Soir d'été 

Fabienne Prost

 

 Un soir d’été sans grillon, et le monde bascule.

Une petite robe jaune virevolte sur la piste. Un pastis attend d’être bu sur une table de mosaïque bleue. Un homme au comptoir suit du regard le déhanché langoureux d’une petite robe rouge.
C’est un tango que les vieilles sonos fatiguées crachotent. Un vent tiède balaye gentiment la terrasse, à peine remplie à cette heure là : deux couples attardés, un homme seul sirotant son pastis, et les deux-trois danseurs ’affairés’ sur la petite piste de fortune, installée pour le 14 juillet, et jamais démontée.
Parmi les ‘piliers de comptoir’, momifiés, l’homme jeune, à la mine fatiguée ne quitte pas des yeux la petite robe rouge, maintenant rejointe par un costume trois pièces noir, par quel hasard égaré ici ? De son regard fiévreux, il suit les circonvolutions du couple sur la piste, qui focalise maintenant tous les regards de la terrasse.
Même la petite robe jaune s’est arrêtée, et regarde avec une pointe d’envie le couple, dont les corps sur cette musique semblent s’être trouvés, un moment s’imbriquant sensuellement l’un dans l’autre, un autre, se repoussant, tout en maintenant tendu ce fil invisible, qui semble les relier : défi à l’apesanteur, provocation au désir, appel à l’amour.
Même les grillons se sont tus. Un instant. Un soir d’été sans grillon, et le monde bascule.
L’homme aux traits cernés boit de manière compulsive son cinquième verre de pastis. Il a une manière particulière de tenir son verre, comme s’il s’y accrochait.
Alors que les derniers accords du tango vont en mourant, et que le couple, à regret se sépare, rompant l’infinie harmonie des lignes de leurs corps, le jeune homme laisse échapper un soupir, coloré des mille sentiments qui traversent son âme à cet instant, sa bouche et ses mains, soudain pris d’un tremblement.
- Eh ! Jean ! Qu’est-ce qu’il nous fait le petit ?
Une voix rocailleuse, mi-railleuse, mi-inquiète, à l’autre bout du comptoir vient interpeller le barman, moustachu, un peu rougeaud, qui jusque là était occupé au réapprovisionnement de son bar.
Le ‘petit’, entre temps est devenu tout rouge ; l’une de ses mains se retient encore au comptoir, alors que son corps, secoué d’un violent tremblement s’affaisse peu à peu
sur le sol.
Un petit vent de panique s’empare alors du troquet, secouant la torpeur un peu collante de ce soir d’été.
Une main autoritaire s’est abattue sur le bouton de la sono, ordonnant aux quelques danseurs et spectateurs, ameutés par l’incident de se disperser.
- Non, mais c’est qu’il nous fait une crise d’élipepsy !
- D’épilepsie, ducon !
Alors que des ombres, des voix s’agitent autour, et au-dessus de lui, le jeune homme, les yeux révulsés, le corps tétanisé, le visage déformé par un rictus, la langue à moitié sortie, baveuse perd peu à peu conscience, insensible au joyeux bazar qui s’est créé autour de lui, chacun allant de son conseil.
- Appelez le médecin !
- Il est pas là !
- Il est en visite. Chez Mathilde. ( Ah !Ah !)
- Suffit de plaisanter ! Tenez-lui la langue ! Il va s’étouffer.
Jean a pris les opérations en main, criant un ordre ici, prodiguant un conseil là, éloignant ici de manière autoritaire le cercle des badauds, qui peu à peu s’est formé, assénant là une claque à l’une des ‘momies’ en train de tourner de l’œil, et qui manque de s’écrouler sur l’homme à terre.
Un petit carré d’étoffe rouge est passé une fois, loin devant ses yeux, une voix douce l’appelle, une main ferme l’empoigne, tandis qu’une autre tente de lui maintenir la langue hors de la bouche.
Tout tourne au-dessus de lui : les éclats de voix d’une dispute, un rire cristallin, un carré d’étoffe jaune. Une infirmière. Non, deux infirmières. Une voix caverneuse dans son oreille droite, un visage au nez énorme, un menton mal rasé qui le frôle, une main qui le serre…
Cependant, parmi tout cet océan de sons, d’images, de sensations démultipliées, seul surnage un son, entêtant comme un parfum : le petit grésillement des grillons, qui a repris de plus belle, de plus en plus sonore. Trompettes de la nuit, qui peu à peu le ramènent à la vie.

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