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La trahison du vrai

Cyril Carau

 

 

Londres, fin avril 1891
Sa conscience n’était pas douée pour une casuistique de l’amour ; il virevoltait, batifolait, traînait là un temps, puis s’en allait vers d’autres couches. Pour être franc, son existence ressemblait à un opus incertum et ce qui servait admirablement à enchâsser les blocs épars de ses aventures était une sorte de désinvolture aristocratique. De notre cercle, Gabriel Darso était le prince. Peut-être l’aurions-nous quelque peu jalousé si sa beauté ne se teintait de cette innocence naïve qui rappelle l’enfance. Et puis il n’avait pas la séduction radine ; il savait faire profiter les amis.
La trentaine révolue, nous approchions l’âge de nous caser bourgeoisement, aussi cette saison se devait-t-elle d’être notre chant du cygne. Le Duc de Cotswold donnait une réception où ne manquerait aucun des plus beaux partis du royaume.
En effet, entre la fin avril et la fin juillet, au moment où s’achève la chasse à courre et où les sessions du Parlement réclament la présence des chefs de famille de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie dans la capitale impériale, se déroulait pour la gentry une suite de “rites” que l’on regroupait sous l’appellation de “saison”. Admirer les dernières œuvres reçues à l’appréciation de la Royal Academy. Assister quasi religieusement aux spectacles lyriques les plus prestigieux au Royal Italian Opera House. Se rendre aux réceptions tenues par les grands noms du “Tout Londres”, les dîners et les bals. Et puis, bien évidemment, trouver un époux pour les jeunes filles en âge de se marier.
Dehors, le brouillard recouvrait Londres et son odeur de crottin humide. Ici, tout se montrait derrière le scintillement du luxe et les toilettes ensoleillées… Tout se voit… On papillonne… On cherche… On attire.
Mille feux embrasaient cette réception. Pour la plupart des demoiselles, il s’agissait du bal des Débutantes. Le lustre de la première fois les traversait toutes d’un frisson enivré. Elles semblaient habillées de cette candeur sublime qui rend vivants au cœur les rêves d’autrefois.
Les renards aussi étaient dans le poulailler. Or, parmi toutes ces demoiselles, une flamboyait d’un éclat sans pareil. La beauté déstabilise toujours mais, là, il s’agissait d’autre chose.
Résidu atavique devant le divin, terreur sacrée qui appelle la transgression. Bien qu’elle n’eut qu’une poitrine modeste, un corps effilé, loin de la volupté matriarcale, cette inconnue inspirait la féminité dans sa majesté la plus sensuelle. Tout venait de son visage : absolument parfait dans la pureté. On eut voulu l’embrasser, la prendre, la posséder, l’incorporer à soi et en même temps se jeter à ses pieds pour l’adorer. Elle en devenait presque douloureuse de ravissement. Pourtant, pris un à un, les détails ne possédaient rien d’extraordinaire. Brune, le visage à peine ovale, des yeux noisette, le nez fin, des lèvres bien proportionnées à l’éclat carmin. Mais, tous ensemble réunis, on se trouvait devant le plus beau des visages qu’il nous eut été permis de voir. Elle devint objet de désir, d’amour inaccessible ou de défi pour chacun d’entre nous.
Gabriel semblait transfiguré en la regardant. Mais je n’y prêtais aucune attention ; n’étions-nous devenus les uns pour les autres, à cette seconde, des rivaux ?


De lutte toutefois il n’y eut point. La belle inconnue s’approcha de Gabriel et se présenta à lui le plus simplement du monde comme l’aurait fait une demi-mondaine ou une princesse qui se rit de l’étiquette… comme s’il était le seul à exister en cette réception. Cette impertinence accompagna la musique de chuchotements.
— Sybille de Garam, prononça-t-elle d’une voix teintée d’un léger accent qui me donna des frissons sans que je ne puisse véritablement me l’expliquer.
— Gabriel Darso, répondit mon ami, pour vous servir.
Et il s’empara de la main gantée de la jeune femme qu’il porta à ses lèvres. Puis tous deux fondirent dans le mouvement des valseurs.
Gabriel et Sybille ne se quittèrent pas de la soirée… ni le lendemain ni les semaines qui suivirent.
Durant cette période, je ne revis Gabriel que par intermittences. Il désertait de plus en plus notre groupe d’amis pour s’adonner entièrement à sa nouvelle passion. Si, au début, nous le comprenions, sourires en coin, un agacement se fit ressentir au fil des jours. Jamais Gabriel n’avait agi de la sorte.



Londres, le 24 mai 1891

Le va-et-vient des nuages jouait à démasquer le soleil dans un torrent de couleurs. Dehors, au loin, là-haut. Et pourtant sur la vitre se réverbérait une symphonie coruscante qui venait jusqu’à eux et semblait, presque par inadvertance, mécher d’or le noir de sa chevelure brune. Sybille enroula sa nudité autour de celle de son amant et de sa main l’aida à entrer en elle. Gabriel se donnait à cette volupté bien qu’il préférât habituellement mener les ébats.
Épiderme sur épiderme, l’odeur satinée de la jeune femme l’imprégnait d’une saveur citronnée - la douceur de ses seins longeant son corps, tout était caresse, enivrement. Modulant tour à tour au désir de se perdre l’ivresse de recommencer. Dans les battements de leurs cœurs, l’irrigation des vaisseaux, l’afflux violent d’oxygène… les amants, confondus, voyaient les images de leur plénitude, des images d’éclairs, de roulements d’onde, de mers incendiées… comme si leurs consciences n’en formaient plus qu’une en les transcendant tous deux. Ils ne pouvaient plus s’arrêter de jouir l’un de l’autre.
Oui, Gabriel goûtait là une ivresse, une perdition sans pareille, une transfiguration. Dans ses gémissements de plaisir, il entendait l’écho de sa propre jouissance… et dans son corps abandonné il voyait son propre don de soi. Il aimait enfin. Véritablement.
Celui qui fut un seigneur dans la débauche vivait une connivence à laquelle il n’osait même pas croire. Sa quête sans fin de conquêtes, de femmes, d’amours sans lendemain n’avait été que la répétition pathétique d’une aspiration infiniment sublime. Sybille l’amenait au cœur du mystère et du ravissement. Jusqu’alors il n’avait vécu que sous une éclipse où la couronne solaire demeurait inabordable, enfin elle le baignait d’étoiles avec ses baisers, l’embrasait de lumière avec son amour.
Au réveil, comme un fait d’évidence, il la demanda en mariage. La jeune femme accepta.



Londres, durant l’été 1891
Dans ce monde de facilités qu’est le nôtre, où le pouvoir, les plaisirs et les apparences priment sur tout, le bonheur conjugal de Gabriel et Sybille avait une valeur de clarté dans l’abîme. Mais c’était notre abîme, notre aveuglement. Et je l’avoue, pour la première fois, notre cercle d’amis éprouva de la jalousie envers celui que nous considérions comme notre prince. Une jalousie faite de rancœur mesquine. Je n’hésitais pas, quand nos routes se croisaient au théâtre ou dans quelques autres lieux mondains, à le taper de quelques centaines de livres, à le taquiner, à jouer du cynisme…
— Tu es amoureux en couple, mon ami, c’est indécent pour des anciens noceurs de notre espèce. Aussi ne sois pas ladre en plus ; cela rend laid. Ouvre ta bourse et déverse-la copieusement à l’intérieur de mes poches. Que j’en fasse un usage que toute bonne morale bourgeoise se doit de réprouver !
Puis un autre soir où j’avais un peu trop chargé sur le whisky après que ma maîtresse m’eut planqué pour un homme plus jeune et plus fortuné, la garce ! Je lâchais :
— Est-ce que tu existes encore réellement parmi nous, toi qui es possédé par l’amour ?
Si j’avais su !
Depuis cette remarque imbécile, Gabriel se surprenait à penser autrement, non pas des opinions en lesquelles il n’adhérait pas, mais selon des formes nouvelles que nos préjugés ne savaient structurer. La vérité, cette soif inextinguible, le rongeait au-delà de sa propre volonté, de ses propres désirs. Car lui-même ne se reconnaissait plus. Il appartenait à une communion qui le dépassait.
Les jours fondaient les uns dans les autres, mais l’obsession ne diminuait pas pour autant. Croissait-elle ? Peut-être ! Mais une chose était sûre ; elle attisait inlassablement le fourneau de la curiosité. Tel un amant jaloux, il en vint à suivre son épouse en catimini et souvent il revenait à l’improviste en leur foyer pour la surprendre en son quotidien sans lui. Il va de soi qu’il ressentait quelque honte à une attitude aussi indigne, voire irrationnelle… mais c’était plus fort que lui.
Il ne découvrait rien de compromettant, d’insolite ou même de suspect chez Sybille… qui menait la vie parfaitement rangée et prévisible de toute jeune épouse. Rien en elle d’étrange n’expliquait cet attachement, cette connivence merveilleuse qui unissait mon ami à elle… sinon
l’amour, tout simplement. Il décida donc d’abolir en son cœur, par la puissance de sa volonté, ce trouble enfiévré. Je sais, nous autres hommes avons parfois des naïvetés d’enfant ; on se croit maîtres de nos désirs, alors qu’ils dictent chaque ligne de nos destinées. Gabriel devait en faire les frais. Sa résolution se brisa rapidement devant le mystère de la vérité ; la connivence parfaite avec son épouse commença à se lézarder dans sa solitude obsessionnelle.



Londres, début octobre 1891
Un soir, Gabriel avait donné congé aux domestiques. Il était seul avec son épouse. Tout en lui suppliait de ne pas aller plus loin. Mais il devait savoir. Savoir qui était Sybille. Il connaissait son nom, il savait aussi qu’elle était orpheline, de petite noblesse de Galles et qu’elle avait passé la majorité de ses vingt ans dans les Carpates, d’où ces intonations dans sa voix qui conféraient à son anglais une saveur indéfinissable et trouble.
S’il lui était arrivé à différentes reprises d’espionner son épouse, de la filer dans les rues londoniennes ou de surgir à l’improviste de façon aussi pathétique que théâtrale, jamais il ne l’avait interrogée directement. D’ailleurs, à bien y repenser, sa conduite, comme ses sentiments, recelaient bien des contradictions. Mais voilà, au-delà de toute résolution, de toute logique, le ver de la curiosité, immiscé en sa conscience, le rongeait de façon insoutenable.
Le dîner, simple, fut rapidement consommé. Peut-être Sybille devina-t-elle l’intention de son mari. Elle prétexta une migraine pour aller se coucher. Ou pas ; une pâleur à peine visible à la lumière orangée des chandelles ternissait quelque peu le rose parfait de ses joues.
— Ah! laissa tomber Gabriel pris de court. Euh ! Attends, ajouta-t-il rapidement, d’une voix qu’il ne reconnut pas, je désirais te parler de quelque chose.
— Demain, d’accord! dit-elle, je suis vraiment fatiguée.
Je l’ai déjà fait remarquer : mon ami, en présence de son épouse, perdait ses moyens ou, plus exactement, toute autre considération que son amour fou pour Sybille s’estompait de son horizon. Il ne put qu’acquiescer.
— Vas-y, mon cœur. Je te prépare une tisane et je te rejoins.
— Merci, mon amour, dit-elle en s’avançant pour lui donner un baiser.

Sybille souriait. Dans la pénombre tamisée de la pièce, Gabriel ne vit rien de la détresse qui dévorait son regard.
Quand il se rendit dans leur chambre, seule une petite lampe dissipait avec maladresse les ténèbres. Sur le seuil, il ferma les yeux avant de parler. Sa résolution semblait indomptable, pour¬tant sa voix tremblait lorsqu’il prononça :
— Sybille, qui es-tu ? Que me fais-tu ? Qui es-tu réellement ?
Comme le silence seul lui répondit après quelque instant d’attente, il se força à ouvrir les paupières, à avancer d’un pas, puis d’un autre avant de répéter, plus obstiné, presque assuré :
— Qui es-tu donc, vraiment… dis-moi ? Que m’as-tu fait ?
Gabriel marcha jusqu’à l’alcôve, inflexible, posa la tasse sur la table de chevet et réitéra ses questions en élevant le ton :
— Qui es-tu réellement ? Que m’as-tu fait ?
Plus calmement il ajouta :
— Tu peux parler sans crainte, tu peux tout m’avouer.

Une seconde qui éclipsa tout en lui, il crut entendre : « Gabriel, je suis moi, seulement moi, ta femme… et je t’aime. » Mais non ! Rien ne vint, sinon une respiration entrecoupée de sanglots. Il demeura ainsi, terrible au-dessus de la forme sous les draps. Puis, saisi d’une colère froide il demanda de nouveau :
— Sybille, qui es-tu ? Que me fais-tu ? Qui es-tu réellement ?
La forme frissonnait à chaque mot qui tombait sur elle.
— Arrête, oublie ces questions ! Ne me le demande pas, je t’en supplie, murmura la voix qui provenait de l’ombre sur le lit, je ne saurais te mentir.
Une voix qui contenait toute la douceur et toute la douleur d’un même monde qu’il était en train de perdre.
J’avais lu dans le Livre des Remords que torturer une personne élève dans l’infamie, mais que rien n’était plus dégradant que violer une âme. Par ses questions, par son insistance détraquée, Gabriel agissait de même à l’encontre de Sybille ; il entrait par effraction en son être. Brutalement, il se jeta sur le lit. D’un geste violent, il retira la couverture qui recouvrait la jeune femme. Elle était nue, des larmes coulaient sur son visage d’albâtre. Encore et encore il l’interrogea. Finalement comme il ne supportait aucun silence, aucune supplication entre eux, Sybille lui répondit, vaincue.
Elle lui révéla tout… se livrant à lui jusqu’au bout de la vérité.
Gabriel ne l’aurait pas crue s’il ne savait que c’était vrai, s’il ne voyait s’accomplir ce qu’il perdait. Sa possession. Son rêve d’amour. Les traits magnifiques de Sybille commencèrent à s’éclipser, à se désagréger. Son corps sublime, avec la lenteur de l’irrémédiable, devint de plus en plus transparent, inconsistant. Voilà ce que Sybille ne pouvait être une fois le charme rompu. Une chair depuis longtemps disparue et qui s’accrochait à la vie. Pareille à un mensonge qui se répète sans cesse à vide… et se trahit.
Mais là où nous aurions reculé d’horreur et d’épouvante, Gabriel agit comme son cœur lui dictait… avec désespoir, avec frénésie. Il refusait de perdre Sybille. Avec des gestes emprunts de tendresse, d’une délicatesse accablée, il tenta de remédier aux désastres de l’entropie. Il voulait la rattraper, la coller à lui, lui rendre sa consistance et son illusion en lui donnant sa propre consistance et vigueur. En même temps, il s’efforçait de la rassurer, qu’il n’était pas trop tard, que tout allait recommencer, comme avant, en mieux… qu’il l’aimait, qu’elle était toujours belle, qu’elle était tout pour lui, qu’elle était plus que sa vie. Et tout le long de cette opération impossible et vaine, ses larmes tombaient sur ce néant qu’il étreignait.
Au matin, il ne restait plus rien de Sybille - sinon une déchirure dans l’âme de Gabriel et une empreinte humide sur le lit.



Je trouvai mon ami seul dans la pénombre de sa chambre. Assis sur le lit. Ombre dans l’ombre, on l’eut cru l’espace d’une seconde, ainsi affaissé, un instant désenchanté qui s’étend et se prolonge dans la réalité. Une légère odeur de brûlé perçait derrière le parfum de son épouse. Je la cherchai du regard. Je repérai sur la table de chevet une tasse de tisane, froide, que l’on n’avait pas touchée. Hormis sur le drapé l’empreinte d’un corps qui n’est plus, Gabriel était seul.
— C’est fini, tout est fini ; elle n’est plus là, dit-il.
— Elle t’a quitté ? me hasardai-je…

Mon ami, mon vieil ami leva ses yeux vers moi, des yeux que je ne reconnaissais pas… des yeux qui avaient plongé en ce qu’ils n’auraient pas dû. Des yeux qui étaient allés au bout de la vérité.
— Non, tu ne comprends pas ; Sybille n’a jamais existé… enfin jusqu’à un certain point ; c’était l’amour. L’amour tout entier incarné dans le rêve d’une femme.
« Au fond, tu avais raison ; j’étais possédé. Mais j’étais heureux. J’étais enfin vivant. Et je l’ai perdue à cause de cette illusion qu’on appelle vérité. Maintenant je suis seul. Vraiment seul. Tout est fini ! »


  © 2005 - Cyril Carau - Tous droits réservés.