Menolly
Je me garai à l’emplacement habituel, vérifiai ma coiffure une dernière fois
dans le rétroviseur intérieur avant d’attraper mon chapeau et de descendre. Le
claquement de la portière fit se retourner un infirmier et je lui adressai un
petit signe de la main, auquel il répondit avec un grand sourire. J’étais
connue, ici. Ou plutôt, ma sœur l’était.
Il faisait un temps magnifique, chaud et ensoleillé, avec juste assez de vent
pour que l’air reste vivifiant ; je pensais trouver ma sœur dans le parc et je
me dirigeai vers le jardin, faisant claquer mes talons hauts sur les pavés.
Je l’aperçus bientôt. Comme les autres fois, elle était débraillée, mal coiffée,
à peine lavée, solitaire. Affalée sur un banc, elle semblait dormir. J’hésitai
un instant avant de m’interposer entre elle et le soleil, la recouvrant de mon
ombre. Elle ouvrit aussitôt les yeux ; la haine qui en débordait me transperça
littéralement et je dus faire appel à tout mon sang-froid pour ne pas reculer.
Elle se redressa lentement et nous nous dévisageâmes un long moment en silence.
Les deux sœurs, face à face. Dire qu’il fut un temps où l’on nous aurait prises
pour des jumelles ! À présent, c’est à peine si on pouvait lire sur nos traits
une vague ressemblance. Nous avions toujours les mêmes cheveux d’or, mais alors
que les miens étaient tirés en un chignon strict d’où aucune mèche ne dépassait,
les siens n’avaient connu ni le ciseau ni le peigne depuis des mois. Emmêlés,
crasseux et feutrés, ils faisaient davantage penser à une crinière d’animal
sauvage qu’à une chevelure féminine.
Je crus qu’elle allait se rendormir sans m’adresser la parole, mais elle finit
par ouvrir la bouche pour en laisser échapper un rire grinçant :
« Héhéhé ! Ma petite sœur si jolie ! Tu viens me faire sortir de là ? »
Je fis non de la tête tout en m’asseyant à ses côtés. J’enlevai mon chapeau en
faisant une légère grimace, comme quelques cheveux s’en allaient avec, et le
posai entre nous. Ma sœur se pencha vers moi et me souffla, avec une jubilation
horrible :
« Je te tuerai, sœurette. Un jour, je te tuerai ! »
— Tu ne sais pas ce que tu dis, Alice.
— Si, si, je sais, chantonna-t-elle. Alice est une sorcière. Alice te tuera avec
ses pouvoirs magiques.
Je me tournai vers elle, exaspérée malgré toutes mes bonnes résolutions :
— Alors pourquoi ne l’as-tu pas déjà fait ?
Elle ne répondit rien, se contentant de mâchonner ses doigts, l’air absent. Je
regrettai sur le champ mon emportement. J’allais m’excuser quand je vis se
dessiner au loin une haute silhouette en blouse blanche.
« Je reviens, Alice. Je vais parler à ton médecin et je reviens, d’accord ? »
Elle émit un vague murmure et je me levai.
— Marion ?
Elle s’agrippait à moi avec ses mains répugnantes et je frissonnai, sans pouvoir
m’en empêcher.
« Marion, sors-moi de là. Je ne ferai plus de mal à personne. Je te le promets,
mais sors-moi de là ! »
Avec autant de douceur que je pus en rassembler, je détachai une à une ses
griffes de mon bras.
— Je vais parler à ton médecin, Alice, répétai-je.
— Je te maudis, siffla-t-elle en retombant sur son banc. Tu regretteras ce que
tu m’as fait, salope !
Je me hâtai de rejoindre le médecin, sans répondre à ses imprécations. La pitié
se lisait dans son regard quand il répondit à mon salut. La pitié, mais aussi
autre chose qui me mit mal à l’aise.
— Docteur, comment va-t-elle ?
Il soupira. Je lui posais cette question à chacune de mes visites.
— On ne doit jamais dire jamais dans ce métier, Marion, vous le savez. Le
problème, chez elle, c’est…
Je l’encourageai du regard et il continua, avec une répugnance manifeste :
« Eh bien c’est qu’elle vit dans un univers très cohérent, finalement. Bien sûr,
elle a des sautes d’humeur, des crises, elle est lunatique et méchante, mais en
toile de fond, il y a tout un contexte homogène qu’elle s’est créé et auquel
elle s’accroche. »
— Vous parlez de la sorcellerie.
J’avais répondu d’une voix blanche, sans lever les yeux. Le médecin hésita un
instant avant de poursuivre :
— Oui. Et si l’on part du postulat que la sorcellerie existe, toute son histoire
devient très logique, convaincante, même. Je vous avouerai que, par moment, j’ai
du mal à démêler le vrai du faux.
— Alice a toujours été douée pour les mensonges, dis-je, amèrement.
— Mais il y a bien une part de vérité, dans tout ça, non ?
La voix du psychiatre était neutre. Je répliquai, presque malgré moi :
— Oh, bien sûr ! Il est vrai qu’elle était très belle, avant, bien plus que moi.
Elle a réussi à embobiner mon fiancé au point d’arriver à le faire manger dans
sa main. Elle l’avait effectivement ensorcelé, mais pas avec des incantations ni
des herbes magiques, croyez-moi ! Ses arguments étaient beaucoup plus…
corporels, si vous voyez ce que je veux dire.
— Et ensuite ?
Même après tout ce temps, cela me faisait toujours aussi mal d’évoquer ces
souvenirs.
— Ensuite ? Ensuite, elle l’a épousé. Elle a même eu le culot de me demander
d’être son témoin. J’ai refusé, bien entendu. Je suis partie à l’étranger pour
étudier et oublier tout ça et à mon retour, quand je l’ai revue, j’ai compris
qu’elle était folle à lier. Elle était persuadée avoir des pouvoirs magiques et
elle passait son temps à jeter des sorts à droite et à gauche.
— Et dans la plupart des cas, ils étaient efficaces.
Ce n’était pas une question. Je haussai les épaules :
— Évidemment. Elle faisait en sorte que ses victimes soient au courant de ce qui
les attendait, si bien que leur subconscient et leur naïveté faisaient le reste.
Le médecin posa sur moi un regard indéchiffrable :
— Nous avons perdu un infirmier de cette manière, la semaine dernière. Elle
hurlait partout qu’il se casserait le cou et c’est ce qui est arrivé, quelques
jours plus tard. Une chute mortelle dans les escaliers.
Il y eut un silence. Il attendait manifestement un commentaire de ma part mais
je n’avais aucunement l’intention de rentrer dans son petit jeu. Je me bornai à
exprimer mes condoléances et enchaînai :
— Après mon retour, son état s’est encore aggravé. Je n’avais pas le choix, je
l’ai faite interner. J’ai obtenu sans problème les certificats médicaux qu’il
fallait. Il faut dire que, au vu des discours qu’elle tenait, n’importe qui
pouvait se rendre compte qu’elle était cinglée.
— Et son mari ?
Je grimaçai un pauvre sourire :
— François ? Il a fini par réaliser qu’il avait épousé la mauvaise sœur. Depuis
qu’Alice est ici, nous nous sommes remis ensemble. Nous souhaiterions nous
marier, mais pour le moment, la loi ne lui permet pas de divorcer de ça.
Je montrais ma sœur, accroupie au pied du banc, qui grattait la terre de ses
mains noires. Derrière ses mèches crasseuses, ses petits yeux méchants étaient
fixés sur nous.
« Je vais la rejoindre, dis-je, en tendant la main au psychiatre. Merci de votre
attention, docteur. »
Le médecin me serra la main sans rien dire. Je sentais son regard dans mon dos
alors que je retournais vers Alice. Elle se redressa vivement à mon approche et
regrimpa sur le banc. Je m’assis à côté d’elle et lui parlai encore un peu,
doucement. En vain. Elle n’avait que le mot « vengeance » à la bouche et
ricanait en me regardant. Je finis par renoncer et me levai.
— Je reviendrai te voir dans deux semaines, Alice, dis-je, en reprenant mon
chapeau et en l’époussetant – Alice avait dû y toucher, il était maculé de
terre.
— Non, non, non, chantonnait Alice en pouffant. Tu seras morte la semaine
prochaine, morte, morte, morte ! et moi je serai libre !
Je haussai les épaules et m’éloignai. Quelques mètres plus loin, je jetai un
coup d’œil en arrière ; Alice m’observait avec un sourire sardonique. Cédant à
un esprit revanchard que je ne me connaissais pas, je revins vers elle et lui
glissai à l’oreille, tout bas :
— Au fait, je compte me marier le mois prochain. Avec François, tu sais ? Alors
si tu pouvais avoir la gentillesse de disparaître rapidement, ça nous
arrangerait bien, tous les deux.
Je pris le temps de savourer son expression avant de repartir, faisant résonner
mes talons, jeune femme très élégante dans mon tailleur vert d’eau et chapeau
assorti.
Pourtant, en rentrant chez moi, j’avais des remords. Je songeais à notre
conversation – si l’on peut appeler ça ainsi – et me demandais si ma dernière
pique était bien nécessaire. Je ne voulais pas faire souffrir ma sœur, vraiment,
non. Je souhaitais seulement qu’elle ne se dresse plus entre moi et François.
C’était aussi simple que ça. Je me posais aussi des questions au sujet de son
médecin et de sa crédulité. Bref, j’étais soucieuse.
Une fois arrivée à bon port, je me rendis directement dans ma bibliothèque. Avec
un soupir de soulagement, j’ôtai mes chaussures et défis mon chignon, laissant
couler mes longs cheveux sur mes épaules. Je détestais les porter ainsi tirés en
arrière, mais c’était une précaution élémentaire que de les mettre hors de
portée d’une sorcière vaudoue confirmée.
Je me dirigeai vers le mur et déplaçai quelques livres dans la grande
bibliothèque qui le recouvrait, mettant ainsi à jour une cache peu profonde.
J’en sortis une poupée de cire, à la tête ornée d’une mèche de cheveux blonds
semblables aux miens et transpercée d’une tempe à l’autre par une grosse épingle
en bois que j’avais ramenée d’Afrique, là où j’étais partie oublier – et
étudier. Je la posai sur la table basse et m’installai confortablement dans un
grand fauteuil en la regardant, faisant tournoyer distraitement mon chapeau au
bout de mon doigt. Je savais qu’Alice avait profité de ce que j’avais le dos
tourné en parlant au psychiatre pour récupérer quelques cheveux sur ce dernier,
seulement voilà : ce n’était pas les miens. Je les y avais soigneusement placés
avant d’aller la voir, et ils provenaient de la même tête que ceux de la poupée.
J’attendais. J’imaginais ma sœur, revenue dans sa chambre, modelant
consciencieusement la terre qu’elle avait ramassée tout à l’heure pour lui
donner la forme d’une petite figurine, collant dessus quelques cheveux dorés et
lui jetant un sort mortel. Voilà pourquoi je regrettais tellement ma dernière
phrase. Je craignais que, par esprit de vengeance, Alice ne me réserve une mort
très douloureuse. J’espérais pour elle que non.
Je n’eus pas à patienter très longtemps. La poupée commença à noircir et à fumer
sous mes yeux, comme si on l’avait jetée dans quelque invisible brasier. Je
grimaçai : fichue façon de mourir que ma sœur avait choisie ! La poupée se
tordait sur elle-même, interminablement. C’était atroce. Je crus même entendre
la voix d’Alice qui criait et hurlait, au loin, demandant grâce avec tant de
désespoir que je me bouchai les oreilles. Finalement, la voix mourut et il ne
resta plus sur la table qu’un petit tas informe, qui refroidit lentement. Je
récupérai délicatement l’épingle responsable de sa folie. Il était probable
qu’elle ornerait sous peu la tête d’une figurine en blouse blanche.
Deux heures plus tard, officiellement mise au courant de la triste mort de ma
pauvre sœur, je courus l’annoncer au nouveau veuf – mon futur époux. Comme à son
habitude, François m’accueillit en me prenant dans ses bras et en me serrant
contre lui à m’étouffer. Je lui rendis son étreinte avec emportement et enfouis
mon nez dans ses cheveux bruns.
« Je t’aime, tu sais, murmura-t-il contre mon oreille. Si tu savais à quel point
je t’aime… »
Je pensai à une autre poupée, brune celle-là, qui ornait mon étagère, et à
l’aiguille d’argent enfoncée profondément dans son cœur. J’embrassai mon fiancé
en riant :
— Mais je sais, mon chéri ! Je sais exactement à quel point tu m’aimes…
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2005
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