Alain Emery
De grâce, ne me faites pas ces yeux là. Profitez
plutôt du paysage, je veille sur vous. Ce n’est peut-être pas le plus beau pays
du monde mais une route pareille devrait nous y conduire. C’est une question de
persévérance…
Regardez ces nuages.
On croirait cette fumée monstrueuse lâchée d’un grand brasier. Arrachée à
l’horizon et soufflée vers nous pour la beauté du geste. N’est-ce pas somptueux
?
Pour en revenir à nous deux, la première fois que je vous ai vue, vous
descendiez l’escalier d’un saloon en carton pâte, montée de toutes pièces au
fond d’un western en noir et blanc. Dans ce bustier incendiaire, avec toutes ces
plumes d’autruche déployées dans votre sillage, vous paraissiez ne pas toucher
terre. Moi, du haut de mes dix ans, je n’avais d’yeux que pour vos seins, si
joliment nichés dans les fanfreluches. J’étais dingue de vos gambettes ! J’ai
oublié comment s’appelait le cow-boy accoudé au zinc – Gary Cooper, Robert
Mitchum peut-être – mais ce type était un sacré veinard. Vous n’êtes pas obligée
de me croire, miss, mais la glaise de ma toute jeune âme n’a pas résisté une
seconde au balancement de vos hanches. Un peu plus loin dans le film, d’un geste
que j’ai dû répéter des millions de fois depuis, il vous a fait monter sur la
croupe de son apaloosa, une bête splendide. Pendant trente ans, j’ai entretenu
l’espoir de vous sauver des méchants. Trente ans, vous vous rendez compte ? J’ai
toutes les raisons d’être heureux, aujourd’hui parce que – canasson mis à part –
je crois bien y être parvenu, cette fois…
La seconde fois, c’était à Deauville. A la faveur du grand festival du film
américain. Figurez-vous qu’à l’époque, je voulais être acteur. Des illusions,
j’en avais ! Vingt-quatre à la seconde ! Je devais avoir sacrément envie qu’on
m’aime, non ? Du coup, je passais mes journées à déambuler, en espérant me faire
remarquer. Quand vous êtes apparue, dans le hall de l’hôtel Normandy, une
poignée de grooms vous voletait autour. Sur le coup, j’ai bien failli m’arrêter
de respirer ! Mourir sur place ! De préférence, dans vos bras… Vous étiez de la
lumière pure, de l’or fin. Une magie chaude… En même temps, vous contempler
faisait un mal de chien. C’était comme de regarder le plus beau des
transatlantiques s’éloigner du quai sans vous ; comme de découvrir, aux mains de
votre pire ennemi, la maison dans laquelle vous avez grandi…
Pendant que vous passiez dans leur dos, impériale, ces imbéciles de photographes
posaient à une starlette en décolleté abyssal des questions dont elle n’aurait
jamais la réponse. Je vous jure, j’ai failli crier Hé Ho ! Les gars ! Vous savez
qui vient de passer ? Vous savez qui c’est ? Mais j’ai su illico que de jouer
les sémaphores n’attirerait pas davantage leur attention que si j’en venais à
m’immoler au milieu des plantes vertes …
En attendant, ce jour là, quand vous êtes montée dans ce taxi sombre, j’ai songé
à vous faire mes adieux... Mais vous savez ce qu’on dit, jamais deux sans trois.
Il était écrit que nous devions nous revoir. J’adore cette idée là…
Vous savez, je vous ai reconnue tout de suite. Vous étiez assise sous les
saules, un châle sur les épaules. Celui que vous portez aujourd’hui. Une jeune
infirmière, à laquelle vous veniez de demander un doigt de bourbon, ne cessait
de vous répéter que ce n’était pas bon pour une femme de votre âge. Elle était
très en colère. Ni une ni deux, je suis allé vous le chercher, ce verre. Au
passage, on a même trinqué. La tête qu’elle faisait, l’autre… Elle a prétendu
que de toute sa vie, elle n’avait jamais vu un brancardier aussi dingue. A ce
point irresponsable sont ses mots exacts. Vous aviez l’air de vous amuser
follement. Comme je regrette ces trente petites années qui nous séparent…
Je ne sais pas s’il faut mettre mon attachement sur le compte de votre charme –
vous êtes encore très craquante – ou sur celui d’une mélancolie qui remonterait
à mon adolescence mais le fait est que je ne vous ai plus quittée. Je ne sais pas
lequel des deux a sauvé l’autre. J’avais besoin d’un peu de vie dans la mienne…
Nous avons refait Hollywood, vous et moi. De la Comtesse aux pieds nus aux
Lanciers du Bengale, vous m’avez ouvert les portes de votre musée. J’ai foulé
votre tapis rouge au bras d’Ava Gardner, dansé avec Judy Garland. J’ai bu vos
paroles comme du petit lait.
Je sais bien que vous auriez préféré quitter la résidence par la grande porte
mais il faut vous rendre à l’évidence, personne ne vous aurait laissé partir.
C’est fou le mal qu’on peut vous faire pour votre bien… Je n’étais pas fier, la
nuit dernière, avec ma lampe torche et mon pied de biche mais c’était l’occasion
rêvée de vous tenir dans mes bras.
Je bichais en vous installant à l’arrière de ma vieille Buick. Quand le moteur
s’est mis à rugir et que la nuit nous a bus, ma vie s’est emballée pour de bon.
Chapeaux de roue. Rassurez vous, je ne vois pas qui pourrait nous regretter…
Au volant d’une Cadillac Eldorado, nous allons traverser l’Amérique. Je vais me
pavaner à votre bras, sur Sunset Boulevard. Nous irons fleurir la tombe de
William Holden avant de lever nos verres à son souvenir, et pourquoi pas dans le
bar préféré de Lucky Luciano ? Remonter le Mississippi, traverser les
territoires apaches, nous ferons ce que bon nous semble. Des folies, de
préférence. Nous n’allons tout de même pas rester assis à attendre la mort quand
le bout du monde est à deux pas. Tout baigne. A la radio, Glenn Miller astique
ses cuivres et les chevaux, sous le capot de ma Buick Roadmaster, soulèvent des
tonnes de poussière d’étoile…
Détendez vous et profitez du paysage.
Je ne sais pas où on va, miss. Mais on y va…
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