Mohammed Benjelloun
À Sami
Ta voix noble et touchante est un bienfait des dieux;
Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
»
André Chénier
JE ME SOUVIENS DU JOUR. Je me souviens encore quand il faisait jour.
Non, ce n’est pas ce que vous comprenez ! Ce n’est pas ce qu’il faut comprendre
! Si c’était simplement cela, je n’aurais rien dit, rien écrit, rien pensé, rien
comploté. Détrompez-vous, ma vie n’est pas intéressante. Je n’ai vécu aucune
histoire extraordinaire, aucune aventure spirituelle unique qui mérite d’être
communiquée, regardée comme un idéal à atteindre. Peut-être même aurais-je aimé
qu’on ne fasse pas attention à mon passage, qu’on ne remarque rien, qu’on ne
comprenne pas grand chose et qu’on ne pense même pas à creuser. Ma vie n’est pas
intéressante et je n’ai aucune autre prétention que celle de tenter de trouver
une raison, de m’expliquer, de me soulager un peu. J’aurais aimé ne faire que
passer.
Pas facile de s’installer dans la nuit.
Dans un espace qui n’est pas le tien.
Dans un temps que tu ne possèdes plus. Un corps que tu ne maîtrises plus, ou
plus de la même manière. Un autre corps, avec d’autres types de sensations,
d’autres structures, d’autres peurs. Pas facile d’apprendre à vivre dans un
corps qui n’est pas le mien. Avec des gens que je dois apprendre à connaître
autrement, à voir autrement. Et la mémoire qui est là, qui torture et distille
son poison dans l’être : « Ah ! Ceci avait lieu… », « oui, en ce temps-là, il y
avait ceci, il y avait cela », « oui, je me souviens : la lumière était belle ».
Du gâchis : avoir vu le jour, un jour. Pas possible de s’installer dans la
mémoire d’un autre, d’effacer ses souvenirs pour en fabriquer de nouveaux. Quel
gâchis ! On aurait pu garder intact le disque dur.
Un autre jour, quelqu’un d’autre
« Mais non, ce n’est rien, rien du tout. C’est juste comme quand on ferme les
yeux. On ferme souvent les yeux, et sur beaucoup de choses. Mais il faut
maintenant les fermer à jamais, renoncer à les ouvrir. Pas du tout. On dit que
le cœur a ses yeux, qu’il y a un regard, un vrai, et qui, lui, ne trompe jamais.
»
J’ai grandi avec l’idée qu’il ne fallait jamais dire d’un aveugle qu’il est
aveugle. Il existe même dans ma langue un mot très beau pour désigner ces êtres
de la nuit : « bassir », et le mot veut dire littéralement «voyant». Mon père
croyait fermement que ces gens-là avaient une vue plus perçante que ce qu’il
était permis d’imaginer. Ils avaient le regard du cœur. Mon père avait peur des
aveugles. Il ne saura jamais que je vais en faire partie un jour. Il est parti
un peu tôt. Quand il me tenait par la main, j’avais l’impression que c’était moi
qui le conduisais. Jamais plus aucune main ne m’avait communiqué un pareil
sentiment. Si, peut-être, toi, un jour, quand on allait dévaliser La Bourse. Et
maintenant, la main de mon fils unique.
Est-ce que ça valait vraiment la peine d’avoir eu des yeux qui ne voient que la
moitié de la vie ?
Maintenant, il faut tout recommencer. Faire l’apprentissage de son autre corps,
celui qu’on tenait à l’écart, qu’on économisait peut-être pour ces grandes
occasions. Maintenant, on comprend qu’on passait à côté de plein de choses,
qu’on ne se rendait compte de rien du tout, que ce n’est pas ce que nous
croyions avoir saisi. Il y a d’autres ruses, d’autres stratégies guerrières,
d’autres domaines à investir et on ne le savait pas avant de s’installer. On
avait vu ou entendu parler de ces êtres, et on est maintenant de leur clan, de
l’autre côté de la couleur. On pouvait imaginer, mais on va... je vais vivre
cela objectivement, matériellement, pour ainsi dire. La machine ne peut plus
faire marche arrière. Les couleurs, les formes, les reliefs, les volumes, les
perspectives, les 3 D, les ombres, tout cela est entré dans le souvenir. C’était
avant que la fenêtre ne se soit complètement fermée. Mais alors, il ne faut pas
oublier, il s’agit de se rappeler différemment.
C’est presque beau, c’est apaisant de ne plus être ces deux êtres qui se
querellent tout le temps, se repoussant, se détestant. Sans cesse, l’être diurne
haïssait le nocturne, l’accusait d’être à l’origine de tous ses maux, cherchait
à le détruire, l’étouffait, l’effaçait. L’autre, malade, handicapant, lourd à
porter, fragile mais hautain, faible et pourtant fier, sombre, maladroit,
lugubre, gémissant, il était dur d’habiter le même corps que lui, de penser à
son confort et de toujours travailler à assurer sa sécurité. Il faisait tout
pour rendre sa présence coûteuse, épuisait, était insupportable, repoussait,
refusait de se laisser aller. La lutte était dure, douloureuse, la cohabitation
difficile. Il fallait que l’un des deux abandonne. Il l’a eu à l’usure et
maintenant, je suis plus serein.
Il fallait que cette fenêtre se ferme définitivement pour que cessent les rapts
et les coups bas. L’enjeu disparu, plus de bataille pour une place sous la
lumière.
Pourquoi ne dire que les moitiés des choses ? Pourquoi voiler les autres
morceaux de la vérité et qui trompais-je ?
Je vogue entre deux terres
Entre deux termes
Entre deux rives
Deux rêves
Je suis coincé entre moi
Et moi, l’autre
Je ne suis pas de la nuit
Je n’aime pas les étoiles
Je n’en ai jamais
Au grand jamais
Jamais vu
On me dit qu’elles sont belles
Mais moi je suis du soleil
On savait dire que c’était chaud, on pouvait sentir que c’était froid. Je
pouvais savoir que c’était rugueux, doux, rêche, dur, moelleux, velouté. Je
pouvais décrire certains bruits, reconnaître des sons : aigu, grave, cliquetis,
sifflant, ténu, grondant, sourd. Mais j’étais loin de soupçonner quelle vie il y
avait autour, dedans.
Et maintenant, être de l’autre côté de la lumière, de l’autre côté de la
couleur, passer derrière l’obscurité, en-dehors du relief, cela fait quoi ?
Ici, tout est plat, plein.
C’est enfin la nuit que j’appréhendais,
Non, c’est plutôt la nuit que j’attendais, que j’espérais pour en avoir le cœur
net, pour être enfin moi, uniquement moi, d’une seule pièce.
Il faut aussi, maintenant, apprendre les ruses de ce nouveau corps, de ce corps
mutilé, mais riche de ses autres organes. Des organes qui n’ont pas encore
servi. La main pour tâter la couleur, l’oreille pour entendre le relief et le
cœur pour voir la lumière du matin. Les yeux du cœur, comme disait mon père,
rappelez-vous.
Je parle depuis l’autre lumière, depuis les ombres du soir. Il ne me reste que
les mots du poète :
« Et le jour pour moi sera comme la nuit »
Alors ? Éteinte, la flamme ! Finie, la petite étincelle !
Je parle depuis ma cécité que j’imagine belle comme toi mon seul amour, le vrai,
le pur, celui qui a les traits de la complicité, tous les traits de l’amitié
franche.
C’était facile d’être du monde des voyants. Il n’y avait à revendiquer aucun
mérite particulier : les choses étaient là, on les regardait, on les évitait, on
les reconnaissait immédiatement, on s’en approchait, le cas échéant, on les
prenait, on pouvait aussi les cacher. On pouvait les regarder et dire la
différence : on les cachait et, d’un seul coup d’œil, on pouvait les retrouver
ou montrer aux autres où les trouver. On finissait vite de connaître ou de
reconnaître les choses. Elles n’avaient pas beaucoup de secrets et finissaient
même par ennuyer.
Un autre jour
C’est curieux, ce feu qui ne me consume pas, ces flammes qui ne me dévorent pas,
cette tempête qui ne peut pas m’arracher ! Je viens de comprendre que tu es
l’avenir, ce qui m’est arrivé de plus beau dans la vie : le début de ma
réconciliation avec moi-même, l’acceptation douce et sereine de la partie
malade, de la part blessée, meurtrie de mon être. Dans un même jet de pensée, je
lie « secret » et « blessure », « N. » et « lumière ». Je te fais l’ange, le
guide, le confident et l’espoir. Tu es ma thérapie, mon opium. Tu comprends, tu
peux comprendre cela ?
Naître... je ne savais pas me connaître Apparemment cela était écrit Je te
baptise « avenir » ! Je me plais à penser Qu’il n’est d’autre plaisir Que celui
de mettre en mots Le corps morcelé d’une mémoire en cavale Si la plume se tord
Ce n’est point de mon fait Ce n’est plus de ma faute
Prendre naissance sur le blanc Le silence est de plomb
Sur une ville en sursis Une ville oubliée Du « Nouvel Ordre Mondial » Ville en
marge de la ville En marge de la vie Ville sous les étoiles Et pourtant vide Ici
commence l’ordre De la désappropriation
Il était quelqu’un d’autre, comme la plupart des gens que vous connaissez et
qui, parfois, vous font croire que ce ne sont pas les autres. Ne les croyez pas,
ne les prenez pas au sérieux, ne les approchez pas. Vous ouvrirez autrement les
portes de l’enfer.
Cela s’est passé tellement rapidement que je n’ai pas eu le temps de regretter
quoi que ce soit. Je n’ai pas eu le temps de me rendre compte.
10 avril : je vois, comme d’habitude
10 avril : je vois moins bien que tout à l’heure
10 avril : le soir est venu bien tôt aujourd’hui.
10 avril : c’est déjà la nuit ? ? ! ? ! ? ! ? ! ? !
11 avril : c’est toujours la nuit
12 avril, 10 h du matin : c’est toujours la nuit.
J’ai compris. J’ai compris. Je suis passé de l’autre côté. Je suis devenu
aveugle.
Mais que fallait-il qu’ils notent ? De quoi fallait-il qu’ils se rendent compte
? Moi-même, je ne suis pas sûr de la réponse.
Rétinite pigmentaire.
J’ai encore le souvenir des couleurs.
Il ne m’est pas facile de les oublier complètement : elles sont très belles,
toutes les couleurs. Je sais que dans le bleu le regard pouvait voyager à
l’infini, se perdre. Le rouge, je le sais toujours en train de palpiter, de
battre comme un cœur vivant. Le jaune m’intriguait. Lorsque j’étais un enfant,
parmi mes crayons, il était régulièrement le premier à manquer à l’appel du
coloriage. Le blanc me mettait souvent mal à l’aise, me donnait le vertige, avec
ses surfaces plates où il n’était pas possible de poser le regard sans avoir
l’impression de glisser. Le noir ? Quoi, le noir ? Non, il ne me manque pas. Il
ne me manque plus.
Maintenant les couleurs ont la même couleur.
Les couleurs ont pris d’autres noms : rêche, doux, soyeux, velouté, lisse,
hérissé, mou, ou bien chuchotis, cliquetis, craquement, crissement, frou-frou,
frêle, frétillement. Leurs pétillements me sont presque devenus familiers, et
les picotements de leurs aiguilles ailées. C’est insidieux.
Maintenant, il n’y a plus de fenêtre et ma chambre est bien froide est humide.
Je m’y suis enfermé depuis plusieurs mois. Même quand il m’arrive de sortir, je
la transporte au fond de moi, ma petite fenêtre bien close à jamais.
Je voulais une autre fin de carrière de malvoyant. Vous comprenez cela, vous
pouvez le comprendre ?
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2008
– Mohammed
Benjelloun – Tous droits réservés.