Vers le sud

Alain Emery



Salvador, Bahia, Brésil. 31 décembre 1958


Je l’entends qui parle, derrière la porte. Au son de sa voix, je la devine, allongée de tout son long sur le divan, évanescente sous la moustiquaire, buvant, du bout de ses lèvres carminées, de l’alcool bleu. Mescal et curaçao. Les pales du ventilateur, en brassant l’air torpide, ne parviennent pas à couvrir ses paroles, embourbées dans l’ivresse. Je pense qu’elle s’adresse à ce buste en plâtre dont la silhouette trapue se découpe dans l’embrasure de la fenêtre et qu’elle s’imagine être, sans doute, un amant oublié. Et puis, derrière ses paroles, j’entends que montent, dehors, les premières rumeurs de la fête.

Quand nous avons manqué d’argent, nous avons bouclé nos maigres bagages et fui le palace où nous vivions, à Maracaïbo, pour une villa déserte de Caracas. Ensuite, il y a eu cette maison blanche, à Fortaleza. Et puis, parce que nous n’avions plus de quoi régler nos dettes, ce départ, à l’aube, lorsque tous dormaient encore. Et enfin, depuis deux semaines, cet hôtel, ici, à deux pas de Rosario Dos Pretos.


Je l’entends qui fredonne, à présent. Son mince filet de voix chaude longe les couloirs jusqu’à moi. C’est elle, je reconnaîtrais ce timbre clair et envoûtant entre mille. A quoi songe t-elle ? Sans doute aux temps paisibles de son enfance, qu’elle évoque, maintenant, avec une nostalgie touchante, aux églantiers noués dans les volutes en fer forgé du balcon de l’hacienda de son père, au piano blanc qui dormait dans sa chambre…



Un silence.
Et brusquement elle s’emporte. Sa voix, comme jetée contre les murs, se déchire en lambeaux lourds et méchants. L’alcool a fait son œuvre. Je sais de quoi s’abreuve sa colère, quand elle prend naissance et quand elle nous quitte. Au travers de la porte grondent des regrets acides, des reproches, des remords. Elle gémit sur l’oubli qui vient, sur l’horreur qui s’approche et qu’elle croit entendre, dans son sommeil, ramper vers elle. Et comme je saisis, étouffés par la cloison, ses tous premiers sanglots, je sais qu’elle se souvient des fastes d’autrefois, de ses heures de gloire, quand elle était superbe, fabuleuse, adulée, qu’il lui suffisait de claquer dans ses doigts pour obtenir ce qu’elle voulait, bien avant qu’elle ne soit abandonnée de tous, quand les hommes, de Buenos Aires à Montevidéo n’attendait que de voir ses longues jambes hésiter, deux pas en avant, un pas en arrière…

Elle se tait. Et dehors, sur la plage de Praia Do Forte, au-dessous des spectres gigantesques des palmiers, découpés sur le ciel charbonneux, des milliers d’hommes et de femmes, à la peau couleur de terre brune et de cuivre brûlé, célèbrent Yémanjà, la déesse de la mer.

Pour l’alcool et le reste, j’ai tout vendu. Les pendants d’oreilles en émeraude. Les robes en satin rouge. Jusqu’à ses souliers qu’elle faisait venir de New York. Nous n’avons plus rien. Nous restons l’un pour l’autre, soudés dans cette lente dérive vers le sud, comme deux naufragés sur le point de sombrer…

Un fracas de verre brisé.
A-t-elle entrevu son reflet et cassé un miroir ? Depuis peu, elle ne supporte plus le reflet cru de son corps. Et j’entends, dans les insultes qu’elle lance vers l’autre, cet homme imaginaire qu’elle croit planté devant la fenêtre, tout le désarroi qui l’accable.
La vérité est une idée idiote. Et rien de ce qui lui arrive ne devrait arriver…

J’entre.
Elle est étendue et délire doucement. Elle n’a plus que la peau sur les os et le rêve qui la dévore est pareil à une fièvre. Sa poitrine se soulève, comme si, du ciel, une main invisible et charitable tentait de l’arracher au cauchemar dans lequel elle s’enfonce et qu’elle, en proie à une aliénation morbide, luttait pour que cette main renonçât.

Une fois de plus, elle a brisé son verre sur le sol. Je ramasse les morceaux et lorsque je me redresse, nos deux regards se croisent. Il y a, dans ses prunelles, à cet instant magique, les braises d’un feu sacré. Des brisures d’or et de gris mêlées. C’est comme si elle émergeait, saine et sauve, d’une nuit épaisse et qu’elle s’apprêtait, bien qu’à bout de forces, à s’élancer dans la plus cruelle des obscurités… Elle est, à ce moment précis, la plus belle des femmes.

Je ne suis pas dupe. Je sais qu’elle a entendu, qui semblent se heurter aux murs de la vieille ville et roulent jusqu’à nous, les cris de la fête. Je sais qu’en elle s’éveillent ses démons. La fête. Elle n’a vécu, tout au long de sa vie, que pour ces instants d’abandon, pour l’errance qui les précède et l’engourdissement bienfaisant qu’elle laisse aux corps brisés… La fête. La musique. Les hommes. L’alcool. Je l’ai vue, des années durant, attendre le crépuscule pour se parer d’or et de paillettes, avant de s’abandonner, pour sa perdition, dans la gueule ouverte de la nuit.

- Tu n’oublies pas, dit-elle… ce soir, la fête…

Je n’oublie pas. Je me recule d’un pas et la contemple. Son parfum vole jusqu’à moi. Elle gît sur le divan, une jambe repliée sous l’autre. Languide, une main sous la nuque, l’autre posée sur sa cuisse dénudée. Je ne parviens pas à croire qu’elle va mourir…

Ce soir, je le sais, je l’aiderai à se lever et à s’habiller. Elle s’accrochera à mon bras et je choisirai pour elle cette robe incroyable – la seule que je n’ai pas vendue et que je garderai jusqu’à la fin – cette robe d’un vert sombre, qu’elle mettait autrefois, avant de monter sur scène, quand elle était encore la plus belle danseuse de tango qu’on n'ait jamais vue. Je peignerai ses cheveux gris et l’aiderai à se maquiller. Et quand, à la nuit tombée, je la verrai partir vers la fête, rieuse et encore ivre, bien décidée, une fois de plus, à tenir tête à la mort qui s’avance, je la suivrai. Comme son ombre. Et, sans dire un seul mot, je la regarderai danser autour des hommes, avec une énergie furieuse et désespérée, à l’écart du temps et du monde.

Et lorsque la poussière, soulevée ce soir par les pas des danseurs, sera retombée et qu’il ne restera, au milieu de la place, qu’une vieille femme entêtée fuyant l’inéluctable, alors oui, une fois de plus, je sortirai de l’ombre et, sans me soucier de rien d’autre, j’emmènerai ma mère avec moi vers le sud…


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