Traquenard dans un hamac

Désirée Boillot 

 

Mon Dieu, mais quelle brise délicieuse… Et ce hamac en coco est d’un confortable ! Tout à fait ce qu’il faut pour lire mes manuscrits ! Ma belle-mère est d’un dévouement… Comme elle a eu raison de m’installer sous le mûrier ! L’ombre de ses branches est divine, exquise… Qu’il est bon de se faire dorloter par cette femme exceptionnelle, qui connait si bien mes goûts ! Je ne peux rien lui refuser. Pas ça ! Depuis le début des vacances, elle est aux petits soins pour moi. Non seulement elle me cuisine sans arrêt des plats délicieux, mais elle tempère aussi les assauts de Mathilde ! Telle mère, telle fille : Tu parles ! Il n’y a rien de plus faux ! Si je n’étais pas aussi bien installé, je ne pourrais pas m’astreindre à mon pensum. Un éditeur en vacances ne peut pas endurer la lecture de deux cents pages, s’il ne bénéficie pas des meilleures conditions ! Pour cela, le jardin est idéal. Surtout quand les enfants sont partis à la pêche… S’il fallait que je compte sur Mathilde pour me procurer un peu de bien-être ! Sans arrêt sur mon dos… Elle me persécute. Il a fallu que je démêle les cannes à pêche des mômes, que j’entortille les vers au bout des hameçons, avant de pouvoir enfin goûter un moment de sérénité… Voyons, j’en étais où ? Page trois… Non. Je viens de lire l’intro sur la présentation du canari. Page cinq. Embrayons, en avant toutes… Cet Eusèbe me donne envie de dormir. D’abord, quelle idée de s’appeler Eusèbe ! Je t’en ficherai, moi, des prénoms pareils… Il s’agit d’un pseudo, sans aucun doute. Franchement, je me demande où les gens vont chercher ça ! La Traversée du désert, en plus. Quel titre ! Nul. Prétentieux ! Pourquoi pas : Voyage au bout de la nuit, tant qu’on y est ! Franchement, c’est lamentable. Reprenons. « A force de se balancer comme un dingue, le canari se trouvait maintenant pris sur son perchoir dans un swing vertigineux… » C’est la meilleure de l’année, celle-là. Il est vraiment très con, ce canari. Je sens qu’il va mal finir. Soit dans la gueule du chat, soit écrabouillé au milieu de ses graines. Comment se fait-il que le comité de lecture ait pu me laisser lire un truc pareil ! Les filtres n’ont pas fonctionné cette fois-ci. Continuons. Page sept. « …l’énergie du canari semblait s’être décuplée, peut-être se grisait-il aussi, comme un petit enfant épris de liberté … » Moi aussi, j’ai envie de me griser un bon coup. Un verre de pinard à ras bord, pour faire passer les exploits de ce crétin d’oiseau. Je vous jure… Flûte, le vent se lève. Et bien sûr, l’auteur de cette œuvre géniale n’a pas pris la peine de brocher son manuscrit. Merde ! La page huit s’est envolée ! Ouf. Je la vois qui s’enroule autour des grilles du jardin. Elle n’ira pas bien loin, j’irai la récupérer tout à l’heure. Reprenons cette palpitante épopée. Je saute les pages neuf, dix… « …c’est alors que le chat, sans doute attiré par le raffut épouvantable qui régnait à l’intérieur de la cage, s’avança vers l’oiseau sur ses pattes de velours… » Qu’est ce que je disais ! Le voilà, le gros matou ! «… bondissant sur la table, il se posta dans une attitude de défi devant les barreaux vernis… » C’est mal dit, ça cloche, cette attitude de défi. Qu’est ce qu’il peut défier, le chat ? Rien du tout. Même pas ses moustaches… Il meurt d’envie de se faire l’oiseau, oui ! Et puis qu’est ce qu’on s’en fout, tiens ! Bon. Page onze, douze, blablabla… Allez, zou. Chapitre deux. Allons-y voir comment qu’il se démerde, le cui-cui…. Il continue de faire de la voltige sur son trapèze ! Il est obsédé, ou quoi ? C’est quand qu’il arrête de me donner la nausée ? « … Il exécutait des pirouettes et d’élégants saltos arrière, défiant les lois de l’équilibre, narguant le chat qui miaulait d’énervement… » Nous voilà bien ! On le comprend, le chat. Franchement, y a de quoi devenir nerveux. Vite, chapitre trois. Heureusement que c’est écrit en gros caractères… Ah. Enfin, un nouveau personnage. Je commençais à m’emmerder sévère. « Alertée par le bruit insolite qui filtrait par la porte, Gertrude entra brusquement dans la pièce… » Gertrude ! De mieux en mieux ! Et d’abord, d’où c’est qu’elle sort, celle-là ? Elle peut pas frapper avant d’entrer, comme tout le monde ? Ça aurait fait une ligne de plus, tant qu’à bourrer… « Constatant que l’oiseau était en mauvaise posture, elle se précipita, mains en avant, pour faire fuir le matou… » Bonne et saine réaction. Du balai, le matou. Dégage. Laisse le pov’ zoziau en paix. Frrrrout. « … mais le chat se mit à feuler et à cracher, et dans une attitude de menace, il se hérissa comme un tigre, gonfla son poil, doubla, tripla, sextupla de volume, devint menaçant… » Où c’est qu’on va, là ? Je sais pas pourquoi, mais je flaire un parfum de science-fiction tout à coup... Flûte, ce vent. La page trente-deux file vers la piscine. Merde. Je ne la vois plus, elle aura coulé. Faudra que j’aille la repêcher avec l’épuisette… Y en a marre. Et puis ça fraichit… Page quarante-quatre… Le chat s’est transformé en tigre, ok, je passe… Page cinquante. Il a bouffé Gertrude aussi. Ben dis donc, il est pas sympa, ce félin. Allez hop, je m’en vais me farcir le chapitre huit en diagonale, vite fait… Y en a combien, au fait, de chapitres ? Quinze. C’est jouable, ils sont tous à la pêche, je suis peinard. Avec un peu de chance, quand ils rentreront, j’aurai fini cette passionnante Traversée du désert. Courage. On se cramponne, on saute les digressions nulles… Chapitre je ne sais plus combien : « Où Gonzague terrasse la bête ». Allons-y alonzo, chaud devant. « …En traversant la rue des Peupliers du pimpant village de Bondoufle, une expression de stupeur se peigna sur le visage du jeune homme ». Ben bravo ! Peigna ! Je m’en vais te peigner le cuir, moi, tu vas voir ça, Eusèbe ! « Malgré la grande distance qui le séparait de la maison, il eut une sorte de prémonition. L’odeur du sang imprégnait ses narines, lui faisant redouter le pire… » Il a un pif épatant, le Gonzague. Il flaire l’odeur du sang à des kilomètres à la ronde, comme moi pour les navets. Poursuivons. « Il poussa la grille du jardin d’une main tremblante, car il croyait ouïr des rugissements épouvantables… » Croyait ouïr des rugissements épouvantables ! Il fallait l’écrire ! Faudrait que ça figure dans des annales. Que d’âneries, mon Dieu, mon Dieu… « …c’est alors que Gonzague discerna une boule de fourrure rousse ramassée sur elle-même, planquée entre les tuiles du toit… ». M’est avis qu’il va lui arriver une méga tuile, au Gonzague. De la très très très grosse tuile. Merci, le vent ! Plus de page quatre-vingt trois. Partie en vol plané par-dessus les thuyas, la page quatre-vingt trois ! Vive le mistral ! Tout le chapitre neuf s’est envolé. C’est joli, sur le gazon, ces feuillets qui dansent… C’est décoratif. Un tapis de feuilles légères maculant de blancheur l’herbe verdoyante… Trêve de lyrisme. Déjà seize heures. Accélérons un peu, j’ai hâte d’en finir. Chapitre douze… « Où Gonzague marcha dans le désert, longtemps… ». Aïe aïe aïe ! J’ai loupé une ellipse, là. Pas question de me la frapper. Mais qu’est ce qu’il fout, dans le désert, Gonzague, après avoir défié le tigre du Bengale sur le toit ? Il aurait pas mieux à faire que de compter les vautours ?... Oh, que c’est mal écrit ! : « … Les dunes moutonnantes lui firent penser à des dômes dorés de soleil, et il courait maintenant pour les attraper… » C’est même pas érotique ! A la place de dômes, j’aurais mis des seins ! Y a pas photo. Les dunes de sable évoquent de gros nibards, ça tombe sous le sens ! Enfin. Chacun ses fantasmes. Plus que quatre pages, et c’est plié…. Plus que deux, les autres sont allées rejoindre le tapis sur l’herbe. Je mettrai les enfants à contribution. Ils me ramasseront tout ça. Je ferai écrire trois lignes de refus par le comité de lecture, et l’affaire sera dans le sac. « Cher Monsieur, nous avons hautement apprécié vos qualités littéraires, mais blablablablabla, votre manuscrit ne correspond pas à notre ligne éditoriale ». Voyons la fin… « Un rayon de soleil perça soudain les persiennes. Quand Gertrude souleva ses paupières encore lourdes de sommeil, elle vit le chat au-dessus d’elle, qui la fixait de ses yeux jaunes». Ben voilà. C’était un rêve ! Et le chat attend que Gertrude lui file à bouffer ! Ha ha ha ha ha ! C’est nullissime, ce machin ! Je m’en vais lui passer un sacré savon, au comité de lecture. Ça va sérieusement barder. Et j’ai faim, maintenant. Mais voilà justement ma belle-mère qui arrive avec mon goûter.

- Alors, cette histoire ? Elle vous a envoûté ? Pris par la main jusqu’au fond du jardin ?
- En quelque sorte, Mamie....
- Comme je suis heureuse ! Venez que je vous embrasse !
- …
- Maintenant je peux vous le dire : Eusèbe, c’est moi !
- Vous ?
- Parfaitement ! Vous avez aimé l’action ?
- A… A…. Ah mais vachement. Terrible.
- Que je vous raconte : tout est parti de Coco. Un matin, il se balançait sur son perchoir comme un petit fou et la suite m’est venue d’une traite !
- Par exemple…
- J’ai commencé, doucement, par une gentille petite scène domestique, inoffensive, un peu à la façon de Flaubert vous voyez, et puis je me suis piquée au jeu, et j’y suis allée à fond les ballons !
- En effet. Il y a vraiment une sincère, une éprouvante montée de l’action…
- N’est ce pas ! J’ai travaillé mes effets, avec le chat qui se transforme en tigre…
- Très étonnant ce passage !
- Ensuite, l’imagination a pris le dessus, que voulez-vous. Je n’ai rien pu contrôler…
- Ça se sent, c’est vrai…
- Et j’ai brouillé les pistes, tissé des fils jusqu’à la chute !
- Très bien, la fin. Vraiment ébouriffante. J’ai été tenu en haleine, à tel point que je ne me suis pas rendu compte qu’il y avait du vent.
- Alors ?
- Alors, quoi ?
- Quand est-ce que je signe mon contrat ?
- Ben…Euh… On pourrait envisager…
- Septembre ?
- Vouiii… Juste une chose. Le titre cloche un peu.
- Mais on change tout de suite ! Tiens : « Voyage au bout de la nuit » s’il n’est pas déjà pris ! Vous êtes un ange, mon petit Jean !
  © avril 2006 - Désirée Boillot - Tous droits réservés.