Télécinoche
Dominique Guérin
Mon sweet home, enfin.
Trois marches…
Pour les affronter, je me déleste en vrac de mes sacs à provisions. J’ai les
muscles qui fatiguent et les doigts gourds. La clé dans la serrure m’oppose une
vague résistance. Dégripper devient urgentissime. Je l’ai signalé voici un petit
mois au maître des lieux, mon bricoleur maison. Il a dit oui. Il n’est jamais
plus contrariant que ça !
La serrure cède. J’ôte la clé, me penche, récupère à bout de bras mes stocks de
denrées usuelles et accède au couloir tous spots allumés. Bonjour les économies
d’énergie… Du talon droit, sans me retourner, j’envoie valdinguer la porte
d’entrée. Excusez du bruit. Le froid de la rue retourne à sa froidure. Devant
mes yeux, le parcours est jalonné de chaussures. A mon avis –et pour une raison
inconnue de moi- leur placard est une fois de plus en quarantaine. Mais au moins
–histoire de positiver- je peux constater d’un rapide coup d’œil aiguisé que
tout le monde a regagné le nid. Confirmation : un canon à trois voix tonne et
détonne en provenance des étages…
« C’est toi, m’an ? »
Non, évidemment. C’est le pape, la fée des grèves, Taty Nanette qui se bronze
aux Caraïbes, le Père Noël avec soixante-dix soirs d’avance.
« Oui » que je réponds.
Arrimée à ma charge, je remonte courageusement le couloir sur toute sa longueur.
Le contraste du froid et du chaud a embué mes lunettes. Je ne distingue plus
grand chose mais j’ai l’habitude du trajet… Hop ! Première ouverture à droite et
je pénètre dans notre sacro-saint salon. Une masse avachie dans un fauteuil :
mon cher et tendre a rendu les armes.
« Bonsoir télé » que je dis.
Elle et moi, on n’est pas franchement copines. Chaque matin, du bout de mon
chiffon, je lui refais une propreté. J’aime qu’elle soit lustrée, noire et
muette. Mais passé dix-neuf heures, rien ne va plus. Elle s’anime et jacasse
jusqu’à fort tard, se répète, en rajoute, fait le grand écart entre les chaînes,
saute du coq à l’âne par la magie du zapping… bref, elle joue les vamps. Au
secours : ça marche !
« C’est toi ma Nounouche ? »
Ah ! Non. Pas de listing des possibilités bis repetita.
La cheminée crépite. Il règne une chaleur ambiante pilepoil à la bonne
température pour que j’y vois soudain plus clair derrière mes carreaux. Et que
vois-je ? Monsieur grignotant des cacahuètes, un coca-rhum en instance de chute,
à portée de charentaise sur la moquette. Je me sens toute colère. Une grosse
bouffée qui peut pas s’exhaler bloque à mi-trachée. Encore deux secondes et
j’écume.
« Boudiou, d’où tu nous débarques chargée comme un petit baudet ? »
Carrément lourdingue. Fini la colère ; la rage m’étouffe.
Pourquoi est-ce que je m’énerve tant, mystère ! Les rituels ancrés de longue
date sont plutôt rassurants. Rumeur et vox populi… Digression ‘psy’ oblige : en
ce qui me concerne, le terme ‘rassurant’ n’est en rien synonyme ‘d’apaisant’.
Souvent, j’éclate. Aujourd’hui, je me retiens.
Je garde en mémoire qu’on est mercredi.
« Devine » que je riposte. Sans sourire. J’ai ma dignité !
Sûr, il a sa petite idée. Parce que les courses tous les deux soirs au Super J
de la rue d’en face, question rituel : y’a pas mieux observé.
« J’rigole » conclut-il, genre gros malin qui se la joue finaude.
J’inspire à fond. Pour un peu, les bras m’en tomberaient.
Mais impossible avec la Javel, les œufs et l’huile engoncés dans le sac numéro
Cinq, à main gauche, en-dessous de mon bracelet-montre… Zut, déjà vingt heures.
J’adorerais trouver la réplique cinglante idoine, autre chose que le sempiternel
et pitoyable « quel humour ! » assaisonné à toutes ses boutades, faute
d’inspiration. Je manque d’à propos… et puis, je ne suis pas certaine d’être
entendue, avec la musique des infos nationales qui sonne l’hallali –avant le
récent carnage en Irak ou le coup de grâce aux Sans-Papiers-. Le visage neutre
du présentateur déborde de la télé, façon hologramme. Sa voix aussi est neutre.
Suffisamment pour neutraliser la mienne.
Question existentielle : A quel moment mon fidèle mari est-il donc devenu bigame
? Réflexion faite, peut-être bien le jour fatal où nous avons troqué notre vieux
poste neigeux et riquiqui contre le mirifique écran plat 16/9ème ici présent. Je
n’en ai plus souvenir… Qu’importe d’ailleurs que ce soit arrivé ou non ce
jour-là : j’ai désormais une rivale ventousée à domicile. Une hypnotiseuse qui
déploie des trésors de séduction en myriades d’images explosives.
Moi, je rêve d’implosion. Je bous. Mes sacs pèsent.
« Quel humour ! » que j’assène alors, en désespoir de cause, privée d’arguments
et toute honte bue. Pour avoir le dernier mot. En pure perte évidemment car, à
cette minute précise, le nucléaire russe menace notre bercail par l’entremise de
commentaires abondamment illustrés. Vous dire si je suis anéantie !
J’abandonne et tangue vers la cuisine, antre ténébreux béant au fond du salon.
Je prends mon élan et, d’un grand geste accablé, balance mes pochons sur la
table pour qu’ils soient à hauteur de placard et de frigo. Manque de bol : un
fracas inattendu m’informe que j’ai sans doute été un peu brusque en besogne.
Que l’abruti de notre tribu qui a accompli l’acte charitable de dresser le
couvert –puis s’en est allé après extinction du plafonnier- que cet abruti-là se
dénonce !
« Pas de casse, Nounouche ? » La question émane de très loin et ne requiert
aucune réponse.
En tâtonnant d’un index impatient, je localise l’interrupteur et fais toute la
lumière sur les dégâts. Rien de grave : l’avantage du pyrex, c’est sa haute
résistance. Je suis affirmative pour l’avoir plusieurs fois vérifié… en
m’exerçant avec fureur contre le mur où sont affichées plein cadre les photos de
notre mariage. Du temps que nous étions jeunes, beaux, étudiants et amoureux. A
nous léchouiller le museau et à refaire le monde avec nos copains d’alors,
d’abord, d’accord. Pendant que je remets un semblant d’ordre dans le plan de
table –ici la timbale monogrammée d’un V, là le couteau à manche bleu de
Mathieu- notre petite graine mâle attaque l’escalier en descente rapide.
« M’an, on mange quoi ce soir ? »
Mathieu est blond comme son père. Surprise : pour le reste, il tient de moi. De
moi qui ne rêvais que de filles… mais les poupées à fossettes peuplant mes
songes se sont révélées, dès leur apparition en ce bas monde illusoire, d’un
commerce plutôt difficile. De jolies mijaurées sentencieuses, futures agrégées
ou pire : technocrates aux dents longues, à l’instar de leur géniteur. D’où ma
hargne contre lui quand un conflit éclate entre elles et moi… Quel égoïste
mégalo de m’avoir ensemencée par deux fois à son image !
Mathieu tombe mal avec sa curiosité gourmande. Il me gonfle (sic Valérie, adepte
du vocabulaire ‘limite’).
« Crêpes surgelées aux champi, jambon et salade. »
Gros soupir de mauvais aloi : « Encore ! »
A piler sur place mon blondinet, d’autant qu’il a raison : le menu ne diffère
guère d’un mercredi sur l’autre.
« Tais-toi. Ta mère fait ce qu’elle peut, la pauvre. »
J’hallucine : cette intervention de Philippe en Deus Ex Machina du foyer me
prend de court. Miracle ! Mon téléphage se serait-il extirpé de son fauteuil à
seule fin de me prêter main forte ? Certes, l’allégation n’a rien de flatteur
mais, relayée par des trémolos, elle devrait trouver écho favorable auprès de ma
corde sensible. Je guette les mots qui vont suivre pour boire du petit lait !
Car même un peu bedonnant, même un tantinet déplumé, même légèrement poché,
quelque vingt ans après notre rencontre Philippe reste Philippe. L’unique, le
mien. Y a-t-il là matière à pavoiser ? Voici qui ne regarde que mon ego. Parce
que ‘oui’, au tréfonds, j’en suis fière de mon cadre dynamique –laissons le
jeune aux jeunes- toujours naviguant à vue et en cravate pour alimenter notre
cassette. Dreling, dreling… Valérie sera informaticienne, Léa fera droit
bancaire, Mathieu deviendra avocat d’affaires –aléatoire mais chut !- et j’ai la
permission de m’acheter tous les hivers une nouvelle garde-robe. En soldes de
préférence, faut pas gâcher. Bien le merci, Mon M’sieur.
Philippe me dédie un clin d’œil complice : on nage au beau milieu d’une romance
Harlequine. Tout le monde il est…
« J’te cause pas à toi » grognasse Mathieu qui a soudain l’air d’en avoir gros
sur sa petite patate.
Statu quo embarrassé. Philippe range dans le lave-vaisselle son verre apéritif
vide. Tandis qu’il s’incline au-dessus de la cuve, sa cravate à rayures zigzague
en jaune et vert. C’est le cadeau d’anniversaire de Valérie. Il raffole des
deux, fille et cravate. Par contre, le stylo bon marché de Léa l’a laissé de
marbre. Sa bille grossière faisait trop ‘doublon du pauvre’ face aux superbes
rollers publicitaires perçus tous azimuts. J’ai ensuite dû le glisser
‘discrétos’ dans la sacoche de cet indigne père pour que Léa ne mesure pas
l’étendue de sa disgrâce. Après pareil épisode hautement édifiant, que dire du
nain de jardin à l’effigie de Simplet offert par Mathieu ? Sinon qu’il campe sur
le gazon, planqué avec soin derrière notre camélia rose. L’affectueux donateur,
suspecté à tort de malice, n’en semble pas affecté. Normal : Simplet, son nain
de prédilection, est la modestie même. Philippe ‘aurait’ donc fait preuve
d’humanité en lui ménageant cette cachette… Partant de là, Mathieu pense que son
cadeau a plu. Parfait : je n’ai pas à ruser pour sauvegarder les apparences et
redorer l’image paternelle.
« Me parle pas sur ce ton » intime Philippe enfin redressé.
La cravate au garde-à-vous, il a de toute évidence tourné sept fois sa langue
dans sa bouche avant d’affronter son rejeton en ma présence. Je suppute un blème
de chez blème (s’adresser à Valérie pour la traduc). Mathieu fulmine.
« M’an, y m’a tapé »
« Juste une tape de rien du tout. Et méritée en plus. T’es qu’un sale couinard
rapporteur : une vraie nana ! »
Vite, je dispose les crêpes surgelées dans la poêle grésillante. ‘Nom d’un
mercredi’, Philippe ne pourrait-il pas s’exprimer autrement ? Se rappeler
qu’avant d’entrer dans l’Administration et d’y côtoyer son tas de collègues
macho, il a été ce joyeux drille post-soixante-huitard qui m’a enflammé le cœur
et le ventre ? Un mince ado chevelu encensant les libertaires en jupons fleuris…
La nuit des temps : fac, cinoche, cuites au Curaçao, joints partagés, amours
éternelles… Notre nuit de grand soleil. Puis le mariage pour faire plaisir aux
parents, le boulot sans avertissement préalable, les enfants parce que : quoi,
on ne sait pas. Une autre vie en somme. Irréversible, avec un I majuscule.
Mathieu a le rictus jubilatoire du délateur. Sale gosse. Philippe tente en vain
de le foudroyer d’un regard noir. Figure de style car Philippe est doté d’une
paire d’yeux bleu azur à tomber les donzelles. Et de quelques kilos en trop qui
endorment ma jalousie autrefois galopante.
« On bouffe bientôt ? J’dois boucler une dissert pour demain et j’ai salement
les crocs » hurle la douce voix de Valérie depuis le palier du second. Silence
et ange qui passe. Je la laisse bisquer un peu. Marre de faire boniche
nourricière au service de toute la tablée ! Mes deux hommes n’en sont pas calmés
pour autant. Je m’immiscerais bien dans leur querelle afin de trancher le nœud
gordien… mais on est encore mercredi, les crêpes sont presque cuites, il est
vingt heures vingt-et-une minutes at the top.
Patience…
« Ouais, il m’a tapé sur la tête. Près de la tempe. Il aurait pu m’tuer… »
« A table ! »
Je bats le rappel très fort, en ayant bien soin de ne pas m’engouffrer dans la
brèche ouverte par Mathieu à la seule attention de ma fibre maternelle partiale
et belliqueuse. PAS de polémique un MERCREDI.
« Pis quoi encore ? Les pourcentages c’est que dalle à piger… T’as qu’à te
concentrer. J’veux bien t’aider mais pas me faire couillonner… »
Je vois.
Mathieu a osé solliciter son père. A l’heure des actualités régionales : crime
de lèse-télé ! J’ai eu du flair de ne pas m’en mêler parce que si Mathieu est
dépourvu de la bosse des maths, inutile de creuser très profond. L’hérédité, ça
ne pardonne pas… surtout venant de moi. Une double cavalcade colimaçonne
jusqu’au rez-de-chaussée et nos princesses boudeuses surgissent de concert. Des
têtes celles-là. Philippe se reconnaît volontiers en elles… Dommage pour son
satisfecit masculin que notre preuve par trois fasse la part belle à l’éternel
féminin !
Dépité par mon manque de réceptivité, le prince héritier –martyr es chiffres et
oedipien inventif- renonce momentanément à dégommer Big Father de son trône
conjugal. Valse arythmique des chaises cannées à dossier tubulaire rouge… Durant
cinq minutes, nous jouons tous des mandibules avec conviction. Notre mutisme
masticatoire a pour musique de fond les jingles des pubs qui défilent sur
l’écran, ‘loin des yeux, loin du cœur’. Le répit est court : une série de notes
allègres sonnent le glas du dîner partagé en famille. Philippe se propulse vers
le salon. Sans lâcher ni assiette, ni fourchette.
« La météo »
Je soupire.
« P’a tu vas flanquer des saletés partout » proteste Valérie.
Aucune réaction. Mathieu renchérit :
« Pourquoi qu’il peut et pas nous ? »
Léa, pesticide, me gratifie d’une moue navrée. Rengaine ta simili pitié, ma
Globule : j’ai du répondant. Seulement on est mercredi.
« Merde ! » rugit Philippe, puis « merde, merde, merde » récidive-t-il au cas où
je n’aurais pas tilté « Nounouche viens à mon secours, j’ai de la béchamel sur
ma cravate… »
« Gna, gna, gna » grince tout bas Valérie.
Je prépare mon intervention. Eponge, savon de Marseille, verre d’eau : je vais
pouvoir opérer. Il n’y a pas urgence. La béchamel des crêpes est un moindre mal
quand on a frôlé la vinaigrette des endives ! Philippe me regarde avancer comme
si j’étais messianique, parée d’un halo… Notre Dame des Solutions. Oui, j’en
rajoute, et alors ?
Pour enfoncer le clou, je me fends d’une révérence clownesque à l’adresse de
Pouffiasse Télé avant d’entreprendre mes travaux de nettoyage.
« Tu crois pas que le pressing… »
Sous-entendu : attention à ma cravate en soie, ma magnifique cravate, ma toute
dernière cravate préférée ! Je hausse les épaules. Et dire que quelque part dans
la quatrième dimension (ou la cinquième ?) un fringant étudiant raide de maigre,
la mèche blond dru et le pantalon victime d’un feu de plancher, jure ses grands
dieux que jamais, au grand jamais, il ne deviendra un grand homme. Parce qu’il
lui faudrait porter cravate. Et dire qu’une pauvre innocente baba cool avec des
étoiles plein les yeux boit ses paroles d’évangile et applaudit de toutes ses
bagues. Et dire qu’ils sont deux ces veinards, soudés de la langue au pubis, et
que nous sommes cinq… six (suivez mon regard).
Vingt-quatre ans à cheminer ensemble sur la Carte du Tendre, ça représente un
fameux bail. Une victoire aussi. Tant d’amis ont divorcé. Ils se raillent de
notre côté dinosaure. Je n’ai pas d’objection à leur opposer. Sauf Philippe
lui-même. Philippe, mon amour de cravaté apostat.
« T’inquiète, je sais faire »
Il m’énerve à se démancher le cou et à malmener la télécommande pour visionner
simultanément les diverses émissions en instance de feu vert. Reportage sur les
Antilles : du rêve. Bruce Willis poings durcis : de l’action. Bernard Henry Lévy
zoom serré : des bla bla. Les Bronzés en long, en large et en travers : du
comique de répétition, vu, revu, pas corrigé. Je m’active, agacée sans trop.
L’aspect crémeux de la tache s’estompe. Frotti-frotta. Je suis une fée du logis.
Valérie furibarde traverse en trombe le salon, suivie de Léa ricanante. Ruée
dans l’escalier. Mathieu en profite pour tenter sa chance :
« J’peux faire une partie de console ? Archi p’tite ! Tu veux bien P’a ? »
Requête insensée… A vingt-et-une heures quinze, tout fils normalement constitué
doit abandonner le champ télévisuel à son père ! Philippe ne bouge pas d’un
poil. Seul son pouce en proie à un va-et-vient fébrile pianote des Antilles aux
Bronzés. Soleil quand tu nous tiens…
« File au lit et potasse tes maths. Bonne nuit »
Puis, s’adressant à moi en réussissant le tour de force de m’occulter :
« Tu devrais pas autoriser Mathieu à consacrer ses moments libres à de telles
débilités. Il va s’esquinter les yeux. »
Bah voyons… Beau discours en vérité quand l’Hôpital se moque de la Charité !
Philippe était fait pour être père pareil que moi pour être mère. Nous nous
étions programmés des enfants virtuels : qui ne brailleraient jamais, seraient
obéissants, surdoués, pas encombrants… Forcément, d’amants à parents, le réveil
a été rude. Et dissociatif. A moi les couches. A lui les cravates. Cherchez
l’erreur. Pour Bibi, prise entre un job à mi-temps étirable et la bonne marche
de la maisonnée : pas d’interminables stations aux toilettes à feuilleter des BD,
de bock mousseux avec les potes au sortir du bureau, de méditation cosmique à la
lecture du canard local –rubriques nécro et chiens écrasés-, de dépendance
hertzienne aggravée -‘hein, quoi, tu m’parles ?’-
Zen : la cravate est rescapée. Ma soirée du mercredi en sera-t-elle pour cela
sauvée ?
« J’ai peur qu’le cerne marque »
Tremble carcasse : tu viens de contracter une dette envers ta sainte décapeuse
d’épouse. Tout à un prix ! Philippe souffle sur le mini rond humide qui ombre le
tissu rayé. Croit-t-il vraiment accélérer ainsi le processus du séchage ?
Adossée au mur porteur, sa belle putassière se met en quatre, en six… Elle ne
peut pas faire mieux : le câble et autres satellites sont interdits de séjour.
J’ai encore voix au chapitre dans cette maison squattée !
« Pff… ta soie est étiquetée 100 % acrylique. Voilà le malheur réparé. »
« T’es géniale ma Nounouche »
Okay. Ramassons ce qui tombe. Je me déplace pour faire écran à l’écran. Philippe
interloqué me fixe enfin. Je souris, pas lui.
« Si géniale que ça ? »
« Qu’est-ce qui te prend ? »
Elle cause, elle cause, la télé. Mais en version audio, elle a perdu de son
aura. J’abuse de ma position pour esquisser, bras tendus dans l’espace, un méga
rectangle. Philippe bat des cils. Il a pigé.
« On est mercredi ? »
Tiens donc. Son éphéméride marquait pas la bonne page ? Et les infos de sa Miss,
au journal de vingt heures, c’était du lard ou du cochon ? Le gars Poivre
l’aurait mal rancardé ?
« Bingo ! »
Hélas, cent fois hélas pour mon pantouflard : le mercredi est son jour noir à
cause de la sortie des nouveaux films dans la plupart des salles obscures de
France, voire de Navarre.
« Bof. J’suis crevé. T’as mijoté quoi ? »
« Surprise. L’effet Cannes qui débarque en Dolby Stéréo. A vingt-deux heures,
palme d’or et réalisateur pour la Première aux Studios. »
Philippe bâille. Médite. Rebâille.
« Vrai, j’incube une crève carabinée. J’ferais bien mieux de m’pieuter. »
Pour qu’il couve avec fièvre la télé dès que j’aurai tourné les talons ?
Macache ! Pas de décanche bidon… (expressions valériennes).
« J’te vois venir avec tes gros sabots. T’as pas le droit. Un deal est un deal.
C’est pas si souvent. Répète après moi : un film, un débat, un pot. Allez : un
film, un… »
« Eh, j’fais pas exprès d’être mal foutu et il gèle dehors. Tu crois pas qu’tas
eu ta dose de réfri avec les courses ? »
Kiffe, cool, relaxe. J’articule posément :
« Figure-toi que mes neurones s’encrassent à raisonner bouffe, école et machin
truc… Note que j’parle pas des tiens mais y aurait à dire. Ton encéphalo doit
courir au plus plat en empruntant la ligne droite. A force de jamais décoller de
la télé avant minuit. »
Il capitule d’un demi sourire. A quoi bon s’insurger sachant que je lui réserve
un chantage à la cravate… Nous nous connaissons par cœur. Tant pis. Tant mieux.
Philippe se lève et, tel un magicien, de sa zappette magique, répudie à regret
sa bien-aimée. Je me love d’enthousiasme contre lui. Ses lèvres me fondent
dessus. Scotchés l’un à l’autre, nous dérivons tumultueusement vers nos
manteaux. Muette dans la pénombre, sa sirène géante dessine une écaille
électrostatique aux reflets grisés. Dès la porte claquée, Mathieu résistera-t-il
à cette séduction miroitante ? La suite à plus tard.
Nous voici enfin seuls, ronronnant en duo par les rues frisquettes. Le temps
d’une escapade à l’ancienne, je suis redevenue la favorite en titre, la Dame de
Cœur.
Encore une soirée que l’Autre n’aura pas…
©
2006
- Dominique Guérin -Tous droits réservés.