Simone Blanc
Recette innocente pour menu de comédie : attraper deux jeunes oies, plumer, puis, enfourner sans autre ménagement !
Aujourd’hui, on va au théâtre. Léonie a loué les places depuis quinze jours. Elle emmène ses filles à la Comédie française ! Rien de moins ! On va voir jouer Tartuffe à la Comédie française ! Un peu de culture ne nuit pas. Pour la première fois de leur vie, Hélène et Julie assisteront donc à une représentation théâtrale. Ecoles et cultures, Tartuffe est au programme, et si ce n’est cette année...
Pour honorer le temple culturel, Léonie a mis son trente et unième tailleur. A son côté, bourrelée de respects, les enfants avancent. Julie constate alors combien dans ce cadre de dorures et de velours cramoisi Léonie parait enfin à l’aise. Pour un peu, on la dirait heureuse ! Nostalgie des matinées classiques, Léonie, se régale d’avance. Enfin, un théâtre à sa hauteur !
Troisième, quatrième étage... On s’installe au poulailler ! Léonie prononce «poulailler» quand d’ autres disent paradis !
C’est à cause du prix ! Appréciez, enfants, le sacrifice maternel !
Les poules s’installeront donc au perchoir, tout en haut, là où il n’y a plus personne. C’est si haut ! Est-ce qu’on ne va pas tomber ? Les strapontins et les sièges brinquebalent. Le parquet grince. De plus, les spectatrices sont placées sur le côté. Seules et excentrées ! Jamais condition d’exil n’a fait monter si haut !
Théâtre subi ! Julie élève moyenne, sœur d’Hélène et fille de Léonie... Qui sont donc les personnages de la comédie ?
Et, est-ce qu’on verra d’ici ?
Et, est-ce qu’on entendra ? Mais, Léonie, sourde, installée, protégée, une fille sous chaque aile, fixe déjà l’incomparable scène.
Une ruée de coups sourds inaugure la féerie. Attente et chamade !
Que les chaises sont dures ! « PAN ! » Le premier coup lève une sombre odeur de poussière. « PAN ! » Peurs et ravissements ! « PAN ! » Rideau magique des théâtres ! La scène enfin, si brillante, et si lointaine ! Les personnages s’égarent, minuscules. Les femmes, en crinolines, comme des poupées, comme des toupies ! Léonie a sorti ses jumelles. Théâtre du point de vue ! Point de vue sur le théâtre. Comment participer ? Myopie et poulailler, voilà Julie deux fois punie : « On ne voit rien ici ! »
-- « Ah, pas de comédie ! Ecoute ! »
Les balcons, les courbures étagées, les lustres muets flottant dans l’obscurité, tout mène au petit théâtre des lumières. Les cônes croisés des projecteurs atterrissent sur la scène, jouent. Mais il y a tant de noirceur alentour ! Que se passe-il donc dans cette obscure arène ?
« Votre conduite est tout à fait
mauvaise ! » s’exclame Madame mère. Ecoute donc Julie ! La petite préfère le
beau Cléante ! Il avoue : « Les hommes sont étrangement faits, dans la juste
nature on ne les voit jamais ! »
Quelques scènes encore, et, Léonie et ses filles ne seront plus seules au
perchoir. Une porte a gémi. Un homme en retard s’approche dans l’ombre et s
’assied à côté de Julie. Il y avait tant d’autres fauteuils... L’enfant se
concentre, s ‘attache aux robes colorées. Mais, jaune safrané ou verts encore,
indifférents, les champignons virevoltent, et sur la scène aussi, hélas,
l’homme noir est arrivé ! L’homme aux coupables pensées.
Sensation ? Frisson ? Inconfort ? La jambe de Julie est-elle donc si engourdie ? Quelque chose appuie contre son genou. Julie oublie la scène sans la quitter du regard. Pétrifiée, elle s’écarte doucement de son voisin, se rétracte toujours plus vers l’accoudoir maternel ! Julie, insensiblement frôlée, objet d’une invisible et inquiétante stratégie ! Une main, trop précise, chaude à vomir, frôle, glisse, remonte, s’éloigne, revient. Tartuffe est là, à son côté ! Que dire ? Qui appeler ? Paralysie ? Expérience nouvelle ? Curiosité ? Ni regard, ni élan, seule cette main inconnue, obscure, et, très isolée, une jambe de chair effleurée. L’étranger du poulailler donne à frissonner. Horripilation ! Julie tourne son visage vers Léonie.
Léonie absorbée, si dévouée. Léonie qui a organisé et payé cette matinée. Tout le monde ne va pas à la Comédie Française. Tout cet argent, tout ce temps consacré aux enfants ! Julie ruinera-t-elle cette matinée ? C’est sûr, Léonie va se fâcher !
Comment est-ce que tu t’es encore débrouillée ? Il n’y a jamais moyen d’être tranquille ! Pour une fois qu’on est au théâtre ! Elle va gronder... Alors, Julie se résigne. Mais, un peu vite peut-être ? Quel étrange contact, quelle lente mouvance anonyme ! Chair trouble, opacifiée, cœur humilié, imprévisible perversité.
Alors, c’était donc ça, le poulailler ? Tartuffe, premier grand moment de culture ! Julie était venue pour voir, et non, vivre la pièce ! Qui la croira ? Trop tard ! Il est trop tard ! Elle aurait dû crier tout de suite, s’éloigner, changer de place. Cette idée si simple ne s’est pas présentée. Julie est donc coupable ! Elle n’a pas bougé. Elle ne savait pas que ça existait, ça n’était jamais arrivé ! Ignorance ! Timidité ! Allons donc ! Curiosité ! Culpabilité !
Furtivement, doucement, par touches incertaines, vers la jambe, vers la cuisse. Il n’y a pas de mot pour ce toucher ! Horribles caresses aveugles du tartuffe des poulaillers. Des reproches pourtant s’élèvent :
« Vous êtes bien tendre à la tentation ! »accuse Dorine !
Comment se défendre ? Ma jambe seule était là ! Hélas, comme
« Nos sens facilement peuvent être charmés ! »
On a mené Julie vers Tartuffe, or, cet «homme est, je vous l’assure, un méchant animal ! » Belle leçon !
Acte trois, troisième scène :
« Que fait là votre main ? »
Le cri d’Elvire résonne dans le silence enfantin et coupable. Applaudissements. Parenthèse de l’entracte. Culture feutrée, velours, muette conspiration des auteurs , spectateurs sidérés quand la fiction embrasse la réalité. Les bustes glacés défilent dans le hall. Ils montent la garde avant le procès. Quoi, nul secours ? Pas de sursis ?
L’âme toute chavirée, écoeurée de sa paralysie, honteuse de son corps, Julie n’est plus qu’une matière tiède qu’on a touchée dans le noir. Traitée, maltraitée, la voilà tartuffe, et la voilà tarfuffiée ! Julie n’a pas osé bousculer la Comédie mais c’est décidé, plus tard, elle ne retournera pas au poulailler. A l’acte quatre, l’homme disparaît, lassé ou bien dégoûté par cette écolière médusée, immobile, la jambe sur le côté.
Il sera parti horrifié, outré de cette noirceur enfantine, conforté dans son vice. Mais, un drame se joue là-bas. Des mots immortels fusent jusqu’au sommet du théâtre. Ils corrigent la vie, ils détestent le vice. « L’homme est, je vous l’assure un méchant animal ! »
Julie n’applaudit pas. Mais, elle n’oublie pas :
« La vérité pure est que je ne vaux rien ! »
Lente sortie. Chacun réfléchit.
A l’air libre, Julie n’a pas l’air contente, alors, Léonie est vexée. Elle n’aurait pas dû les amener là, ces filles, sûrement, elles n’ont rien compris ! :
« Tiens, c’est de la confiture à des cochons ! »
© 2003
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