Annie Mullenbach Nigay
C’est encore l’été.
Dans la lumière de midi un oiseau s’est perché sur le plus haut des hauts
clochers.
Les notes de la Toccata de Bach résonnent sous les croisées de pierre. Elles
s’élèvent dans la nef du vaisseau central, s’échappent vers les travées et se
heurtent à la transparence des vitraux que traverse soudain un éclair de soleil,
un éclair d’anneau d’or sur ma robe si blanche.
L’oiseau a vibré.
Un court instant le grincement des gonds s’immisce dans le flux de l’orgue,
sitôt couvert par le crescendo des arpèges. Sous la poussée des portes un carré
de lumière s’agrandit jusqu’à l’intense.
L’oiseau est entré, il s’élance à travers le chœur, traînant derrière lui toute
la couleur du ciel.
Bleu.
Bleu, le regard qui me cherche et me trouve, me découvre.
Bleue, la mer où naviguait hier encore le marin, aujourd’hui un mari qui me tend
la main.
Et commence la lente descente de la nef vers la promesse de tout ce bleu, au
milieu de la foule qui se presse, amicale, curieuse, curieuse du bonheur des
nouveaux époux.
Bonheur… les dalles, polies d’un millier de pas, glissent sous nos pieds. Je
marche sur l’écume blanche des jours.
Bonheur… mon voile frémit et se gonfle, à peine retenu par des petites mains
malhabiles, promesses d’autres petites mains à venir.
Bonheur…un marin, enlevez-lui le N de navire et il reste un mari, accosté pour
le meilleur auprès de moi.
L’oiseau plane dans le ciel de pierre et les pierres des piliers s’effacent
lentement derrière nous.
Nous avançons sans hâte, notre temps n’est pas encore compté.
Les vieux saints de bois défilent et défilent les saints du calendrier… Malo,
Guénolé, Servan, Brieuc, les Gilles, les Yves et tous les autres dans le sillage
des jours.
L’oiseau tourne en rond.
Saint Antoine de Padoue, vous qui retrouvez tout, faites que je retrouve son
amour un instant perdu…Merci Saint Antoine !
Nous arrivons au bout de l’allée, là où la grande rosace défie le temps et les
amours qui passent.
La traversée va s’achever.
Déjà l’oiseau cherche la sortie.
L’orgue s’essouffle, les bas-côtés s’emplissent de nuit.
L’oiseau s’affole.
D’où vient ce froid à chaque pas plus intense et qu’aucune lumière ne vient plus
réchauffer ?
Par les portes grandes ouvertes le bleu de mer a viré au gris sale des tempêtes.
Gris…
Gris solitude.
Une plume tournoie.
L’oiseau est parti.
Je suis seule, seule sur le froid des dalles, corps glacé sous la laine noire
d’un manteau de deuil.
Seule, à travers l’odeur larmoyante des cierges.
Seule…un mari, ajoutez-lui le N de navire et il redevient marin, enfermé pour
l’éternité dans sa dernière barque de bois, parti en solitaire pour une autre
Traversée. Le pire vient d’aborder.
Encore quelques encablures et la descente de la nef s’achève là, au seuil de
partage de la vie et de la mort.
Je ferme les yeux, arrêtée dans l’espace, ne pas voir la longue caisse que l’on
va hisser à son dernier bord.
Des mains se pressent à mes côtés, parfum de sable au goût de sel, des mains
rondes et tendres, à peine sorties de l’enfance, déjà si fortes.
- Grand’mémé !... tu vas bien ?...
- Grand’mémé !... tu dors ?...
Les dernières notes de la Toccata s’écrasent dans un fracas de galets au bord
des vagues.
Des effluves de varech recouvrent la cire chaude qui s’éteint.
Là-haut, très haut, l’oiseau piaille, perché sur le plus haut des hauts rochers.
Je peine à soulever mes paupières.
- Ah ! tu dormais !
Il y a une note de soulagement dans la voix de l’adolescente penchée vers moi,
l’anneau de son piercing à hauteur de nombril, à hauteur de mes yeux qui
s’éblouissent.
L’oiseau criaille et s’élance.
Je frissonne dans l’odeur étale de la marée.
- Tu as froid ?...tu es toute gelée… mamie ! grand’mémé a froid !
L’oiseau a franchi la barre des nuages.
J’entends la voix de mamie qui, c’est drôle, fut aussi ma fille dans un autre
temps.
- Rassemblez vos affaires les enfants, nous allons rentrer, le temps…
Le temps, oui, laissez-moi le temps…
Les chemins de ma mémoire cherchent la lumière.
… laissez-moi le temps de sortir à son bras, ce ne sera plus long.
L’oiseau trace un dernier cercle au-dessus de la mer, un cercle parfait,
parfaite piste d’envol pour des bleus plus lointains.
Les enfants se sont groupés sur le sable. Ils m’entourent. Ils sont tous là. Il
est temps de sortir, mon amour…
©
2006 -
Annie Mullenbach Nigay -
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