Jose Luis Gonzalez
-Non, non, mon bon Toine, c'est le vendredi, reviens vendredi.
Et Toine s'en allait en maugréant. C'était pas de sa faute si les jours de la semaine se ressemblaient tous dans son esprit. Tous sauf le dimanche à cause de tous ces gens qu'il voyait partir pour la messe, habillés comme des seigneurs. Oui, là il le voyait bien que ce jour était différent des autres. Mais pour les suivants, que dalle.
Mon oncle Ramon, chez qui j'avais pour habitude d'aller moi aussi le vendredi, était un personnage vraiment à part. Célibataire, il vivait dans une petite maison aux tuiles rouges, un peu à l'écart du reste du village, à laquelle on accédait par des petits escaliers en pierre qui menaient à un long balcon en bois, à l'extrémité duquel était disposé un grand banc, où il aimait s'asseoir de longs moments le soir venu pendant les mois d'été, tirant sur une cigarette roulée main.
L'autre versant de la maison, donnait sur un petit jardinet légèrement en pente, bien exposé au soleil, et entretenu à la perfection. C'était là, que mon oncle passait le plus clair de son temps.
Faut dire qu'il le bichonnait son petit coin ; du matin jusqu'à la tombée du soir, et par n'importe quel temps.
N'allez pas croire pour autant que c'était un solitaire, non du tout. Le samedi, il "descendait" à la ville, comme il disait, pour les achats de fin de semaine ; oh jamais bien longtemps, l'air de la ville ne lui convenant pas beaucoup.
Ses emplettes terminées, elles se résumaient dans la plupart des cas au strict nécessaire, il revenait toujours par le bus de onze heures quarante cinq.
Et le jour du Seigneur me direz-vous ? Ah ! le jour du Seigneur, pendant que les "pieuses gens" allaient à l'église, plus pour montrer qu'ils y étaient, que par conviction religieuse, mon oncle lui, tapait le carton au bistrot de la grande place.
-Ce n'est pas que je sois pas croyant, disait-il, mais moi, quand je parle au tout-puissant, pour autant qu'il existe, ce qui reste encore à démontrer, je lui parle d'homme à homme, où que je me trouve. Je n'ai pas besoin d'aller dans une église pour ça.
Il était, depuis, toujours resté à l'écart de la famille qu'il qualifiait d'hypocrite et envieuse dans son ensemble. D’ailleurs, elle le lui rendait bien, la famille, pour qui pratiquement il n'existait pas.
-Tu verras, me disait-il parfois, tu verras qu'à ma mort ces chacals se souviendront tout d'un coup de leur "cher Ramon". Ils peuvent toujours courir, je ne leur laisserai rien.
Moi, toutes ces histoires ne me concernaient pas. Mon tonton, je l'aimais bien, et lui aussi je crois.
Le vendredi, chez mon oncle, toute la maison sentait la nature dans ce qu'elle a de plus noble. Depuis le bas des escaliers déjà, un délicieux parfum venait vous taquiner les narines, vous paralysant littéralement sur place. Le vendredi, c'était le jour du "pot-au-feu-façon-oncle-Ramon".
Dans tout le village, et même d'un bout à l'autre de "l'Ayuntamiento", on n'en faisait pas d'aussi exquis.
-Tiens petit, me disait-il, en me reversant une louche bien pleine dans l'assiette, régale-toi va, c'est bon pour la croissance.
-Tu vois, si j'en avais mangé d'aussi bon à ton âge, et bien je ne serais pas resté aussi court sur pattes.
- Tous les ingrédients viennent de mon petit jardin ; les carottes bien longues et pointues comme des aiguilles, les patates bien pleines et charnues, que rien qu'avec une tu pourrais donner à manger à tout un régiment de légionnaires ; et les choux bien gros que si comme on le raconte dans l'imagerie populaire, les petits garçons y naissent, alors dans un seul des miens, pourraient y prendre place tous ceux du village.
-La nature petit, te donne ce que tu lui as donné, mais au centuple.
-Bon, ça suffit comme çà, tu vas te rendre malade à trop manger, avait-il pour habitude de me dire, en souriant derrière sa grosse moustache, laisses-en un peu pour le pauvre Toine. D’ailleurs, il ne devrait pas tarder à venir celui-là.
Et en effet, il ne tarda pas.
-Oh ! Maître Ramon, vous êtes là?
-Oui, oui, monte mon brave Toine, monte.
Le vieux Toine, qui était à demi sourdingue, n'entendit pas et répéta :
-Oh ! Maître Ramon, vous êtes là?
-Va lui dire de monter, me lança mon oncle.
Mince, me dis-je, ce vieux grigou va tout bouffer en moins de rien.
Le Toine était un pauvre hère, parachuté un beau jour dans notre village on ne sait plus très bien quand, vivant de menus travaux qu'on lui faisait faire, et recevant en contrepartie gîte et nourriture.
C'est alors qu'une idée m'est venue à l'esprit, pour préserver le reste du pot-au-feu, et tous ceux à venir.
M'approchant du balcon, je vis Toine assis sur la première marche de l'escalier.
-Monsieur Toine, venez, mon oncle à une folle envie de vous "donner-par-derrière".
-Hein ? Que dis-tu là jeune gredin ?
-Mais oui, c'est exactement ce qu'il m'a prié de vous dire.
Trouvant qu'il mettait bien long à se décider à monter, mon oncle apparut à son tour, et voyant Toine toujours en bas, lui lança :
-Allez mon bon Toine, ne te fais pas prier bon Dieu, ça te fera le plus grand bien, et en plus ça te réchauffera le corps.
A ces mots, le pauvre diable fila à toutes jambes en criant à l'encontre de mon oncle :
-Va te faire voir, vieux cochon !
Abasourdi, mon oncle me regarda, puis levant les bras au ciel murmura :
-Allez comprendre les gens !
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