Claude Thomas
Roland Tienne boutonna son pardessus en prenant grand soin de passer un
bouton sur deux en montant, pour revenir s'occuper de ceux-là en descendant.
Autrement, l'opération n'aurait pas du tout été satisfaisante. D'ailleurs,
il refit l'opération dix-sept fois avant d'être enfin convaincu d'avoir
effectué un boutonnage absolument parfait. Il se regarda alors dans le grand
miroir à côté de la porte, lequel lui renvoya son image, en pied, dans un
pardessus parfaitement boutonné. Tout était parfait mais, par acquit de
conscience, il se déboutonna et se reboutonna douze fois de plus. Il
n'allait tout de même pas se laisser contrarier par un pardessus à sept
boutons !
Lorsqu'il fut enfin satisfait, il ouvrit la porte donnant sur l'extérieur de
son habitation, sortit, repoussa le battant de la main gauche et ferma d'un
double tour de clé. Il glissa ensuite la clé dans sa poche droite de son
pardessus en veillant à placer le côté arrondi vers l'arrière. Il s'y reprit
néanmoins onze fois avant de ressentir la certitude de la perfection. Ainsi
paré, Roland pouvait affronter le monde extérieur et ses cortèges
d'imprévus, du moins le temps nécessaire pour gagner la librairie du coin où
l'attendait sa commande : " Troubles Obsessionnels Compulsifs ", par le Pr.
H. Rabâche, Éditions du Labyrinthe, 318 pages, 19,5 euros.
Son périple débutait par un alignement de quinze dalles carrées de
quarante-cinq centimètres de côté, depuis la porte de son domicile jusqu'à
la grille donnant sur la rue. Ensuite, le trottoir continuait en pavés
carrés de trente centimètres jusqu'au coin de la rue. Par un hasard
extraordinaire, il y avait exactement deux cent cinquante pavés de trente
centimètres jusqu'au seuil de la librairie, soit un parcours de
soixante-quinze mètres. Ces pavés s'alignaient dans la pensée de Roland pour
former une sorte de gigantesque jeu de l'oie dont les cases étaient comme
des refuges successifs, numérotés avec soin. Il posa donc son pied droit sur
la première dalle de l'allée. C'était obligatoire pour arriver, avec le pied
droit également, sur la quinzième et dernière dalle de l'allée, juste avant
de sauter, d'un bon souple et discret, sur le premier pavé du trottoir où il
devait impérativement atterrir sur le pied droit afin de bien commencer
cette seconde série.
Lorsqu'il posa le pied gauche sur la sixième dalle, il eut un doute et se
demanda s'il avait bien fermé la porte à clé. Il se devait de vérifier avant
d'aller plus loin ! Il fit marche arrière, replaçant exactement chaque pas
dans son empreinte invisible. Il arriva ainsi le dos à la porte et pivota
sur une jambe, récupéra la clé dans sa poche droite et testa la serrure. Il
ouvrit, referma, retira la clé et la replaça dans sa poche droite le côté
arrondi vers l'arrière en seulement huit tentatives. Finalement, il
re-pivota sur la même jambe et posa le pied droit sur la première dalle.
Tout était donc pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Au sixième pas du pied gauche, le même doute le reprit. Il se devait de
vérifier ! Il revint selon le même schéma, re-testa la serrure et redémarra,
après avoir résolu en cinq tentatives, le problème de l'installation de la
clé dans la poche droite du pardessus.
Au sixième gauche, le même doute le reprit. Il se devait... poche droite du
pardessus.
Au sixième... pardessus.
...
Roland Tienne parvint enfin à la grille formant la limite de sa propriété
avec la rue. Cette grille était coincée en position ouverte depuis des
années. Ce détail, voulu par le propriétaire des lieux, devait lui permettre
de ne pas effectuer de manœuvres périlleuses à cet endroit du parcours, au
risque de perdre la position adéquate de ses pieds sur les dalles de
l'allée. Aussi, Roland posa triomphalement le pied droit sur le premier des
deux cent cinquante pavés le séparant encore du seuil de la librairie.
" La porte est fermée à clé. La porte est fermée à clé. La porte est fermée
à clé ", récitait-il mentalement chaque fois que son pied gauche se posait
sur un pavé pair du trottoir. En même temps, c'était obligatoire, une autre
partie de son cerveau faisait le compte des pavés déjà parcourus. À le voir
ainsi progresser à petits pas réguliers, comme si la terre n'avait été qu'un
gigantesque jeu de marelle, les riverains hochaient la tête avec
commisération, les badauds ahuris se retournaient sur son passage et les
enfants, sans se gêner, se vissaient l'index sur la tempe en ricanant
grassement.
Au cent douzième pavé, l'homme eut un doute. Il s'immobilisa un pied devant
l'autre. Cette position, bien qu'inconfortable, était parfaitement admise
dans son règlement d'ordre intérieur. Il dut faire un effort surhumain pour
s'obliger à redémarrer vers l'avant. Pour s'aider, il en appela à une autre
règle qui pouvait s'adapter à ce genre de situation. Cette règle était
simple : s'il avait déjà répété plus de cinquante fois que la porte était
fermée à clé, alors il y avait de grandes chances pour qu'elle le fût
effectivement ! Il fit un rapide calcul mental. Cent douze divisé par deux
donnait cinquante-six, soit six de mieux que la limite fatidique sous
laquelle son doute présidait sa destinée. Au-delà, les probabilités
prenaient le pas, si l'on peut dire, et il pouvait sans crainte considérer
le passé comme acquis. La porte était donc fermée à clé ! Roland soupira
d'aise. Si ce doute lui était revenu quelques pas plus tôt, il aurait été
obligé de faire marche arrière afin de vérifier la chose. Dans la rue, il ne
marchait jamais à reculons comme dans l'allée de son jardin, mais il devait
pivoter avec précision afin de remettre le bon pied sur le bon pavé, sinon
tout était fichu en arrivant à la grille ! Une telle catastrophe entraînait
alors un redémarrage de toutes les opérations précédentes, depuis la
vérification de la fermeture des robinets, située juste avant le boutonnage
du pardessus. Roland redémarra vers l'avant, satisfait, pour cette fois, du
bon ordonnancement des éléments.
Stupeur ! Horreur ! Calamité !
À environ trente pas devant lui, une bande plastifiée blanche et rouge
tendue entre deux piquets, annonçait rien de moins qu'une fin du monde. Le
trottoir était en travaux ! Déjà visible, un trou béant faisait une
discontinuité incongrue et inquiétante dans le beau quadrillage qui aurait
dû se trouver à cet endroit. Le chemin de la librairie était-il
irrémédiablement fermé ou Roland allait-il devoir affronter l'inconnu ? Il
décida de faire un effort. Il tenait beaucoup au livre qu'il avait fait
réserver quelques jours plus tôt. Sa dernière compagne, avant de prendre la
porte telle une furie, lui avait intimé l'ordre de se faire soigner sous
peine de ne plus jamais la revoir. Il ne voyait pas vraiment l'utilité de
consulter un psychiatre, mais un bon livre sur la question était tout de
même un premier pas, sinon vers la guérison, au moins vers une
réconciliation avec celle qui avait pris le large. Galvanisé par cet
espoir, il se força à progresser jusqu'au bord des travaux. Ce n'était
qu'une saignée d'environ un mètre de large barrant le trottoir depuis le
bord de la chaussée jusqu'au pied du mur d'une habitation. Il suffisait
simplement de la contourner en mettant un pied sur la chaussée. Les ouvriers
de la voirie avaient enlevé trois ou quatre rangées de pavés. Oui mais,
trois ou quatre ? À première vue, plutôt trois ! Mais si c'était quatre ?
Tétanisé devant l'obstacle, Roland envisagea les possibilités qui lui
restaient. Il pouvait rebrousser chemin et revenir un autre jour, lorsque la
réparation serait effectuée. C'était la sagesse même, mais cela pouvait
prendre des jours voire des semaines et le libraire ne retiendrait pas son
livre aussi longtemps. Par ailleurs, il estimait en avoir déjà fait beaucoup
pour renoncer si près du but. Il lui était impossible de sauter l'obstacle.
Non seulement il risquait de trébucher bêtement et de basculer dans le trou,
mais, plus grave, il n'aurait su dire sur quel pied il convenait de retomber
sur le premier pavé de l'autre côté du trou afin de ne pas briser la
continuité de sa progression. Une seule erreur et c'était l'arrivée sur le
mauvais pied sur le seuil de la librairie ! Une telle catastrophe
l'obligerait à rebrousser chemin jusqu'au seuil de sa propre porte et à
recommencer toutes les opérations en veillant cette fois à trouver la bonne
option pour le saut au-dessus du trou, sans oublier une quinzaine de
vérifications de la serrure et autant d'installations de sa clé en poche !
De plus, un saut aussi incertain était une épreuve hautement néfaste dans le
bon ordonnancement de son petit univers parfaitement quadrillé, où tout
était placé et numéroté avec le plus grand soin. L'affaire semblait
impossible à résoudre lorsque Roland eut un trait de génie. Cela lui
arrivait, parfois, un peu comme si un ange gardien éclairait son esprit d'un
souffle rafraîchissant. Le trottoir était identique de l'autre côté de la
rue ! La solution était là !
Depuis sa position, il pouvait voir que le trottoir d'en face était composé
du même revêtement que celui où il se trouvait fortuitement immobilisé. Il
suffisait de traverser la rue perpendiculairement au trottoir pour arriver
sur le pavé " frère " de celui sur lequel il avait présentement le pied
droit. Ensuite, il progresserait de quelques mètres en respectant
scrupuleusement la même logique. Enfin, il pourrait retraverser la rue de la
même manière pour revenir sur le bon trottoir, avec le bon pied sur le bon
pavé. Non seulement le nombre de pas effectué sur les pavés serait respecté,
mais également l'alternance gauche droite qui devait, c'était impératif,
l'amener du pied gauche sur le deux cent cinquantième pavé, ceci afin de
poser le pied droit sur le seuil de la librairie !
Oui… mais pour cela il fallait traverser la rue ! Un vilain ruban d'asphalte
noir sans le moindre quadrillage ! C'était gênant, mais pas insurmontable.
Roland avait déjà accompli ce genre d'exploit en d'autres occasions. Il lui
suffisait d'imaginer un quadrillage virtuel, lequel, par une de ces lois
audacieuses qu'il annexait à contrecœur dans son règlement d'ordre
intérieur, n'interviendrait même pas dans le comptage du nombre de pas
composant son parcours initial. La vie était bien faite, finalement !
Naturellement, c'était plus facile quand il y avait un passage pour piétons
avec des bandes blanches. Il posait alors le pied droit sur chaque bande
peinte et le gauche sur l'asphalte noir, c'était la règle. Ici, l'opération
était autrement ardue, mais c'était une bonne occasion de produire un
premier effort dans la voie de la guérison. Il prit donc la décision ferme
et définitive de traverser perpendiculairement la chaussée. Il repéra
minutieusement le pavé opposé, le " frère géométrique " de celui sur lequel
il tenait toujours son pied droit, imagina un quadrillage virtuel et
traversa, le cœur empli d'espoir et de doutes mêlés.
Ce qu'il n'imagina pas, parce que ses calculs étaient déjà bien assez
complexes pour y intégrer, en plus, des paramètres parasites de cette
nature, c'est le camion qui arrivait à tombeau ouvert sur la chaussée.
Firmin Leboutte, ouvrier municipal apprécié pour son formidable coup de
pelle sur les chantiers et fossoyeur à temps partiel, conduisait son engin
avec distraction et nonchalance, un téléphone portable dans une main et une
canette de bière dans l'autre. Le choc fut d'autant plus inévitable que le
camion avait priorité sur l'obstacle mobile. En une seconde d'une violence
inouïe, Roland Tienne fut projeté sur le trentième pavé du trottoir d'en
face où, par un fait cruel du hasard, il retomba le pied gauche en premier.
Il n'eut pas l'opportunité d'observer ce détail, qui l'eût très certainement
contrarié, car la mort avait fait son œuvre avant qu'il ne touchât le sol.
La description de ce qui se passa ensuite, depuis le constat d'accident
jusqu'à l'enterrement du héros de cette histoire, est absolument sans
intérêt. Aussi, nous retrouvons l'action au moment où les dernières
personnes présentes à la cérémonie d'inhumation quittent le cimetière,
laissant le cercueil de Roland Tienne au fond de sa fosse et Firmin le
fossoyeur au sommet de celle-ci.
Lorsqu'il fut enfin sûr que personne ne pourrait remarquer son petit manège,
Firmin actionna le treuil électrique, lequel fit remonter la bière au sommet
de la fosse. Lorsque cette manœuvre fut effectuée, il rectifia l'angle du
cercueil qui n'était pas assez parallèle à son goût avec les bords du trou.
C'est que depuis l'accident, il sentait naître en lui une étrange
maniaquerie pour les choses les plus banales, les plus futiles, voire les
plus inutiles ! Il redescendit la charge macabre, jugea que son alignement
était correct, mais la remonta néanmoins pour une ultime vérification,
laquelle s'avéra ne pas être ultime du tout car il recommença la même
manœuvre trente-six fois avant d'être enfin satisfait. Ensuite, il commença
à remblayer la fosse à grandes envolées de son célèbre coup de pelle. Chaque
pelletée, il l'avait décidé ainsi depuis peu, devait faire exactement le
même poids de terre à vingt grammes près, sinon il fallait tout recommencer
depuis le début des opérations… Peut-être même depuis l'accident… Ou pire
encore, depuis le boutonnage du pardessus !
©
juillet 2000
- Claude Thomas -
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