Pierre Gévart
Elle n'aurait même pas pu dire quelle heure il était ; elle ne sentait pas la morsure du froid. Le soleil venait de passer sous la cime des arbres, mais il ne se coucherait pas : on était encore en juillet. Comme toujours, à cette heure là, les moustiques vrombissaient furieusement, bien que l'odeur tenace de la pommade dont elle s'était enduit la peau suffit encore à les tenir à distance.
Un rayon orangé vint soudain se plaquer sur le visage de Sven. Pourquoi Sven ? Sven, c'était le nom qu'elle lui avait elle-même donné, en découvrant son visage. Et depuis, il restait là, à demi enfoui dans la tourbière d'où Anna et son équipe avaient commencé à le dégager. Ils avaient presque terminé.
Harald arriva sans un bruit, ses pas étouffés par les mousses épaisses. Il posa devant la jeune femme une gamelle fumante.
" - Tu devrais manger, maintenant. On ne va pas nous le voler. Nous sommes loin de la ville, et puis, il n'y a pas de pilleurs de tombes ici. " Anna ne répondit pas, mais elle désigna le corps d'un geste lent.
" - Regarde ! dit-elle, avec le soleil, son visage a l'air de bouger. Il nous sourit. "
Harald haussa les épaules.
" - Un sourire ? Une grimace, plutôt ! Et puis mange, et arrête de fantasmer sur cette vieille momie !
Anna se retourna brusquement, furieuse, mais un autre rayon de soleil l'atteignit, passant entre les troncs, et elle dut cligner des yeux, éblouie.
" - Ne parle pas de Sven de cette façon là, pas devant lui !
Harald se contenta de hausser les épaules à nouveau. Il avait toujours pensé qu'Anna mettait trop de sensiblerie dans tout cela, et préféra s'éloigner sans ajouter un mot. Anna avait déjà oublié sa venue. Elle arracha un morceau de pain et le trempa distraitement dans la sauce du ragoût de renne que Gerda leur avait préparé. C'était bon, c'était chaud. Elle se demanda ce que Sven avait bien pu manger à son dernier repas, avant de venir mourir ici. Avait-il pris le temps d'apprécier, ou bien, pressé, avait-il simplement avalé les aliments sans y prêter autrement attention ? Avait-il alors imaginé, ne fut-ce que l'espace d'un instant, que la fin était si proche, que tout allait se terminer dans cette boue tourbeuse qui l'avait aspiré inexorablement, dans laquelle il s'était noyé ? Est-ce qu'on peut avoir ainsi le pressentiment de sa propre mort ? Certainement non. Les gens vont leur vie, enfilent leurs vêtements, le matin, prennent un petit déjeuner rapide en se disant qu'un jour il faudra qu'ils se donnent une discipline, une hygiène de vie. Et puis ils allument une cigarette, la dernière, sortent en n'oubliant pas de refermer à clef, et c'est déjà fini...
Anna posa doucement la gamelle vide sur le côté, et tendit la main pour tâter l'étoffe de la veste. Sven avait dû mourir en été. Il ne portait qu'un vêtement de laine à l'étoffe finement tissée, encore teinte de bleu. Les lisières étaient sommairement brodées de fils de laine brute, brunâtre, et de coquillages. L'archéologue souleva légèrement le col, et son cœur se mit à battre plus vite quand elle aperçut soudain le cuir plus clair de la poitrine, auquel adhérait encore un peu de duvet.
Le soleil glissait maintenant à l'horizontale, avant de remonter pour une autre journée. Il était aux environs de minuit. Les ombres couraient lentement sur le visage de l'homme de la tourbière, et Anna sentit sa gorge se serrer. Soudain, elle n'était plus très sûre que le changement d'expression de la face parcheminée n'ait pas eu d'autre cause que la brusque variation de lumière. Puis elle se secoua, s'efforça de se souvenir qu'elle était avant tout une scientifique.
Du camp provenaient des rumeurs de conversation et des bruits de vaisselle qu'on range. Bientôt, les voix se rapprochèrent.
" - On t'a laissé la plonge, veinarde ! " jeta Gerda en envoyant au passage une claque affectueuse sur le crâne d'Anna.
" - Je me demande comment tu peux rester seule avec lui, moi, ça me déprimerait. Et puis, avec cette lumière, il a presque l'air vivant. " laissa tomber Sigurd, de sa voix grave. La remarque suffit à éteindre aussitôt toute velléité de plaisanterie, et les archéologues se remirent au travail en silence, dégageant avec soin, millimètre par millimètre, Sven du sédiment acide qui l'avait si bien conservé. A trois heures, ils avaient enfin terminé.
" - On pourrait le laisser là jusqu'à demain ! " suggéra Harald en étouffant un bâillement.
" - On finit le travail ! " décréta Anna, et personne n'osa discuter.
Alors, les chercheurs glissèrent avec précaution une civière sous le corps. La peau était encore souple, et Gerda poussa une exclamation de dégoût quand, au cours de la manoeuvre, une des mains de la momie vint lui frôler le visage. Anna ne dit rien, mais bouscula sa collègue pour prendre sa place.
" - On devrait peut-être le recouvrir, remarqua Gerda, ça se fait... " Mais comme personne ne se proposa pour ôter sa veste et la poser sur la face du mort, l'équipe continua de transporter Sven à visage découvert.
Au camp, Harald se contenta de hausser les épaules quand Anna insista pour qu'on installât le corps dans sa propre tente, pour mieux le surveiller. Tous étaient épuisés.
Mue par elle ne savait quelle impulsion, Anna ôta du poignet de la momie un bracelet d'os et le passa à son propre poignet. Puis elle se mira dans la glace qu'elle avait accrochée à la toile, et trouva qu'elle avait un vague air de ressemblance avec Sven. Qui sait ? Elle s'amusa à imaginer que l'homme avait peut-être été un de ses ancêtres.
Puis, elle s'étendit et sombra brusquement dans un sommeil agité, rempli de rouge, de coups, de fureur dont elle ne s'éveilla brièvement, en nage, que pour constater qu'elle avait roulé hors du lit de camp, et reposait maintenant tout contre sa trouvaille. L'une des mains de Sven était posée sur son poignet, comme s'il avait voulu la retenir, et elle lui avait communiqué un peu de la tiédeur de son corps. Elle sourit vaguement et replongea aussitôt dans son sommeil de bataille, curieusement rassurée par la présence de l'homme mort.
Quand elle s'éveilla enfin totalement, le soleil avait depuis longtemps dépassé le zénith. Elle retira doucement sa main de l'étreinte tiède et regarda au dehors. La toile de la tente battait au vent. Elle distinguait ses trois compagnons : Gerda gisait face contre le sol, et son sang avait déjà eu le temps de sécher au soleil, Harald reposait assis, la bouche figée dans une grimace ridicule, et les mains crispées sur son abdomen éventré. Seul Sigurd était mort debout, une pioche à la main, en guerrier. Anna en conservait encore une cuisante cicatrice à l'avant bras.
Elle caressa les touffes de cheveux qui restaient accrochées au crâne de l'homme fossile, puis commença à se dévêtir. Quand elle se fut complètement dénudée, elle ôta avec précaution les vêtements de Sven, et les passa à même sa peau. Puis, elle ramassa la pelle encore rouge de sang, et jeta un coup d'œil en direction du miroir. C'est le visage de Sven qui lui rendit son sourire. Elle était Sven, et Sven ne trouvait pas déplaisant de vivre désormais dans ce corps de femme. Brusquement, il se souvint de ce pour quoi il avait vécu jusque là, et aussi de ce pourquoi ses ennemis l'avaient un jour pourchassé jusqu'à ce qu'il tombe dans cette fondrière.
Il/elle déposa la pelle sur le siège avant de la Cherokee, et prit la direction du village.
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2001—
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