Michel Plamondon
L’eau glacée. Une vieille
couverture pourrissante. Il la soulève. Un trou, carré, parfaitement, rempli
d’eau glacée. À la verticale, dans cette eau limpide, flotte le cadavre grisâtre,
nu, d’une vieille femme. Un léger frémissement agite imperceptiblement le
corps. Lentement, la tête se redresse… Brusquement, les yeux s’ouvrent, les
bras s’arrachent de l’eau, l’agrippent et, avant qu’il ait pu faire le
moindre geste, l’entraînent dans l’eau glacée.
Cinq heures du matin.
Martin pousse un cri qui lui reste dans la gorge. Frissonnant, le corps moite,
il se lève. Sophie dort profondément. Elle n’a rien entendu. Le contact du
sol sous ses pieds nus ravive aussitôt son angoisse puis, il se calme, se
dirige vers la cuisine pour y engloutir deux grands verres d’eau… glacée.
Martin, debout près de la
fenêtre, scrute la nuit tapie à la lisière des arbres, au fond de la cour. Il
est bien réveillé. Convaincu de l’inutilité de toute tentative pour
retrouver le sommeil, il remonte s’habiller en silence, puis redescend
jusqu’à la cave. Là, assis parmi les ébauches, respirant les relents de térébenthine,
il se contente, il se contemple… Martin est peintre. Cette simple constatation
l’emplit de cette joie naïve s’emparant d’un enfant soudainement
convaincu qu’il sera un jour un grand détective…
Il est cinq heures du
matin et Martin est peintre. Il n’y a pas si longtemps, il aurait été cinq
heures du matin et Martin aurait été pressé. Il aurait dû, frissonnant, se
glisser dans son auto et, enveloppé du froid pénétrant emmagasiné par la
nuit, il se serait dirigé, l’estomac ramassé en une boule compacte, vers le
fleuve. Le fleuve couvert d’immenses bancs de glace, le fleuve sombre coiffé
d’une pâle brume, le fleuve édenté, à l’haleine fétide, gueule ouverte,
prêt à l’avaler. Avant de devenir peintre, Martin était plongeur. Mais,
pour lui, pas de végétation ondoyante, pas de chatoiements versicolores épousant
les courants, non, pour lui, rien que la nuit, et le froid. Des tâches
insignifiantes rendues monstrueuses par la résistance de l’eau, par son
opacité ; une simple soudure exigeant des heures d’attention, de tension, des
heures à sentir l’eau glacée s’infiltrer, oh, à peine, mais assez
pourtant pour que vos jambes insensibles, ne soient plus qu’un poids inerte
qui ne vous fera souffrir que beaucoup plus tard, assez pour que vous n’ayez
d’autre recours, à la fin, que de vous uriner dessus…
Martin remonte se faire un
café.
Elle s’arrache péniblement
à la nuit, Sophie. Le soleil baigne la chambre en vain depuis des heures,
Sophie résiste, s’accroche à la douceur de la nuit, de l’oubli. Elle ne
s’étonne pas de trouver la place vide à côté d’elle. Martin dort peu. Et
cette nuit, à coup sûr, il n’a pu que lutter avec lui-même, elle le sait,
il n’a pu que désespérément s’acharner à maintenir englouties les
craintes qui le dévorent en secret.
Elle le trouve dans la
cuisine, un café à la main, en contemplation devant un de ses tableaux, ancien
déjà, représentant une cafetière, justement. La tête encore lourde,
enveloppée des effluves attardées de la nuit, Sophie, déjà, se prépare aux
assauts de Martin. Tout de suite, l’odeur familière, la rougeur des yeux, le
bien-être un peu trop apparent de Martin l’avaient frappée, sans toutefois
la surprendre. S’il fumait déjà, aussi tôt, la journée risquait fort d’être
longue, imprévisible, la menace d’une saute d’humeur pesant sur la moindre
de ses paroles, le moindre de ses gestes, prudence Sophie, prudence…
Aussitôt qu’il la vit,
Martin se lança dans un discours enflammé sur le tableau représentant une
cafetière, tableau, rappela-t-il non sans un orgueil appuyé, qu’il avait
peint à ses tout débuts et qui, pour quelqu’obscure raison, suscitait
maintenant en lui une exaltation proche de l’hystérie. Rien n’était plus pénible
à Sophie que ces moments de délire où Martin, électrisé par une fulgurante
révélation, s’épuisait à la submerger d’un intarissable flot de paroles
incohérentes qu’il voulait le fidèle reflet d’une sublime illumination et
qui n’était, le plus souvent, que l’expression fugace d’une extrême
excitation nerveuse. Mais Sophie ne l’ignorait pas, cette excitation nerveuse
ne se réduisait pas, bien que pour une certaine part elle en fût l’effet, à
un simple mécanisme physiologique. Non, elle était davantage le résultat
d’une rare sensibilité, exacerbée par le travail de la conscience lui
refusant, dans un souci maladif de se préserver de toute espèce de vulnérabilité,
de se mettre à jour sans réserve, sans défense, de s’abandonner.
Oui, pas de doute, Martin
était bel et bien peintre. Rien ne pourrait, désormais, faire obstacle à son
ascension (l’eau ténébreuse ne paralyserait plus ses jambes, ne le
retiendrait plus de sa poigne cadavérique…) ; Martin était un grand artiste,
il le savait (il le fallait).
Sophie, attentive et
songeuse, écoute Martin. Peu à peu, il s’apaisera, puis se fermera. Sous un
prétexte quelconque, il en voudra à Sophie, lui fera la tête, et elle,
attendant le bon moment, se fera pardonner ce que Martin se fait à lui-même,
lui fait à elle, la punition, la punition pour avoir voulu, au plus profond,
reconnaître sa fragilité, sa beauté.
Oui, la journée sera
longue, elle le sait, mouvementée. Préparatifs, anxiété, disputes, réconciliations,
déplacements, en avant, en arrière, en cercle; ce soir est un grand soir ;
Martin s’expose. Son premier vernissage…
Les gens défileront. Tout
ira pour le mieux. Martin se sentira très bien, très… décontracté.
Lorsqu’arriveront les premiers visiteurs (Saint-Georges et quelques amis),
Martin nagera en pleine euphorie. De toute la soirée, il ne comprendra pas un
traître mot de ce qu’on lui dira. Afin d’alimenter son euphorie initiale,
il rendra des visites assidues au vinier, son premier public. Il se sentira de
mieux en mieux. On lui présentera des inconnus (tous des gens importants
cependant) auxquels il fera l’aumône de quelques mots, toujours les mêmes.
Ça lui sera venu comme ça, tandis qu’on lui présentait une quelconque
dilettante et ça lui aura plu, alors, il ne dira plus que ça, de la noblesse
dans la pose et de l’ardeur dans la voix : " Vous savez, au fond, Picasso
n’a rien inventé. " Considérant la perplexité de ses interlocuteurs
comme la marque de leur muette admiration, Martin, ivre de son génie, trébuchera
d’un disciple à un autre…
Le tumulte des voix,
l’exiguïté des lieux, le spectacle des trop nombreux tableaux devant
lesquels se pressera une foule plus occupée à boire qu’à voir, à épier
qu’à goûter, toute cette lourdeur envahira Sophie. Elle le sait, Martin
l’aura vite oubliée dans un coin. Il se pavanera, pontifiera, répétant
inlassablement la même phrase creuse. Ce sera un succès. Martin ne sera plus
jamais victime de la dictature du travail. Il sera son propre maître. Son
propre bourreau. Il abritera désormais sous la robustesse de son art ce qui, en
lui si précieux, pourrait être balayé par le vent… Voyant Martin manquer
une marche pour aussitôt se redresser, bombant le torse, le regard absurdement
fier, des larmes retenues voileront brièvement le regard clair de Sophie.
Les gens défilèrent. Tout alla
pour le mieux. Ce fut un véritable succès. Sophie conduisait. Martin, ivre, épuisé,
somnolait à côté d’elle, sa tête déjà presque chauve appuyée contre sa
cuisse. Elle l’aimait. Autant elle l’avait haï lorsqu’un peu plus tôt au
cours de la soirée, affichant une odieuse prétention, il éructait de
pitoyables lieux communs en manière de pointes dirigées contre elle ne savait
plus quel peintre, lui qui ne s’était jamais intéressé qu’à sa propre
peinture et dont la maigre culture se limitait à déclarer "
impressionniste " toute toile où il croyait déceler une quelconque
impression ; autant, dans le silence de la nuit, son visage enfantin livré aux
indiscrétions stellaires, elle aurait voulu le prendre dans ses bras, le
cajoler, l’arracher à lui-même…
Martin n’émergea de sa
torpeur que pour gagner son lit où, à peine allongé, il sombra dans un
sommeil proche du coma. Sophie, assise dans la cuisine, fumait, le regard fixe,
son visage inexpressif d’une rigidité cataleptique. Il lui sembla d’abord
qu’elle était enveloppée d’une imperceptible vibration, d’un souffle émanant
des murs ou du plafond. Peu à peu, la pièce entière épousa le rythme d’une
respiration ample d’abord, puis de plus en plus difficile jusqu’à céder la
place à un râle déchirant. Martin ! Sophie se précipita à l’étage et, fonçant
dans la chambre, trouva Martin paisiblement endormi, ses lèvres entrouvertes
exhalant un souffle régulier.
Ayant fumé et refumé,
calme maintenant, Sophie regagne la chambre. S’étant silencieusement dépouillée
de ses vêtements, elle se glisse sous les draps. Martin lui tourne le dos. Délicatement,
tout en se rapprochant, elle dépose une main timide sur sa hanche robuste. Son
corps est glacé. Paralysée de frayeur, Sophie réalise que le dos de Martin
est couvert de boursouflures violacées. En voulant retirer sa main, elle
arrache un large lambeau de peau gluante qui reste collée à ses doigts. Son
regard, rivé à sa main tremblante, se détourne au son d’une reptation
visqueuse. Martin a tourné la tête. Une anguille émerge de son orbite creuse,
se glissant vers sa bouche édentée…
Cinq heures du matin. Sophie pousse un cri qui lui reste dans la gorge. Frissonnante, le corps moite, elle se lève. Martin dort profondément. Il n’a rien entendu.
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