Le tableau       

 

Marielle Taillandier

 



La tante Marthe habitait une vieille maison jumelée d’un village ardennais. A l’époque de cette histoire elle devait avoir 70 ans bien engagés mais en paraissait beaucoup plus. Courbée, toujours vêtue de haillons, la mèche folle qu’elle relevait constamment d’un geste rageur, la nature l’avait dotée en plus d’un visage à mon avis ingrat, dans lequel de gros yeux bleus encastrés dans des orbites injectées de sang lui donnaient un air de sorcière, qui m’effrayait. La peau distendue du visage avait sculpté des bas joues tombant sur une bouche trop humide. Ses bras amaigris étaient terminés par de grosses mains noueuses et ses jambes étaient ficelées dans des bas de contention. Elle marchait les pieds à dix heures dix, toujours en pantoufles, et portait un tablier à carreaux bleus et blancs où se mêlaient toutes sortes de salissures.

Sa maison était une antre digne de celle de la sorcière que je voyais en elle, il y régnait un aimable foutoir qui choquait ma grand-mère mais aussi une détestable odeur de renfermé car la tante Marthe n’ouvrait jamais ses fenêtres. Odeurs de cuisine, de poussière, de parfums à quatre sous, c’était à vous coller la migraine comme un rien. Dans le salon, qui donnait sur ce qu’il était difficile d’appeler un jardin, pendouillaient lamentablement des serpentins tue-mouches où venaient se coller sur les ailes des dizaines de ces insectes qui, les pattes brassant l’air, étaient voués à une mort lente et cruelle qui m’horrifiait et me fascinait à la fois.

La seule chose que j’aimais chez la tante Marthe, c’était la rampe d’escalier en laiton ornée d’une superbe boule de cristal bleu lazuli.

Quand je passais mes vacances d’été chez mes grands-parents, la bonne habitude voulait qu’on lui rendît visite régulièrement alors qu’elle, se fichait éperdument des convenances. Souvent elle nous recevait sur le pas de porte pour nous faire comprendre que nous étions indésirables, ou alors, dans les bons jours, nous avions droit au contraire à des égards disproportionnés par rapport aux exigences du protocole et nous passions de trop longues heures chez elle pendant lesquelles je mourais d’ennui. Pourtant j’étais souvent la cible de ses questions et de son intérêt. A chaque visite elle me questionnait sur ma vie à Paris, ma scolarité, mes fréquentations, ma famille et, surtout, sur les expositions ou manifestations culturelles à la mode qui m’étaient, vu mon âge, parfaitement étrangères. La tante Marthe, en abordant ce sujet, s’animait tandis que, dans ses yeux, brillait l’attrait imaginaire de la capitale qu’elle n’avait jamais vue. Elle débitait un flot de noms visiblement prestigieux qu’elle avait dû répertorier dans les magazines people de l’époque dont elle semblait friande, et les associait à l’exposition en vogue. Étonnamment cultivée en matière d’art, les genres et les époques lui étaient familiers et, sachant qu’elle ne se heurterait parmi nous à aucune contradiction, elle nous abreuvait de ses connaissances et ne se taisait que lorsque nos visages, crispés d’ennui, commençaient à l’agacer.

Elle nous resservait alors quelques biscuits rances pour, je pense, précipiter notre départ.

La tante Marthe avait une sœur, Lucienne, qui vivait dans la maison d’en face. C’était une femme aussi longue et racée que Marthe était petite et moche. Les deux sœurs avaient épousé deux frères du village qui tenaient un commerce de vins et spiritueux florissant. Mais désormais veuves, elles vivaient séparément tout en étant voisines.

Elles se détestaient. Une hostilité farouche les opposait depuis la nuit des temps et les archives familiales n’arrivent pas à déterminer le point de départ de ce ressentiment que tous avaient toujours connu. D’aucuns disaient qu’un jour, il leur avait fallu partager un panier de raisin apporté par un voisin et qu’elles se seraient battues jusqu’au dernier grain. D’autres affirmaient que, lors de l’héritage de leurs parents, le partage d’un lot impair de cuillers en argent avait anéanti ce qui restait de bon entendement entre elles. En tout cas, c’était très grave.

Pourtant, si beaucoup de choses les séparaient, les deux sœurs partageaient au moins le même goût de la médisance et de l’art et, sur ce dernier point, Lucienne, aisée et dépensière, battait sa sœur à plate couture. Elle allait régulièrement à Reims ou Paris faire les antiquaires et sa maison était décorée avec goût mais ces dépenses étaient les seules folies qu’elle s’accordait.

Chaque matin, la première levée guettait l’ouverture des volets de l’autre en espérant secrètement qu’un jour ils resteraient clos. La journée se déroulait alors en fonction des faits et gestes de l’ennemie et les sorties étaient planifiées lorsqu’on était sûre que l’autre avait regagné ses pénates. On interrogeait le boulanger pour savoir si l’autre était déjà passée et, si la réponse était négative, on se hâtait de rentrer pour l’éviter. Bien sûr, souvent ces précautions ne suffisaient pas.

Un jour, Marthe apprit par le boucher que sa sœur avait commandé un tableau auprès d’une galerie de la rue Saint Louis en l’Ile à Paris et qu’elle entendait bien le faire savoir. Effectivement, livrer une telle information au boucher qui voyait chaque jour défiler tout le village dans sa boutique, était le meilleur moyen pour que Marthe l’apprenne sans délai. Elle fut furieuse. Son envie de posséder un tableau, quel qu’il fût d’ailleurs, avait toujours été entravée par son avarice qui la rongeait au moins autant que sa jalousie.

Elle en perdit le boire et le manger. Elle s’enferma dans sa maison le lendemain, mit une chaise près de la fenêtre donnant sur la rue et guetta pendant 15 jours la livraison du tableau chez sa sœur, en face.

Une camionnette immatriculée à Paris se gara un matin dans leur rue. Le nom de l’antiquaire y était inscrit en lettres d’or qui lui firent tourner la tête. Derrière son rideau, elle vit le chauffeur et son collègue descendre, venir ouvrir les portes arrières et en sortir avec mille précautions un cadre enveloppé dans une couverture épaisse. Mais au lieu de traverser pour aller chez Lucienne, ils sonnèrent sans hésiter chez elle.

Convaincue qu’il s’agissait d’une grossière erreur de livraison puisque les livreurs avaient demandé Madame Lambert – le nom d’épouse des deux sœurs – sans préciser le prénom, elle les fit entrer sans hésiter et leur fit poser le tableau près de la cheminée. L’œuvre représentait une nature morte de fruits rouges dans un compotier en argent et était signée d’un illustre inconnu dont le nom m’échappe. Les couleurs étaient vives sur un fond contrasté, la lumière fort bien restituée et l’ensemble donnait envie de croquer ces fruits plus vrais que nature. Lucienne avait décidément bon goût. Nul doute que le tableau trouverait une place avantageuse dans le salon si les tue-mouches ne lui faisaient pas d’ombre car évidemment, l’idée de le rendre à sa légitime propriétaire n’effleura pas Marthe une seconde.

A compter de ce jour, elle prit soin d’éviter absolument sa sœur et perdit l’habitude de l’épier derrière son rideau. Une terrible indifférence s’installa entre elles, mêlant désintérêt réciproque et mépris.

Curieusement, Lucienne dépérit subitement et nous quitta quelques mois plus tard à l’aube d’un Noël. Marthe fut peu chagrinée. Elle suivit sa sœur deux ans plus tard et toutes deux reposent depuis dans le cimetière du village qui surplombe la Meuse.

Lorsque je rends visite à mes chers défunts et que je passe devant le caveau de famille des deux sœurs, le vent semble souffler plus fort au-dessus d’elles comme si elles n’en finissaient pas de régler leurs comptes post-mortem.

Quant au tableau, il a été récupéré par les héritiers et finit sa carrière dans un cabinet juridique de Reims. Peu de temps après la mort de Marthe, son fils eut la curiosité de le regarder plus en détail. Au dos, plié en quatre dans un angle supérieur et accessible uniquement à une main curieuse, un petit mot cacheté disait ceci « Pour ma chère sœur, en espérant que ce tableau scellera notre réconciliation. Lucienne ».


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