Patrick Losson
Ils ne formaient qu’une troupe d’amateurs.
Se retrouver tous les vendredis soirs pour s’amuser avec des textes et boire un pot : voilà à quoi se résumait leur ambition. Aussi n’avaient-ils jamais cherché à recruter un éclairagiste, ou un décorateur, et encore moins un souffleur.
Et pourtant, il était là. Grand, quelques cheveux noirs plaqués sur un front livide, flottant dans ses vêtements trop larges.
Derrière lui, Ginette et P’tit Marcel, masqués par l’épais rideau de scène, faisaient signe à Jojo qu’il fallait refuser.
Ils en avaient de bonnes, eux ! Jojo aurait bien voulu les voir à sa place. Qu’auraient-ils répondu à ces yeux de naufragé, qui le regardaient comme une ultime bouée de sauvetage ?
- Je vous en prie, insistait l’homme, prenez-moi. Vous verrez, je suis un excellent souffleur !
- OK ! Soupira Jojo, qui n’en pouvait plus. Venez à la prochaine répétition. On fera un essai. Mais je vous assure que vous allez vous ennuyer ! On se débrouille très bien tout seul.
- C’est ce qu’on a dit du stylo plume effaçable, fit l’individu en éclatant d’un rire que Jojo trouva insipide.
Comme le reste du personnage, d’ailleurs. Oui, exactement : cet homme était sans saveur. Il regretta sa décision mais n’osa la modifier. Et quand l’homme lui tendit sa longue main diaphane, il la serra, avec l’étrange sensation de saisir une main qui s’agrippe pour ne pas sombrer. Toujours cette idée de naufrage...
Il voulut le regarder sortir, mais ne put supporter plus d’une seconde la fadeur de sa démarche.
- Je sais, j’ai fait une connerie, dit-il alors à Ginette et P’tit Marcel, mais à la prochaine répète, on lui dit que ça ne va pas et on le vire.
A son étonnement, ses deux camarades ne firent aucune objection. Ils semblaient déjà avoir tourné la page. Jojo les imita.
Le vendredi suivant, le souffleur était là bien avant tout le monde. De telle sorte que Jojo, qui avait complètement effacé le personnage de sa mémoire, se retrouva face à lui sans avoir eu le temps de préparer ses amis.
- Ah oui, c’est vrai, fit-il piteusement, j’ai oublié de vous en parler. Je vous présente, heu...
- Gilbert...
- C’est ça, Gilbert qui se propose de devenir notre souffleur.
Les regards se croisèrent dans un silence de mort.
Soudain Jean-Claude éclata :
- Jojo, tu exagères ! C’est pas la première fois que tu nous fais le coup ! Tu sais bien que ce genre de décision se prend collectivement !
- Mais j’ai fait ce que j’ai pu. Et puis je n’étais pas seul : il y avait aussi P’tit Marcel et Ginette.
- Il n’est pas gêné, celui-là ! Rétorqua P’tit Marcel. On t’a dit qu’on n’était pas d’accord mais tu n’as pas voulu nous écouter !
- Mais quand même c’est un peu fort ! S’étrangla Jojo.
Le sentiment d’une injustice le submergeait. Il balbutia de pauvres mots incohérents.
C’est alors que le souffleur intervint :
- Votre ami veut simplement dire qu’il n’a fait qu’appliquer vos conventions : seul, il ne pouvait pas plus décider de me renvoyer que de m’accepter. C’est pourquoi il m’a demandé de passer aujourd’hui, jour où il vous savait tous présents.
Il avait parlé d’une voix si claire et avec si peu d’hésitation ! Tous en furent impressionnés. Aussitôt, la tension retomba. Jojo confirma les propos du souffleur et ses camarades s’excusèrent.
Marceline, avec son côté rentre-dedans, se tourna alors vers Gilbert :
- Merci Monsieur, mais nous ne voulons pas de vous. Nous sommes entre amis et nous n’avons pas besoin de personnes étrangères.
- Quel dommage ! Suffoqua le souffleur. Pourtant je... J’ai...
C’était à son tour de ne pas trouver ses mots.
- Si vous voulez, fit Marceline, prise de remords, vous pouvez assister à la répétition, vous ne serez pas venu pour rien...
Une lueur de joie éclaira son visage :
- D’accord ! Et je vous promets que je ne gênerai pas.
En effet, il ne gêna pas. A tel point qu’on finit même par l’oublier. Et quand, à la fin de la séance, il demanda d’assister à la suivante, les acteurs pensèrent :
- Après tout, si ça peut lui faire plaisir... Il est si peu encombrant, cet homme-là !
Et c’est ainsi que, de répétitions en répétitions, imposant peu à peu son obscure présence, Gilbert réalisa l’incroyable exploit de devenir le souffleur de la troupe.
Et un souffleur exceptionnel. Gilbert faisait preuve d’une vigilance, d’une discrétion, d’un dévouement exemplaires. Il pouvait passer une heure en répétition sans dire le moindre mot. Mais dès qu’un trou menaçait, il jaillissait de l’ombre et bondissait dessus pour le terrasser. C’était le gardien de la mémoire, de l’intégrité et de la continuité du texte. Ce texte, il le connaissait par cœur, mais il connaissait encore mieux les acteurs. Sur leur visage, dans leurs regards, dans les inflexions de leurs voix, il savait déchiffrer, bien avant quiconque, le moindre frémissement du doute. Et lorsqu’il soufflait, c’était un simple déplacement d’air, comme des mots qu’il venait déposer sur la bouche des comédiens, prêts à être prononcés. Et d’une façon si discrète qu’on s’en apercevait à peine.
Imperceptiblement, la vie de la troupe changea.
Non seulement les comédiens se dispensèrent d’apprendre leur texte, mais la communication entre eux se fit plus facile : le travail de Gilbert dépassait largement le cadre de l’expression théâtrale. Il lui arrivait également de souffler dans la vie ordinaire. La première fois, c’avait été avec Jojo comme nous l’avons vu plus haut. Mais il y eut d’autres occasions. Dès qu’une langue fourchait ou butait sur un mot, dès qu’une émotion générait un bégaiement, Gilbert arrivait à la rescousse.
Les discussions se firent plus animées, et plus équilibrées. Jean-Claude, Mauricette, Marc-Antoine et surtout Simon perdirent le monopole de l’éloquence. Jojo, P’tit Marcel, Marie-Claire et même Ginette se mirent, eux aussi à jouer les orateurs.
Le seul qui n’attirât pas l’attention, c’était Gilbert. Mais sans doute n’en avait-il pas envie. Il savait qu’il rayonnait autrement, de façon plus indirecte, comme un accompagnateur qui laisse le beau rôle aux solistes mais se sait irremplaçable.
La troupe allait d’ailleurs bientôt prendre conscience de toute sa valeur.
Passée la période de la découverte et de l’enchantement, elle s’était faite au souffleur comme on s’habitue à l’électricité, laquelle ne rappelle sa véritable importance qu’au moment d’une panne.
On était en février et les répétitions étaient enfin terminées. Vint le jour de la première.
Pour profiter le mieux possible des talents de Gilbert, Simon et Marc-Antoine rouvrirent la trappe du souffleur, condamnée depuis bien des années. Gilbert s’y installa avec le sentiment d’accroître encore son rayonnement sur la troupe : un lieu lui était maintenant réservé.
Le spectacle commença. A force de le répéter, les comédiens avaient fini par retenir l’essentiel du texte. Les deux premiers actes se déroulèrent donc sans accrocs. Mais le troisième, moins travaillé, n’avait laissé que quelques bribes dans l’esprit des acteurs. Heureusement, Gilbert veillait et remplit son office à merveille. Cependant, le résultat ne fut pas celui qu’escomptaient les acteurs. Certes, l’action suivait son cours sans encombres, les répliques s’enchaînaient parfaitement, mais plus le dénouement approchait, dans un suspense qu’on avait pourtant cru fascinant, plus les spectateurs se renfrognaient et se détournaient de la scène. On finit par comprendre que Gilbert était à l’origine du phénomène : chaque fois qu’il soufflait, une bourrasque polaire venait gifler les spectateurs et les glaçait jusqu’aux os.
Une fois la séance terminée, les acteurs se réunirent autour de lui. Il ne put éclairer ses camarades sur l’origine de l’incident. Il avait déjà été souffleur dans d’autres théâtres, mais c’était la première fois qu’une telle mésaventure lui arrivait.
C’est alors que Simon étala sa culture :
- C’est peut-être à cause du trou ! Le grand Stanislavski rapporte dans un de ses ouvrages que les souffleurs, à cause de l’endroit où ils officiaient, avaient souvent une santé médiocre : les pieds macérant dans l’humidité et le froid, alors que la tête cuisait sous les feux de la rampe.
- Il est vrai que dans les autres théâtres, je soufflais des coulisses, fit Gilbert.
- Eh bien, il faut lui mettre un radiateur ! S’écria Marceline.
Et ainsi fut fait. Résultat sans appel : Gilbert dès le lendemain fit régner dans la salle une chaleur torride. On procéda à quelques réglages et dès le jour suivant tout fonctionna idéalement.
Pendant quelques temps, les comédiens se demandèrent par quel miracle l’air de la fosse était rejeté dans la salle par la bouche de Gilbert. Puis, le dispositif fonctionnant correctement, ils n’y pensèrent plus.
Pourtant, sans qu’ils le demandent, l’explication allait leur être bientôt révélée.
Invités par une commune voisine, ils se présentèrent un samedi matin au seuil d’une salle polyvalente pour y préparer la séance du soir. Il pleuvait des cordes et la place du village, un simple morceau de pâture, s’était transformée en bourbier. Une femme de ménage les reçut à l’entrée de la salle.
- Bonjour M’sieurs Dames. Je viens de finir le ménage, alors vous voudrez bien me laisser vos chaussures pleines de boue. Je les nettoie et vous les rapporte.
Tout le monde se déchaussa et entra. Gilbert était resté dans le hall et n’arriva que bien plus tard. Personne n’y prêta attention et la répétition commença. Soudain Ginette poussa un hurlement : elle venait d’apercevoir, sur le sol, une longue traînée de pas sanguinolents. Tous suivirent les empreintes et arrivèrent à Gilbert, assis sur une chaise, les pieds trempant dans une flaque de sang. On se précipita. P’tit Marcel, qui avait un brevet de secouriste examina le souffleur. Ses pieds n’étaient que plaies béantes. L’ambulance arriva. Une demi-heure plus tard tout le monde était à l’hôpital autour du chirurgien qui donnait son diagnostic:
- Une sorte d’usure, comme s’il avait marché pendant des heures sur un sol abrasif. Mais le plus curieux n’est pas là.
- Ah bon ?
- Non : figurez-vous que... Je sais, ça va vous paraître insensé, mais... figurez-vous que l’air le traverse. Il s’engouffre dans ses blessures et lui ressort par la bouche ! Comme s’il était creux !
C’était en effet incroyable, mais ça expliquait pourquoi, par sa propre bouche, il expulsait l’air glacial de la fosse : celui-ci lui pénétrait par les pieds et le traversait de bas en haut. Quant à savoir pourquoi il avait les pieds usés et cette fissure à l’intérieur du corps, la question ne les effleura pas : ils devaient regagner au plus vite la salle polyvalente, c’est tout ce qui comptait. Ils promirent cependant à Gilbert de venir le chercher dès son rétablissement.
Gilbert resta deux semaines à l’hôpital. Un beau matin, le chirurgien déclara qu’il était guéri et pouvait à présent sortir. Gilbert prépara ses affaires et descendit à l’accueil pour téléphoner.
Il composa d’abord le numéro de Marc-Antoine qui centralisait les appels pour la troupe. Aucun résultat. Il essaya alors d’autres numéros : sans plus de succès. Enfin il réussit à obtenir Simon. Celui-ci était cloué au lit par la grippe. Il promit cependant d’appeler immédiatement les autres qui, justement, répétaient non loin de l’hôpital.
Gilbert prit ses affaires et s’installa dans le hall.
Au bout de cinq minutes, une voiture s’arrêta sur le parking. Des portières claquèrent. Des voix retentirent.
Gilbert se leva et attrapa son sac. Mais il le reposa. On entendait des enfants : c’était une famille.
Vingt longues minutes s’égrenèrent. Plusieurs voitures passèrent, ralentissant parfois, comme si elles hésitaient à satisfaire Gilbert puis renonçaient. L’une d’elles s’arrêta enfin : c’était une ambulance.
Alors, Gilbert se leva et se mit à arpenter la salle. Un homme entra. Le souffleur alla vers lui, et sans même se présenter, lui jeta en pleine face ce qu’il avait sur le cœur :
- Vous avez vu comme je fais les cent pas ? J’aurais passé ma vie à faire les cent pas ! Le médecin se demande pourquoi j’ai les pieds usés : c’est parce que j’attends depuis toujours des gens qui m’ont oublié ! Et c’est normal, puisque je n’ai rien à dire, puisque les mots qui sont en moi ne m’appartiennent pas... puisque je suis un souffleur !
Il s’aperçut alors que l’homme avait l’air aussi fou que lui. Forcément : c’était son reflet dans la vitre...
Il reprit sa longue marche inutile, sentant se rouvrir les blessures de ses pieds, et s’élargir en lui la faille qui, un jour, engloutirait tout.
© 06 juillet 2002 — Patrick Losson – Tous droits réservés.