extrait d'un recueil édité en 1998 par Balle d'Arg
Mary Rissel
Toph, bun petit nerveux à cheveux crêpelés roussâtres et Jamy, un grand dégingandé du type doberman avec des pattes antérieures de lévrier anglais, d’un blond hésitant, étaient copains depuis l’école primaire. Depuis cette époque pas toujours reluisante où ils se roulaient dans la boue avec un certain enthousiasme pour ensuite pleurnicher dans le giron de maman, histoire d’échapper au sermon. Il faut dire qu’à Plugris-Tumeurs, deux villes dont la juxtaposition géographique justifie celle de leur nom, la pluie sévissait si souvent que marcher hors des flaques relevait du défi. Alors, quand il s’agissait de football, l’excuse campait dans la bouche bien avant la compétition.
- Mon pauvre chéri, se désolait chacune des mères. Te voilà dans un bel état ! Ce sport est bien trop violent pour un bout de chou comme toi.
- Pas trop trop. Enfin...
Et les garnements avançaient un genou ou un coude meurtri en feignant la douleur.
- Ton père exige des efforts inconsidérés. Il faut que je le raisonne.
Les chérubins, complices et adversaires permanents, saisissaient toute occasion de s’affronter et les cartons rouges les pliaient de rire. Leur collection battait des records. Pas leurs exploits sportifs ! Mais les pères aveugles et sourds, rivés à longueur de match à l’écran de télévision avec une bière à la main, ne mollissaient que du ventre, espérant en secret faire de leur rejeton un champion des terrains verts. Si une fois seulement ils avaient eu la curiosité de se rendre sur place, ils auraient déchanté. L’entraîneur, lui, en perdait ses boucles grises. Sauf le père conseiller municipal et les cotisations, rien ne retenait son pied. Mais ce pied respirait une certaine logique et collait au sol avec une assiduité déconcertante.
L’année de leur entrée au collège, Toph et Jamy usèrent de charme, de ruse et d’arguments pour abandonner ce sport de bruts. Ils en avaient écumé les rouages, pensaient-ils, et désiraient ouvrir plus largement leur horizon. Rêvaient en réalité de prouesses inavouables et d’escapades nocturnes. De liberté. Ils plaidèrent si bien leur cause que les pères eux-mêmes les inscrivirent dans un club de cyclisme. Et cette discipline, dont l’option position assise seyait à leur intention de ne pas se tuer à l’effort, évitait en même temps le bornage si incompatible avec leur tempérament de délinquants adorables. La chose fut conclue dans la quinzaine. Ainsi naquit chez ces cancres las avant la retraite le goût pour la pédale.
À trente ans et plus, on les comptait parmi les inconditionnels, avec ce doigt de modération qui épargne de la fatigue. Toujours très pressés de quitter leur poste de travail où ils ne s’épanouissaient guère, l’un à tirer des diagonales et des perpendiculaires en vue de construction, l’autre à bricoler dans l’infiniment petit pour en sortir des images, ils se retrouvaient souvent le soir. Pour disputer l’épreuve du “moins fort que moi, tu m’offres le dîner“. Un pari qui leur donnait de la jambe, non par avarice mais par jeu. Simplement. Parce qu’ils étaient d’abord de farouches adeptes des récréations.
Un vendredi, dès dix-huit heures, ils sautèrent dans leur maillot, framboise électrique pour le doberman, citron jaune rayé cassis pour le rase-mottes. Enfourchèrent leur cycle indemne de toute poussière. Sortirent de Plugris-Tumeurs tranquillement, pour s’échauffer les muscles. Ils arrivèrent enfin sur une route communale, plutôt un chemin chichement goudronné. Sur le plat, ils ne consommaient que peu d’énergie et la conversation battait son plein. Toph lança :
- Sais-tu que les perruches ondulées...
- Pas les perruches, ignare. Les vaches !
- Han, han, han. Excellent.
Ils s’esclaffèrent tant qu’ils durent descendre de leur machine pour estourbir d’un jet magnifique quelques insectes mollassons. Et en réajustant leur maillot de compétition :
- Tiens, des mouettes, ici ? S’interloqua Toph
- T’as jamais vu des mouettes de terre, banane ?
- En tous les cas, elles m’appellent.
- Et toi mon râteau.
- Bon. Go !
- Cool, cool. Pas de précipitation.
- Pourquoi ?
- Parce que le goéland.
Cette fois, ils se remirent en selle, avec un petit mal de ventre et les larmes aux yeux.
- Alors, lardon, tu te sens en forme ? taquina Toph
- De quoi ?
- En forme de quoi ! Tu te répètes, paquet de suif !
- Tu vas voir, mollets de coq. Ta langue se prendra dans les rayons si tu essaies de me suivre.
- Tu offres trop de prise au vent, hé, barrique. Moi je fends la bise.
Comme ils se soupesaient du regard tout en accélérant, un gros chat entreprit la traversée de l’étroite chaussée. Jamy percuta son arrière-train et déséquilibré, heurta la roue de son voisin qui s’encastra d’un bond dans le fossé. Lui-même effectua une superbe chandelle avant de s’étaler la face contre le bitume, quelques mètres plus loin. Pendant une poignée de secondes, on n’entendit plus que les miaulements du siamois qui s’en allait en boitillant. Toph finit par émerger de son lit gorgé d’eau :
- Jamy ?
Jamy ne bouge pas. Toph s’approche. Le tâte.
- Hé, Jamy, tu n’es pas mort ?
L’autre ne bouge toujours pas. Il le secoue. Bonjour les dégâts en cas de fractures. Mais Toph laisse d’abord son cœur s’exprimer en agitant son copain comme un shaker:
- Jamy ! Jamy ! Jamy !
Brusquement, Jamy se retourne :
- T’as eu peur, hein ?
- Le con ! Tu n’as rien de cassé ?
- Cassé, non. Mais pelé, oui.
La jambe, l’avant-bras, le nez, le menton... Inutile d’énumérer. Le sang impressionne mais les blessures sont superficielles. On inspecte les engins. Ils roulent encore. Un bref effort pour remettre les guidons dans l’axe et on repart.
Trois kilomètres plus loin, le même gros chat traverse devant la même roue.
- Putain...
Double vol plané. Double atterrissage sans amorti sauf pour les têtes que le bas-côté herbu et dévoué réceptionne. La chance ! Les maillots virent au marron pas frais. Les vélos accusent un brin de fragilité. Les bonshommes grimacent peut-être. S’interrogent à peine :
- On repart ?
- Ben oui. On n’est pas des lavettes.
On replace donc ses fesses sur la selle. Hue, la bête ! Maintenant, le ciel bardé de nuages noirs et pansus menace de tomber.
- Une bonne averse nous requinquera, philosophe Jamy qui a eu cinq au bac
Quatre kilomètres plus tard, il pleut des hallebardes. On ne distingue rien au-delà de cinq pas de nain. L’habitude ne résout pas tous les problèmes, peste Toph dans son for très intérieur. Soudain, un cri strident :
- Le siamois !
Trop tard. Embrassade avant dispersion. Heureusement, le mauvais temps avait obligé à ralentir mais les bosses et les hématomes se superposent.
- Je n’en peux plus, geint Toph. Je propose le demi-tour. On est des maudits, ce soir.
- Tu m’offres le dîner, puisque tu déclares forfait ?
- M’en fous. Demi-tour.
- D’accord.
La nuit s’étend rapidement. À cause du mauvais temps qui sévit avec un dé de vice. Le froid engourdit peu à peu les corps malmenés et les guiboles manquent de vaillance. Malgré leur nature luronne les deux compères se rembrunissent. Les yeux s’usent à deviner la route, l’esprit à redouter l’obstacle. Vivement la ville. Son éclairage rassurant. Le bruit des moteurs et l’odeur pestilentielle de l’usine d’épuration. Vivement le monde !
Cinq kilomètres sans un avatar. Cinq ! On n’ose pas parler. Tiens, un autre cycliste. Un lambin, celui-là. Vraiment. On le rattrape. On l’envie :
- Salut ! Bien utile, la torche, par un temps pareil.
- Faut être taré pour rouler sans feu à cette heure, glapit le lambin.
- Connard !
- Ouais, connard ! renchérit le doberman
Toph et Jamy se sentent une envie subite de frimer. Appuient sur la pédale. Dépassent allègrement leur homologue. Le sèment. Et puis à quelques encablures, ils distinguent les lampadaires bruinant de leur doux orangé.
- Miracle ! s’exclame Toph
- Tu aperçois ces billes fluorescentes au milieu du chemin ? s’inquiète Jamy
- Quoi ?
- Regarde les billes vertes, là, juste devant nous !
- Le siamois ! braille Toph. Le siamois !
Et il quitte sa machine en marche, immédiatement suivi de Jamy. Dans le fossé, blottis l’un contre l’autre, ils tremblent comme les feuilles de l’automne. Pas des lavettes, qu’ils disaient ! Le chat, assis au milieu de la route, ne bronche pas.
- Qu’est-ce que...
- Chuuuuut !
Arrive le lambin, indifférent, presque couché sur son cadre. Son phare minuscule éclaire péniblement un cercle du bitume luisant. Il ne pleut plus. L’air est doux. Le silence impressionnant.
- C’est toi que je cherchais, dit le siamois en s’adressant au lambin.
- Moi ? répond ce dernier, surpris dans sa torpeur
- J’ai failli me tromper avec ces deux lascars tapis dans le fossé. Mais mon maître avait précisé “un cycliste excessivement nonchalant“. Tes congénères ne sont pas des flèches mais à l’évidence, tu les bats. Il m’avait également indiqué trois endroits où je pouvais exécuter son ordre. Pour un peu, je ratais ma mission. “Le hameau de l’étrangleur“ est le dernier. Dans cette masure plantée sur ta gauche, six hommes sont déjà morts par strangulation. Aucun indice. Aucun motif. Donc aucune explication. Aucun coupable. Les gendarmes se lamenteront une fois encore. Car j’obéis aux strictes consignes de mon maître. Désolé. Je suis nourri et logé pour ça.
Le lambin ébahi écoute, toujours à cheval sur son vélo, les pieds ancrés dans le macadam.
- Descends ! lui intime le siamois dont les prunelles émettent de puissants rayons lumineux en direction de la victime.
Le lambin ne proteste pas.
- Va vers la masure et pas de geste superflu, conseille le quadrupède. Pousse la porte et entre. Prends la cordelette sur la table. Passe-la autour de ton cou et fais un nœud coulant. Maintenant, allonge-toi par terre, sagement. Très bien. Ferme les yeux. Reste calme.
Le chat saisit l’extrémité de la corde avec ses crocs. Tire. Tire. Tire.
Pendant ce temps, dehors on a recouvré ses esprits. On s’agite. Deux vélos sur trois sont inutilisables. Pour la circonstance, cerveaux et boyaux redoutant le pire, on devient voleur. Jamy commande les pédales, Toph s’installe sur la selle. C’est plus raisonnable. Et on se carapate à folle allure. Pas des lavettes, qu’ils disaient ! Dommage qu’il s’agisse d’une fuite et non d’une course. Jamy aurait eu la médaille d’or, lui qui n’a pas reçu la moindre fleur au cours de sa longue carrière. Sa meilleure place, au chaud dans le peloton. Guère mieux pour son pote. Mais cette masure, ce chat... Ça dope !
Ce soir-là, Toph et Jamy ne dînèrent même pas. Se séparèrent sans un mot pour s’enfouir au fin fond du lit. Ni l’un ni l’autre n’essaya de comprendre. Ils s’endormirent.
Le lendemain matin, ils avaient perdu le goût de la pédale. Définitivement. Désormais ils se vautreraient dans un fauteuil bien moelleux, devant le poste de télévision. Pour faire du gras en suivant dans le menu détail les étapes du tour de France. Comme papa.
Et ils vous recommandent de ne jamais passer à proximité de cette masure de pierres bleues, entre dix-neuf et vingt heures un vendredi vingt-neuf février, sur la RC 254 qui mène de Plugris-Tumeurs à Décatombe.
Hein, si tu as un siamois, étouffe-le avant le vingt-neuf...
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2002 —
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