Temps perdus 

Martine Miletto

 

Je suis sur le sol. Elle a posé des objets devant moi. Je sais qu’elle attend quelque chose, je ne comprends pas ce que c’est. Ma main avance vers la chose rouge. Je l’attrape et je la lui donne. Elle ne la prend pas. Pourquoi elle ne la prend pas ? Je lance la chose très loin. Elle va la chercher et la ramène par ici. Je ne veux pas continuer ainsi. Je veux qu’elle me prenne dans ses bras. Je veux que cela cesse. Je veux être tout près d’elle. Je tends mes bras vers elle, mais rien ne se passe. Je veux être dans ses bras. Maintenant ! Je sens une chaleur monter dans ma tête. Je crie et je pleure très fort.

J’ai six ans. Ils veulent tous que j’aille me coucher. Il est déjà tard, mais ce soir, c’est Noël. J’attends depuis si longtemps. Plus que quelques heures et ce sera le matin. Mais comment attendre encore ? Mon cœur bat si fort que jamais je n’arriverai à dormir. On me pousse au lit, la lumière est éteinte. Mais je les entends encore en bas. Demain, mon Dieu, pourvu que le vélo soit là, faites que le vélo soit là ! J’enfouis mon visage dans mon oreiller pour essayer de me calmer, je peux presque entendre battre mon cœur. Mes jambes s’agitent seules. C’est sûr, je ne pourrai pas dormir cette nuit. Si demain pouvait déjà être là…

J’ai treize ans. La salle de classe est baignée de la lumière du soleil. Plus qu’une heure. Il est seize heures, et j’ai déjà faim. Je pense à ce que je pourrai trouver tout à l’heure dans le placard de la maison. Les paroles du prof se perdent dans un bourdonnement incompréhensible. Trop tard, j’ai perdu le fil. Mince. Je regarde ma montre. Pourquoi le temps passe si lentement ? Je n’en peux plus, il faut que ça finisse. Je regarde sur le côté, personne avec qui bavarder. Ils sont tous concentrés, ou endormis, je ne sais pas. J’ai mal aux fesses. Je regarde par la fenêtre. Il fait froid mais beau. Seize heure cinq. C’est pas possible, ça n’en finira jamais.

J’ai dix-sept ans. J’attends que la grille de ce foutu bahut s’ouvre. Je serre les poings dans ma veste. Sur ces listes je saurai bientôt quel tournant va prendre ma vie. Si c’est raté, ma mère va en faire un drame. C’est mort pour les vacances, et peut être même que je ne réussirai plus jamais quelque chose de bon. J’aurais dû bosser plus c’est sûr. Mais c’est fait maintenant, y’a plus qu’à attendre. Je voudrais savoir déjà. J’essaie de discuter avec les copains, d’articuler quelques mots pour faire bonne figure, mais je ne pense qu’à cette grille qui va s’ouvrir, mais quand, bon sang ? Ca fait des plombes qu’on est là !

J’ai vingt-trois ans. Je regarde mon reflet dans le grand miroir sale. On dirait que je n’ai pas dormi depuis des jours. Plus que deux heures avant de se retrouver. Deux heures immenses et vides que j’aimerais zapper. La journée a été une torture. Je suis dans ce café à attendre. J’ai dû sortir car je ne tenais plus en place dans le studio. Tourner en rond, s’asseoir, se lever… non, autant marcher un peu, commander un café, prendre un journal sur la table d’à côté. N’importe quoi pour faire passer le temps. Le temps qui s’étire comme pour le faire exprès. Il joue avec moi. Et bientôt, il aura disparu. Quand on sera ensemble. Tout à l’heure.

J’ai quarante ans. Devant moi, la file interminable de voitures scintille. Malgré la climatisation, j’étouffe. J’allume la radio, je l’éteins aussitôt. Je suis en retard, je vais rater le début de la séance. Pour une fois ! Pour une fois où j’ai quitté le bureau à l’heure. Pourquoi je ne peux jamais avoir un moment à moi ? Et si je mettais un CD ? Non, rien à faire, ça n’avance pas. Mais qu’est ce qu’ils fabriquent là devant ? Ca me rend malade toute cette immobilité, tous ces gens qui sont là à s’agglutiner comme des imbéciles. Je serre les dents. Tout à coup je ne me contrôle plus, je crie et je tape sur le volant.

J’ai cinquante-deux ans. Coincé ici depuis plus de trois heures. C’est toujours les mêmes problèmes alors, pourquoi perdre tout ce temps dans ces réunions stériles ? Chacun pourrait donner son avis en cinq minutes et basta. On fait la synthèse et on décide. Non. Il faut que chacun y aille de son commentaire… Et toujours cet idiot, qui croit tout savoir. Mon Dieu, si ça continue comme ça, je n’aurai même pas le temps de déjeuner. Prendre l’air attentif. Il va encore falloir que je me contente d’un sandwich-coca expédié sur le coin du bureau. Si ça se termine d’ici un quart d’heure, on a une vague chance de pouvoir s’en sortir avant la fin du second service. Non. Il repart dans ses digressions… Pitié, finissons-en !

J’ai soixante ans. Ca fait maintenant plus d’une demi-heure qu’ils ont pris la commande, et toujours rien. Je ne déteste rien tant qu’attendre. On paie pour être servis, et assez cher encore. Et l’on nous ignore. Ceux là sont arrivés bien après nous et les voilà qui déjeunent tranquillement. Ca aurait pu être une belle journée pourtant. C’est notre anniversaire. Trente ans. Je voulais que tout soit parfait. Et maintenant, je ne sais même plus. Je triture le bout de pain posé sur la table. Je n’ai pas faim et je voudrais être ailleurs. Je regarde discrètement ma montre. S’ils ne sont pas là dans cinq minutes, on s’en va. Trente ans déjà.

J’ai quatre-vingt-deux ans. Je voudrais bouger. Peut être marcher. Je suis sur ce lit depuis si longtemps. Les autres temps me semblent des rêves. Ai-je été ailleurs ? Ai-je aimé ? Il me semble que c’est le printemps. L’air est si doux. Un papillon se pose sur le rebord de la fenêtre. Je voudrais que ce moment dure toujours.

   © Avril 2006  - Martine Miletto - Tous droits réservés.