veau datant du XVIème siècle, zébra le panneau et s’immobilisa - les peintres de trompe-l’œil travaillant à plat - pas plus réel que les détails d’une hallucinante véracité qui faisaient la réputation du peintre.


Le miroir, élément indispensable dans lequel il avait l’habitude de se regarder pour intégrer son image à chacun de ses tableaux ne refléta plus que le sommet de son crâne qu’éclaircissait un début de tonsure.

Bernard Dorville constituait la valeur sûre de la Galerie Destambert, Avenue Matignon, spécialiste du trompe-l’œil. Ses toiles, qu’il mettait plusieurs mois à composer et à peindre, étaient vendues avant même d’être terminées. Leurs prix atteignaient cent trente mille à deux cent cinquante mille euros, selon le format. Cette cote exceptionnelle était justifiée par le fait que Dorville était sans contestation - même de la part de ses confrères - considéré comme le chef de file de l’école française du trompe-l’œil.

Le vrai peintre de trompe-l’œil ne peint jamais d’après une photo ou un document. Il reproduit lui-même en deux dimensions les objets qu’il a, au préalable, arrangés de la façon la plus complexe possible afin de multiplier la subtilité de leur reproduction. Parvenu à la perfection en matière d’organisation des compositions, de finesse des glacis et des vernis, Dorville n’éludait aucune des difficultés du genre. Il les multipliait au contraire. Accumulant les contraintes, les fausses perspectives, les jeux de miroir, les miniaturisations qui sont, pour l’amateur, autant de figures imposées sur lesquelles on juge l’artiste. Instinctivement la main se tendait pour chasser une mouche qui se promenait sur le tableau, ou pour retenir le crayon qui semblait devoir rouler et tomber à terre. Elle ne rencontrait que le vide et l’illusion : le trompe-l’œil.

Dorville ne se dépassait jamais aussi bien que dans les trois figures obligées de cette rigoureuse discipline. La première consistait à dissimuler sa signature dans les endroits les plus improbables du tableau. Les amateurs gardaient en mémoire quelques unes de ses plus belles réussites : ex-libris d’un ouvrage perché en haut d’une armoire et reflété dans un miroir, intitulé d’un bon de caisse de la Compagnie des Mines d’argent du Honduras de 1872, ou reproduction d’un tract appelant à la lutte des classes dans “l’Humanité” du 2 juin 1948. La deuxième était l’introduction dans le tableau de rébus de plus en plus complexes. Un de ses titres de gloire en la matière était cité dans tous les ouvrages de référence consacrés au trompe-l’œil : le célèbre titre palindrome du film pamphlet de Guy Debord “In Girum imus nocte et consumimur igni ”, dont il respectait la lecture dans les deux sens mais en y ajoutant sa variante en forme de boustrophédon, le tout inscrit sur un bordereau de livraison du Bazar de l’Hôtel de Ville accroché par un trombone rouillé à la caisse enregistreuse d’une mercerie. La troisième, enfin, et la plus magistrale, était la représentation dans tous les tableaux de son visage, comme une deuxième signature, mais miniaturisé à l’extrême, reflet du peintre peignant, dans le flanc d’une théière en argent, dans le verre d’un lorgnon, dans le poli d’une boule de billard, ou, son chef-d’œuvre, multiplié soixante-trois fois dans l’œil à facettes d’une mouche se promenant sur le manuscrit original de Sodome et Gomorrhe, corrections et paperolles incluses. Devant chaque nouvelle création, le connaisseur se plaisait à rechercher, dans le fatras d’objets hétéroclites, le visage buriné du peintre, entouré de cheveux longs et, surtout, sa particularité physique d’où il prétendait tenir son extraordinaire acuité visuelle, ses yeux vairons, l’œil droit noisette et l’œil gauche vert, dont il s’attachait à restituer très exactement les couleurs.

Prévenu par l’épouse de Dorville, Nathalie, peintre également mais qui avait choisi l’abstraction lyrique, sa forte poitrine l’empêchant de peindre à plat, le nez à trois centimètres du panneau, Guillaume Destambert évalua immédiatement le désastre économique que le décès subit de son peintre phare allait occasionner à sa Galerie. Rien ne laissait prévoir un tel accident. Âgé de cinquante cinq ans, mais de forte constitution et économe de sa santé comme le sont tous les trompe-l’œil, Dorville pouvait encore facilement prétendre à dix ans de production avant que le tremblement sénile, calamité absolue chez ces artistes, ne lui interdise d’exercer. L’exposition annuelle que la Galerie lui consacrait était un événement parisien très couru et permettait à Destambert d’écouler d’autres poulains de moindre talent. Il avait en outre une bonne dizaine de commandes avec des acomptes de trente pour cent déjà encaissés.

Nathalie Dorville, de vingt ans plus jeune que son époux, examina avec le galeriste les quelques toiles restant dans l’atelier, dérisoire reliquat du succès de son époux. Elle l’entraîna vers ses propres œuvres abstraites, qui s’accumulaient par dizaines et ne se vendaient pas, mais il déclina, invoquant la spécialisation de sa Galerie.

Six mois après le décès de Dorville, la veuve téléphona à Destambert et l’informa qu’elle venait de retrouver un tableau de son mari dissimulé dans une remise de leur manoir normand, en prévision, précisait-il dans une note jointe, d’éventuels jours difficiles. Le galeriste savait d’expérience ce que valent les découvertes “post-mortem” des œuvres de peintres célèbres. Il fut tout d’abord sceptique mais demanda néanmoins à voir, aucun faussaire n’étant jusqu’à présent parvenu à imiter un Dorville. Peut-être ce dernier avait-il anticipé cet accident cardiaque et voulut mettre à l’abri du besoin sa jeune épouse. Sur l’autoroute de Normandie, Destambert bâtissait des châteaux en Espagne. Rempli d’espoir, il arriva à Honfleur où Nathalie l’accueillit par un beau soir de pluie normande. Il constata qu’elle avait considérablement maigri, surtout de poitrine. Son deuil l’avait marquée et lui avait donné une silhouette plus fine ainsi qu’un charme évanescent. Elle le fit lanterner, parlant de choses et d’autres et, après un Calvados hors d’âge, point d’orgue d’un repas manifestement destiné à émousser son sens critique, elle l’entraîna dans une remise à la porte blindée, mais où la lumière était chiche. Elle l’installa dans un fauteuil Voltaire et lui découvrit le panneau.

Destambert en eut le souffle coupé. Le tableau, d’un mètre sur un mètre trente, format favori du peintre, représentait un stand du marché Biron, aux Puces de Saint Ouen, spécialisé dans les ouvrages sur la musique. Il accumulait les représentations de partitions autographes, de traités d’instrumentation et de lutherie, illustrés de gravures du XVIème siècle. Le tout lui sembla, de loin, être d’une exceptionnelle facture. Pendant qu’il contemplait le panneau, Nathalie lui apprit une autre bonne nouvelle. Dans les papiers trouvés en fouillant les tiroirs, Bernard indiquait que, dans leur mas de Ménerbes, il avait, dans un même souci de prévoyance, dissimulé deux autres panneaux de même dimension, qui pouvaient, estimait-elle, de même que celui-ci, se négocier à trois cent cinquante mille euros pièce, compte tenu de la flambée de la cote consécutive à la disparition du peintre.

Destambert pria Nathalie de le laisser seul pour étudier le tableau. Elle obtempéra d’un air pincé. À l’aide de son compte fils lumineux, il analysa centimètre par centimètre le travail de glacis et chacun des détails. Il lui fallut une bonne demi-heure pour découvrir le nom de Dorville porté comme éditeur sur la tranche écornée d’un traité d’arpeggione datant de 1649. Il n’acheva pas la résolution du rébus de lettres, qui commençait brillamment par L N É N O P Y - L I A V Q, L I A M É - F M R É N R V, L A C D A D A B … et continuait sur un thème assez polisson qui plaît en général à l’amateur. Toutes les lettres étaient faites avec des clés et les tasseaux en courbaril d’un rebec. Enfin, avec une réelle émotion - sentiment très rare chez un marchand de tableaux - il contempla la reproduction du visage de son ami Dorville, peignant le tableau, reflété dans une des clés de nacre d’un ophicléide et qui semblait lui faire un petit clin d’œil de l’au delà avec son œil noisette.

Cette image à elle seule semblait authentifier cette production surgie du néant et pourtant Guillaume Destambert sut de façon irréfragable qu’il était en présence d’un faux. Incapable de découvrir d’où provenait cette certitude, il rappela la veuve amaigrie, refusa de lui donner un quelconque verdict et demanda à se retirer dans la chambre qu’elle lui avait préparée. Avant de s’endormir, il feuilleta fiévreusement les catalogues des œuvres de Dorville qu’il avait édités puis, recru de fatigue, s’endormit, d’un sommeil agité, plein d’images en trompe-l’œil d’où Dorville sortait d’une tête d’épingle, le regardait fixement de ses yeux vairons, lui garantissant l’authenticité de la Joconde, alors qu’un chœur de commissaires-priseurs en costumes sombres entonnaient en une prosopopée antique : “Cherche le détail, cherche le détail, il ne s’agit que d’un détail”. Au matin, son pyjama et ses draps étaient trempés de sueur mais la conviction de Destambert était faite. Ses cauchemars avaient porté leur fruit. Il comprenait où était le détail révélateur et il se fustigeait d’avoir pu, ne serait-ce qu’un seul instant, croire à l’authenticité du tableau posthume.

Ses scrupules moraux étant ce que sont ceux d’un marchand de tableaux, il réfléchit à la meilleure façon de profiter de l’aubaine en en limitant les risques. Si lui-même avait été abusé ne serait-ce que quelques heures, aucun de ses clients ne pouvait détecter la falsification… à un détail près. Autour d’un crémeux petit déjeuner normand, il attaqua serré et demanda sans préambule à Nathalie QUI avait peint ce faux Dorville ainsi que ceux dont elle lui annonçait la miraculeuse découverte ? Il précisa fermement qu’il ne s’agissait pas de savoir SI c’était des faux – là-dessus sa conviction était faite – mais QUI en était l’auteur. Elle le prit de haut, étouffa un sanglot, se déclarant offensée de son attitude et de son manque de confiance, eux qui depuis plus de… Il l’arrêta d’un geste.
- S’il vous plaît Chère Amie, je sais que ce tableau est un faux tout comme ceux que vous allez découvrir ultérieurement, marques d’amour et de prévoyance de votre cher époux. J’en ai la preuve. Mais rassurez vous je suis prêt à les mettre en vente, comme authentiques. Pas dans les mêmes conditions, pour vous, que les vrais Dorville cela va de soi mais qui vous laisseront une bonne petite marge. Maintenant Nathalie, vous allez cessez de pleurnicher lorsque je vous aurai montré mon carnet de chèques, mais je dois savoir, pour notre sécurité à tous deux, qui a peint ces tableaux ?

Nathalie tenta brièvement de protester encore de l’authenticité des œuvres mais s’interrompit en voyant Destambert rempocher son carnet de chèques et se lever pour partir. Elle avoua que c’était elle. Bernard lui avait depuis longtemps enseigné l’art du trompe-l’œil pour qu’elle puisse l’aider dans sa production intensive et certains panneaux récents étaient le fruit de leur collaboration. Après une véritable discussion de maquignons normands, l’amenant à un accord sur la base de vingt-cinq pour cent du prix de vente, elle capitula. Elle hurla qu’il lui arrachait le cœur et que Bernard traitait à cinquante cinq pour cent. Il lui rétorqua que maintenant lui seul pouvait se porter garant de l’authenticité de cette production posthume.

Vaincue, elle s’approcha de lui, se fit très chatte et le supplia de lui dire au moins, puisqu’il avait été si méchant, d’où il tenait sa certitude. Il plongea ses yeux dans les siens qui reflétaient son visage comme dans un tableau de Dorville.


- A un détail près ils sont parfaits. Mais un détail qui est une erreur impardonnable ma Chère. Impardonnable à vous de l’avoir commise et à moi d’avoir mis quelques heures pour la découvrir. Qu’y a-t-il de plus important dans le trompe-l’œil, plus que dans toute autre école de peinture ? Le regard ma Chère, le regard. Et c’est pourquoi il vous faudra d’ailleurs modifier ce détail sur ces tableaux pour rectifier votre erreur.

Elle parut interloquée et dit qu’elle ne voyait pas en quoi…


- Nathalie, vous avez involontairement touché là à l’essence même du trompe-l’œil. Face à toutes ses compositions compliquées à l’extrême, Bernard ne pouvait peindre strictement que ce qu’il voyait. Vous, vous peignez ce que vous savez des choses, ou ce que vous croyez en savoir. Or, depuis la nuit des temps que l’artiste essaye de peindre son visage reflété dans l’eau calme d’un lac ou dans une surface de métal soigneusement poli, il l’inverse. Il peint les choses telle qu’elles sont mais il ne saisit que l’envers de lui-même puisqu’il a besoin d’un miroir. Vous, vous saviez que l’œil droit de Bernard était noisette et son œil gauche vert mais lui les voyait réfléchis, et par conséquent les peignait, inversés. Regardez-vous dans une glace et clignez un œil, vous verrez que vous clignez l’œil opposé. Pour votre gouverne cette particularité optique s’appelle la vision sagittale, la définition en est très compliquée mais sa démonstration en est simple et je vois que, ne me faisant pas confiance vous vous y employez.

En effet, tandis qu’il montait dans sa voiture, elle s’appliquait à vérifier ses dires en clignant des yeux devant le rétroviseur en faisant des grimaces qui lui donnaient l’air à la fois stupide et adorable. La regardant ainsi ; mincie - mais sa poitrine gardant encore de forts jolies rondeurs - jeune et jolie, penchée vers lui, il la trouva charmante et sentit monter en lui une envie de prolonger l’entretien ou de la revoir. Il le lui dit d’une façon assez directe, ce qui la fit rougir mais non pas refuser. Il estimait également mieux maîtriser ainsi la gestion des œuvres posthumes de Bernard Dorville. De son côté, toujours clignant des yeux, elle, supputait qu’elle pourrait l’amener à admettre dans sa galerie l’abstraction lyrique qui l’amusait bien plus que le trompe-l’œil. Ils arrangèrent donc une très prochaine escapade dans le Midi, afin d’aller examiner les peintures à Ménerbes. Elle eut alors un sourire charmant et lui demanda d’attendre un peu pour estimer les œuvres posthumes : “le temps que la peinture sèche, après que j’aurai réparé ; le détail”.


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